La confiance est toujours là
Interview de Joao Pedro Stedile
Par Sérgio Lírio

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Joao Pedro Stedile


João Pedro Stedile évite de faire des critiques au gouvernement et réaffirme son espoir en Lula.
Il y a un énorme fossé entre le plan national pour la réforme agraire qui a été élaboré par Plínio de Arruda Sampaio, ancien député du Parti de Travailleur (PT), et la proposition du ministre du Développement Agraire, Miguel Rossetto. Le premier défend l'
assentamento* d'un million de familles en quatre ans. L'autre parle de 355 000 familles. Malgré tout, João Pedro Stedile, un des leaders du Mouvement des Travailleurs sans Terres (MST), garde sa confiance envers le gouvernement et espère qu'il initiera une grande transformation de la structure agraire brésilienne.
" Lula sait que s'il ne commence pas un ample programme de réforme agraire, il court le risque de transformer son mandat en un échec ", affirme Stedile. L'interview a été faite par mail pendant les négociations du nouveau plan et l'arrivée de la marche des Sans Terres à Brasilia. Pour le leader du MST, l'important n'est pas d'établir un nombre de familles à installer, mais de donner la priorité à la réforme agraire elle-même.


CartaCapital : Comment le MST évalue-t-il la proposition du Ministère du Développement Agraire d'installer 355 000 familles et non plus un million ?

João Pedro Stedile : Jusqu'à présent, nous n'avons pas reçu de proposition officielle du gouvernement. Nous savons par la presse et par des amis, qu'il y a une discussion à ce propos. Le principal n'est pas de définir des nombres, mais la stratégie, savoir si le gouvernement veut vraiment faire de la réforme agraire son programme prioritaire. Comment atteindre cet objectif ? Cette question est le problème du gouvernement. Le nôtre est de savoir comment organiser le peuple pour mettre la pression et réussir à installer le plus grand nombre de travailleurs - pour qu'ils aient du travail et puissent sortir de la pauvreté le plus rapidement possible. J'en profite pour faire une critique aux méthodes du gouvernement brésilien. En général, il se fixe des grands buts à atteindre et s'excuse seulement après, quand il ne les atteint pas. Dans le cas des questions sociales, nous devons travailler avec des buts minimums. Ils doivent être le début de la solution des problèmes.

CC : Installer un million de personnes, comme le prévoit le projet de l'ancien député Plínio de Arruda Sampaio, coûterait 24 milliards de réaux. Est-il possible de concilier le resserrement fiscal, les objectifs de la balance commerciale et le plan de réforme agraire ?

JPS : Le professeur Plínio Sampaio a mis en place une équipe de 40 spécialistes qui travaillent dans le Ministère du Développement Agraire, à l'Incra (Institut National de Réforme Agraire) à l'Ipea e à l'Université de São Paulo. Ce groupe a présenté une proposition qui rend possible l'installation d'un million de familles en quatre ans. Le coût de 18 milliards de réaux ne nous paraît pas si élevé. Et il n'y a rien à voir avec l'accord fait avec le FMI. La plupart des coûts seront payés par la vente des TDAs (Titre de la Dette Agraire) et ne touchent pas à l'excédent de la balance commerciale. L'autre partie des dépenses ne représente pas des coûts, mais plutôt des formes de prêt. Au total, la valeur nécessaire pour qu'une famille soit installée est de 24 000 réaux, la même valeur nécessaire à la construction d'une maison populaire dans une ville, si cette famille décidait de migrer au lieu de lutter pour la terre.

CC: Est-il donc possible de comptabiliser les choses ?

JPS: Le gouvernement Lula est devant une opportunité historique de vraiment utiliser la réforme agraire comme un programme de création d'emplois à des coûts très bas. Il y a l'objectif de la création de 10 millions d'emplois. Seulement avec la réforme agraire, nous pourrions avoir environ 4 millions de nouvelles places. Cela montre que la question n'est pas le budget. Elle est politique : comment le gouvernement veut-il résoudre le plus grand problème de notre société, le chômage. Personne ne questionne le gouvernement quand il dépense 89 milliards de réaux, seulement cette année, pour payer les intérêt aux banquiers.


CC: Le gouvernement dit qu'il prétend faire une réforme agraire de qualité. Il distribuera des terres seulement s'il dispose des moyens pour offrir l'infrastructure et le financement pour les installations. Croyez-vous qu'il faudra faire la réforme agraire dans ces conditions ou est-il nécessaire de distribuer des terres même s'il y a des difficultés de la part du gouvernement à offrir les aides nécessaires aux familles installées ?


JPS: L'installation d'une famille n'est pas chère car, dans la pratique, le gouvernement désapproprie l'ancien propriétaire et fournit le crédit pour la production et la construction de la maison. L'infrastructure électrique et les routes sont déjà installées ou seront construites de toute façon pour stimuler le développement local. Le principal aspect qui donnera la qualité à l'installation n'est pas lié à l'infrastructure, mais à la mise en place d'agro-industries coopératives. Il suffit ainsi d'ouvrir les crédits au BNDES (Banque Nationale de Développement), aujourd'hui utilisés pour financier les multinationales. La qualité dépend aussi d'un programme d'assistance technique et de développement, qui embaucherait des agronomes, des vétérinaires et apporterait la technologie à la campagne. Cela se complète avec l'installation d'écoles dans tous les assentamentos. La réforme agraire, pour nous, signifie la mise en place conjointe de la distribution de terres, de l'agro-industrie, de l'assistance technique et de l'éducation.


