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Joao Pedro Stedile
João Pedro Stedile évite de faire des critiques au
gouvernement et réaffirme son espoir en Lula.
Il y a un énorme fossé entre le plan national pour la réforme
agraire qui a été élaboré par Plínio
de Arruda Sampaio, ancien député du Parti de Travailleur
(PT), et la proposition du ministre du Développement Agraire, Miguel
Rossetto. Le premier défend l'assentamento* d'un million
de familles en quatre ans. L'autre parle de 355 000 familles. Malgré
tout, João Pedro Stedile, un des leaders du Mouvement des Travailleurs
sans Terres (MST), garde sa confiance envers le gouvernement et espère
qu'il initiera une grande transformation de la structure agraire brésilienne.
" Lula sait que s'il ne commence pas un ample programme de réforme
agraire, il court le risque de transformer son mandat en un échec
", affirme Stedile. L'interview a été faite par mail
pendant les négociations du nouveau plan et l'arrivée de
la marche des Sans Terres à Brasilia. Pour le leader du MST, l'important
n'est pas d'établir un nombre de familles à installer, mais
de donner la priorité à la réforme agraire elle-même.
CartaCapital : Comment
le MST évalue-t-il la proposition du Ministère du Développement
Agraire d'installer 355 000 familles et non plus un million ?
João Pedro
Stedile : Jusqu'à présent, nous n'avons pas reçu
de proposition officielle du gouvernement. Nous savons par la presse et
par des amis, qu'il y a une discussion à ce propos. Le principal
n'est pas de définir des nombres, mais la stratégie, savoir
si le gouvernement veut vraiment faire de la réforme agraire son
programme prioritaire. Comment atteindre cet objectif ? Cette question
est le problème du gouvernement. Le nôtre est de savoir comment
organiser le peuple pour mettre la pression et réussir à
installer le plus grand nombre de travailleurs - pour qu'ils aient du
travail et puissent sortir de la pauvreté le plus rapidement possible.
J'en profite pour faire une critique aux méthodes du gouvernement
brésilien. En général, il se fixe des grands buts
à atteindre et s'excuse seulement après, quand il ne les
atteint pas. Dans le cas des questions sociales, nous devons travailler
avec des buts minimums. Ils doivent être le début de la solution
des problèmes.
CC : Installer un
million de personnes, comme le prévoit le projet de l'ancien député
Plínio de Arruda Sampaio, coûterait 24 milliards de réaux.
Est-il possible de concilier le resserrement fiscal, les objectifs de
la balance commerciale et le plan de réforme agraire ?
JPS : Le professeur
Plínio Sampaio a mis en place une équipe de 40 spécialistes
qui travaillent dans le Ministère du Développement Agraire,
à l'Incra (Institut National de Réforme Agraire) à
l'Ipea e à l'Université de São Paulo. Ce groupe a
présenté une proposition qui rend possible l'installation
d'un million de familles en quatre ans. Le coût de 18 milliards
de réaux ne nous paraît pas si élevé. Et il
n'y a rien à voir avec l'accord fait avec le FMI. La plupart des
coûts seront payés par la vente des TDAs (Titre de la Dette
Agraire) et ne touchent pas à l'excédent de la balance commerciale.
L'autre partie des dépenses ne représente pas des coûts,
mais plutôt des formes de prêt. Au total, la valeur nécessaire
pour qu'une famille soit installée est de 24 000 réaux,
la même valeur nécessaire à la construction d'une
maison populaire dans une ville, si cette famille décidait de migrer
au lieu de lutter pour la terre.
CC: Est-il donc possible
de comptabiliser les choses ?
JPS: Le gouvernement
Lula est devant une opportunité historique de vraiment utiliser
la réforme agraire comme un programme de création d'emplois
à des coûts très bas. Il y a l'objectif de la création
de 10 millions d'emplois. Seulement avec la réforme agraire, nous
pourrions avoir environ 4 millions de nouvelles places. Cela montre que
la question n'est pas le budget. Elle est politique : comment le gouvernement
veut-il résoudre le plus grand problème de notre société,
le chômage. Personne ne questionne le gouvernement quand il dépense
89 milliards de réaux, seulement cette année, pour payer
les intérêt aux banquiers.
CC: Le gouvernement dit qu'il prétend faire une réforme
agraire de qualité. Il distribuera des terres seulement s'il dispose
des moyens pour offrir l'infrastructure et le financement pour les installations.
Croyez-vous qu'il faudra faire la réforme agraire dans ces conditions
ou est-il nécessaire de distribuer des terres même s'il y
a des difficultés de la part du gouvernement à offrir les
aides nécessaires aux familles installées ?
JPS: L'installation d'une famille n'est pas chère car, dans la
pratique, le gouvernement désapproprie l'ancien propriétaire
et fournit le crédit pour la production et la construction de la
maison. L'infrastructure électrique et les routes sont déjà
installées ou seront construites de toute façon pour stimuler
le développement local. Le principal aspect qui donnera la qualité
à l'installation n'est pas lié à l'infrastructure,
mais à la mise en place d'agro-industries coopératives.
Il suffit ainsi d'ouvrir les crédits au BNDES (Banque Nationale
de Développement), aujourd'hui utilisés pour financier les
multinationales. La qualité dépend aussi d'un programme
d'assistance technique et de développement, qui embaucherait des
agronomes, des vétérinaires et apporterait la technologie
à la campagne. Cela se complète avec l'installation d'écoles
dans tous les assentamentos. La réforme agraire, pour nous,
signifie la mise en place conjointe de la distribution de terres, de l'agro-industrie,
de l'assistance technique et de l'éducation.
