Ce qui n'a pas été dit dans la sentence

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" Le pouvoir au-dessus des personnes transmettait à ses acolytes le poison de la nécrophilie, distillé sous forme d'une " conscience " professionnelle aveugle devant les droits les plus élémentaires de ses victimes. " (
Frei Betto, Baptême du sang : la lutte clandestine contre la dictature militaire, édition Casa Amarela)

Mercredi 10 septembre 2003 : le Groupe d'interventions spéciales (GOE) de la police civile de São Paulo cerne le siège national du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST). L'opération policière, dont le but est de frapper les esprits, mobilise des hélicoptères et met en place des agents qui, autour de l'immeuble, exigent que tous les passants présentent leur carte d'identité. Les policiers veulent investir le siège du MST mais ils n'ont pas de mandat judiciaire pour autant. L'explication officielle : les policiers recherchent l'activiste Roberto Rainha, dont l'arrestation, ainsi que celle de dix autres membres du MST, vient d'être ordonnée par le juge de la circonscription de Teodoro Sampaio, Atis de Araújo Oliveira, pour présomption d'"association de malfaiteurs". A Pontal de Paranapanema, pratiquement au même moment, Diolinda de Souza et Valmis Chaves e Cido sont arrêtés. Diolinda, la compagne de José Rainha Junior, est arrêtée devant ses deux jeunes enfants. Rainha, lui-même, et Felinto Procópio dos Santos, le " Mineirinho " (membre de la coordination régionale du MST) avaient été arrêtés quelques jours auparavant.

Avertis de l'encerclement, Luiz Marinho, président de la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), des dirigeants du MST, des représentants des mouvements sociaux et des avocats ne mettent que quelques minutes pour arriver sur les lieux. La tentative d'assaut du siège échoue, mais les poursuites policières continuent à travers le pays. Le 12, sept autres membres sont arrêtés dans l'état du Sergipe, portant à 35 le nombre de leaders du MST arrêtés dans tout le pays, accusés d'association de malfaiteurs : outre ceux-ci, il y a eu cinq arrestations dans le Paraná, six dans le Mato Grosso do Sul, six dans le Goiás, huit dans le Paraíba. Une campagne nationale de mise hors-la-loi des mouvements sociaux, dont le plus connu aujourd'hui est le MST, est en cours. La terreur pratiquée par le bras armé des grands propriétaires s'associe à la répression policière. Rien que cette année, 47 travailleurs ruraux ont déjà été assassinés au Brésil, sans qu'aucun propriétaire ne soit arrêté. La terreur s'appuie sur la complicité des médias qui, à l'encontre de toutes les preuves, accuse le MST de promouvoir le désordre et la violence.


Lisez, ci-dessous, la lettre ouverte écrite par Roberto Rainha en personne :


Le 10 septembre dernier, veille de l'anniversaire du tragique attentat terroriste perpétré contre la population de New-York, en compagnie d'autres avocats qui font partie de la section des Droits de l'Homme du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), je me préparais pour présenter le lendemain au Tribunal de Jury de la circonscription de Cerqueira César, état de São Paulo, la défense du travailleur sans terre Laurindo Gonçalo dos Santos, accusé de tentative d'homicide, quand j'ai été averti que Diolinda Alves de Souza venait d'être arrêtée dans sa résidence, condamnée, avec dix autres membres du mouvement, dont moi-même, pour association de malfaiteurs ou groupe armé.

Avec un mandat d'arrêt contre moi, je n'ai pas pu accompagner mes collègues pour défendre Laurindo, qui, heureusement, a été innocenté de l'accusation qui pesait sur lui.

Aujourd'hui, je pense à la condamnation qui m'empoisonne la vie, qui m'éloigne de ma famille, de mes amis et collègues. Et je ne pense pas seulement aux pourvois et aux recours à mettre en œuvre mais aussi à combien ce jugement a été désastreux en ce qui concerne ce à quoi j'ai consacré de longues années d'études : être avocat. Aussi désastreux que la décision qui a conduit à l'attentat du 11 septembre car il a touché aux droits de l'homme les plus sacrés : la vie et la liberté.

Je viens du nord de l'état d'Espírito Santo, de la ville de Vila Valério, autrefois dans le district de São Gabriel da Palha. Dans cette bourgade retirée il n'y a pas plus de
16 000 habitants, le paysage est constitué de champs de caféiers - culture principale - base de l'économie locale qui attire les travailleurs du Minas Gerais et de Bahia, qui quittent leur état pour gagner un peu d'argent lors de la cueillette qui s'étend du mois d'avril au mois de juin. Je suis le septième d'une famille de dix frères, tous nés de l'union entre João Pereira dos Santos et Augusta Pereira dos Santos.

D'origine très pauvre, j'aurais pu être pensionnaire de la FEBEM [Fondation pour le Bien-être du Mineur], être un trafiquant, un assassin, un kidnappeur, un mendiant un vagabond ou, qui sait, je pourrais être déjà enterré comme indigent, car c'était et c'est encore le futur possible de la majeure partie des enfants qui se sont trouvés ou qui se trouvent encore dans une situation analogue à celle qui a été la mienne jusqu'à l'âge de six ans. Je n'aurais peut-être même pas pu avoir la possibilité de faire ce témoignage.