CC: João Paulo Rodrigues (un des coordinateurs du MST) a dit que les mouvements sociaux ont compris les difficultés du gouvernement en 2003, mais qu'il ne sera pas possible d'accepter les mêmes excuses l'année prochaine. Qu'est-ce que cela signifie ?

JPS: Cela signifie que le gouvernement a besoin de redéfinir ses priorités. Arrêter de donner la priorité au payement des intérêts aux banques et à la balance commerciale. Il doit utiliser l'argent public pour résoudre les problèmes sociaux. Tant que les problèmes sociaux ne sont pas résolus, ils continuent à augmenter et arrivent à un point où le peuple commence à se mobiliser et à revendiquer. La patience a une limite, principalement quand on a faim.

CC: Le MST identifie-t-il des signes de résistance à la reforme agraire dans certains secteurs du gouvernement ?

JPS: Je ne crois pas qu'il y ait des résistances. Même l'alliance que le gouvernement a faite avec le secteur de l'agrobuiseness, représenté par le ministre de l'agriculture Roberto Rodrigues, n'est pas une force contraire à la reforme agraire. Notre lutte est contre les grandes propriétés terriennes improductives, qui représentent 120 milliards d'hectares, ne produisent quasiment pas, ne créent pas d'emploi ni de revenu, ni de devises d'exportation. Le gouvernement Lula a ainsi l'opportunité historique de faire une vrai réforme agraire massive qui atteigne des millions de brésiliens, avec qualité. Bien sûr, parmi les membres du gouvernement, il y a toujours ceux qui sont du côté du FMI, plus royalistes que le roi, mais ils ne représentent pas le programme d'administration que la population a choisi en octobre 2002.


CC: Un million d'installations pourraient-elles résoudre une fois pour toutes les conflits pour la terre ? Si le gouvernement répond à ses engagements, le MST comme mouvement de protestation et d'occupation, arrêterait-il d'avoir du sens, jouerait-il un autre rôle ?


JPS: Le peuple a besoin de se mobiliser et d'occuper les terres, pour mettre la pression sur les gouvernements qui ne font pas la réforme. Il est évident que, si le gouvernement initie un processus de réforme agraire massif et rapide, les travailleurs vont lui faire confiance et, ainsi, vont se mobiliser de manière différente pour que le projet réussisse. Il n'y a que la réforme agraire qui peut résoudre les conflits sociaux du pays. Cela peut se voir historiquement. Regardez les régions qui ont été colonisées par les Italiens. Il n' y a pas de grandes propriétés, et, d'une certaine manière, il y a eu un processus de démocratisation de la terre. Les conflits liés à la propriété de terres n'existent pas. Pourquoi ? Parce que la propriété a été démocratisée. Les conflits sont le résultat d'une contradiction : d'un côté existe les grandes propriétés, de l'autre, des millions de pauvres et sans terre.

CC: On parle d'utiliser des terres publiques pour les assentamentos. Est-ce que cela serait suffisant ?


JPS: Il y a deux types de terres publiques. Celles qui ont été acquises illégalement, qui sont en général situées dans des zones de frontières ou mal enregistrées par les états. Mais ce type de terre exigerait beaucoup de ressources technologiques pour les récupèrer, même si leur propriété est injuste et illégale. Il existe d'autres types de terres publiques qui se trouvent à proximité des frontières agricoles de l'Amazonie Légale, mais qui ne sont pas appropriées pour l'agriculture temporaire, seulement pour l'extractivisme. Réforme agraire signifie démocratiser la terre. Démocratiser la terre signifie déconcentrer la propriété, c'est-à-dire, désapproprier les grandes propriétés terriennes improductives, en commençant par les plus grandes et les plus proches des marchés de consommateurs. Parler de l'utilisation de terres publiques est une illusion. Cela ne va pas solutionner le problème de la concentration ni les problèmes sociaux, car le coût pour viabiliser un assentamento en Amazonie est absurde. Les projets de colonisation ont échoué là-bas. En moyenne, 40% de la population déplacée désiste.


CC: Quelques mois auparavant, je vous ai posé cette question et je vous la repose maintenant : vous continuez à croire que le gouvernement de Lula fera-il la réforme agraire pour laquelle les mouvements sociaux ont toujours lutté ?


JPS: Bien sûr. Je crois que le gouvernement Lula continue à vouloir mettre en place la réforme agraire. Et il doit le maintenir, non seulement parce qu'il a des liens historiques avec les mouvements de paysans, mais parce que c'est son unique chance de combattre le chômage et la pauvreté à la campagne. Lula sait que s'il ne commence pas un ample programme de réforme agraire, il court le risque de transformer son mandat en un échec.

Source : revue Carta Capital, 24 novembre 2003
Traduction : Erika Campelo pour Autres Brésils


* assentamento : campement de familles de paysans sans-terre qui a été officiellement reconnu et enregistré. Nous utiliserons parfois le mot français installation (et ses dérivés).