CC: João Paulo Rodrigues (un des coordinateurs du MST) a dit que
les mouvements sociaux ont compris les difficultés du gouvernement
en 2003, mais qu'il ne sera pas possible d'accepter les mêmes excuses
l'année prochaine. Qu'est-ce que cela signifie ?
JPS: Cela signifie
que le gouvernement a besoin de redéfinir ses priorités.
Arrêter de donner la priorité au payement des intérêts
aux banques et à la balance commerciale. Il doit utiliser l'argent
public pour résoudre les problèmes sociaux. Tant que
les problèmes sociaux ne sont pas résolus, ils continuent
à augmenter et arrivent à un point où le peuple commence
à se mobiliser et à revendiquer. La patience a une limite,
principalement quand on a faim.
CC: Le MST identifie-t-il
des signes de résistance à la reforme agraire dans certains
secteurs du gouvernement ?
JPS: Je ne crois pas
qu'il y ait des résistances. Même l'alliance que le gouvernement
a faite avec le secteur de l'agrobuiseness, représenté par
le ministre de l'agriculture Roberto Rodrigues, n'est pas une force contraire
à la reforme agraire. Notre lutte est contre les grandes propriétés
terriennes improductives, qui représentent 120 milliards d'hectares,
ne produisent quasiment pas, ne créent pas d'emploi ni de revenu,
ni de devises d'exportation. Le gouvernement Lula a ainsi l'opportunité
historique de faire une vrai réforme agraire massive qui atteigne
des millions de brésiliens, avec qualité. Bien sûr,
parmi les membres du gouvernement, il y a toujours ceux qui sont du côté
du FMI, plus royalistes que le roi, mais ils ne représentent pas
le programme d'administration que la population a choisi en octobre 2002.
CC: Un million d'installations pourraient-elles résoudre une fois
pour toutes les conflits pour la terre ? Si le gouvernement répond
à ses engagements, le MST comme mouvement de protestation et d'occupation,
arrêterait-il d'avoir du sens, jouerait-il un autre rôle ?
JPS: Le peuple a besoin de se mobiliser et d'occuper les terres, pour
mettre la pression sur les gouvernements qui ne font pas la réforme.
Il est évident que, si le gouvernement initie un processus de réforme
agraire massif et rapide, les travailleurs vont lui faire confiance et,
ainsi, vont se mobiliser de manière différente pour que
le projet réussisse. Il n'y a que la réforme agraire qui
peut résoudre les conflits sociaux du pays. Cela peut se voir historiquement.
Regardez les régions qui ont été colonisées
par les Italiens. Il n' y a pas de grandes propriétés, et,
d'une certaine manière, il y a eu un processus de démocratisation
de la terre. Les conflits liés à la propriété
de terres n'existent pas. Pourquoi ? Parce que la propriété
a été démocratisée. Les conflits sont le
résultat d'une contradiction : d'un côté existe les
grandes propriétés, de l'autre, des millions de pauvres
et sans terre.
CC: On parle d'utiliser
des terres publiques pour les assentamentos. Est-ce que cela serait suffisant
?
JPS: Il y a deux types de terres publiques. Celles qui ont été
acquises illégalement, qui sont en général situées
dans des zones de frontières ou mal enregistrées par les
états. Mais ce type de terre exigerait beaucoup de ressources technologiques
pour les récupèrer, même si leur propriété
est injuste et illégale. Il existe d'autres types de terres publiques
qui se trouvent à proximité des frontières agricoles
de l'Amazonie Légale, mais qui ne sont pas appropriées pour
l'agriculture temporaire, seulement pour l'extractivisme. Réforme
agraire signifie démocratiser la terre. Démocratiser la
terre signifie déconcentrer la propriété, c'est-à-dire,
désapproprier les grandes propriétés terriennes improductives,
en commençant par les plus grandes et les plus proches des marchés
de consommateurs. Parler de l'utilisation de terres publiques est
une illusion. Cela ne va pas solutionner le problème de la concentration
ni les problèmes sociaux, car le coût pour viabiliser un
assentamento en Amazonie est absurde. Les projets de colonisation ont
échoué là-bas. En moyenne, 40% de la population déplacée
désiste.
CC: Quelques mois auparavant, je vous ai posé cette question et
je vous la repose maintenant : vous continuez à croire que le gouvernement
de Lula fera-il la réforme agraire pour laquelle les mouvements
sociaux ont toujours lutté ?
JPS: Bien sûr. Je crois que le gouvernement Lula continue à
vouloir mettre en place la réforme agraire. Et il doit le maintenir,
non seulement parce qu'il a des liens historiques avec les mouvements
de paysans, mais parce que c'est son unique chance de combattre le chômage
et la pauvreté à la campagne. Lula sait que s'il ne commence
pas un ample programme de réforme agraire, il court le risque de
transformer son mandat en un échec.
Source
: revue Carta Capital, 24 novembre
2003
Traduction : Erika Campelo pour Autres Brésils
* assentamento : campement de familles de paysans sans-terre qui
a été officiellement reconnu et enregistré. Nous
utiliserons parfois le mot français installation (et ses dérivés).
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