Mais le destin me réservait autre chose. Un après-midi du mois d'août 1980, un homme et une femme sont arrivés dans notre masure précaire à la recherche de mes parents. Ils sont entrés, comme il n'y avait pas de siège dans l'humble pièce ils sont restés debout et ont expliqué ce qu'ils venaient faire.

La famille Rainha

Je n'ai pas entendu la conversation, car à l'époque les enfants n'écoutaient pas les conversations des adultes. J'étais dans la cour quand on m'a appelé et, sous l'œil affectueux du couple, mon père m'a appris que celui-ci voulait que j'aille vivre avec eux. On m'a demandé si j'acceptais, j'ai hoché la tête en signe d'affirmation.

Ma mère m'a donné un sac contenant toutes mes affaires (deux vêtements en plus de ceux que je portais sur moi). En larmes, elle m'a embrassé et m'a souhaité bonne chance en me disant que je ne devait pas l'oublier. J'ai dit au revoir à mes autres frères et je suis parti avec ce couple.

Je suis arrivé dans la maison de la famille Rainha, dans le quartier de Vargem Alegre. Les cinq autres fils, déjà adultes, du couple m'attendaient. J'ai été accueilli avec tendresse et j'ai compris que ce serait ma nouvelle maison et mes nouveaux frères. Je me suis vite habitué à ma nouvelle vie car il y avait tout ce dont un enfant a besoin. Avec le temps, j'en suis venu à considérer José Rainha comme mon père et Vergínia da Silva Rainha comme ma mère.

Strict mais généreux, le vieux José Rainha a toujours voulu pour moi un autre futur étant dit que pour cela je devrais être obéissant, marcher droit et travailler beaucoup car son rêve était de me voir faire des études. Avoir une profession nécessitant des études supérieures.

C'était comme ça et c'est ce que je faisais. Quand j'ai eu 16 ans, le vieux José m'a demandé si ça me gênerait de changer de nom. Je ne m'y suis pas opposé. Nous avons donc entamé une procédure d'adoption. A l'issue de celle-ci, l'adolescent Roberto Carlos dos Santos est devenu Roberto Rainha, mais le surnom de Carlinhos m'est resté. J'ai étudié et avec persévérance, j'ai terminé mes études secondaires à l'école fédérale Atílio Vivacqua de Vila Valério. Mon rêve était de faire des études de droit, d'être avocat, mais nos ressources financières ne l'ont pas permis. On a déménagé dans la ville de Linhares, où sans autre choix, j'ai passé l'examen d'entrée pour étudier la comptabilité.

Mais, avant la fin de la première année, le vieux José Rainha est malheureusement décédé, après m'avoir fait promettre, quelques heures avant de mourir, de terminer mes études en me disant qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour moi jusque là et qu'à partir de ce moment tout dépendrait de moi. Sa mort a beaucoup affecté ma mère (Vergínia) et elle n'a pas eu le courage de rester à Linhares.
A la veillée funèbre, parmi les frères, il y avait José Rainha Junior, qu'on appelait tous affectueusement Zezinho. Connaissant mon désir de suivre des études de droit, il m'a invité à partir pour l'état de São Paulo habiter chez lui dans la ville de l'intérieur de Teodoro Sampaio - Pontal do Paranapanema.

Une fois de plus, j'ai dû laisser derrière moi une autre mère, qui m'a dit au revoir en larmes en me souhaitant bonne chance.

Après avoir passé l'examen d'entrée, j'ai commencé des études de droit dans la ville voisine de Presidente Prudente. Je faisais 240 kilomètres par jour -aller et retour, réalisant mon grand rêve et celui du vieux José Rainha défunt. Sans argent, c'est avec l'aide financière de mon frère et d'amis que je surmontais les difficultés.
Pendant mes études, j'ai assisté à plusieurs arrestations arbitraires de membres du MST, dont mon frère [José Rainha Junior] et sa femme Diolinda. J'ai ainsi pu m'apercevoir comment les lois étudiées à la faculté étaient détournées de façon désastreuse par ceux qui les appliquaient.

Ordre d'arrestation illégale

Je m'apercevais aussi que dans la vie tout a ses raisons. Ce n'était pas un hasard si j'étais dans la deuxième région la plus pauvre de l'état, où le foyer de lutte pour la terre est le plus important et où certains jugent retournent les lois au détriment des travailleurs. C'était pour les défendre que j'étais en train d'étudier là.

Lors de stages, j'ai commencé à suivre les nombreux procès intentés contre les militants sans terre de la région. Il n'y avait pas moyen de le faire sans entrer en contact avec le mouvement lui-même. Avec le temps, le stagiaire est devenu louche aux yeux du ministère public et de la justice de Teodoro Sampaio, comme un dangereux membre de plus du MST, en m'accusant d'être activiste au sein d'une bande ou d'un groupe armé. Le début d'un procès-crime forcé qui ne faisait que commencer.

Les études terminées, est arrivé le terrible examen de l'Ordre des Avocats de São Paulo, dont j'ai réussi les deux parties. Bon ! Je pouvais enfin dire que mon rêve et celui du défunt José était réalisé. J'ai étudié, et finalement, j'étais avocat avec l'objectif de défendre les pauvres des tracas des procès.

C'est ce même rêve qui se trouve paralysé à cause d'une décision désastreuse, rendue par le juge de cette même ville intérieure de Teodoro Sampaio.

Ce juge me condamne pour le motif suivant : " L'accusé Roberto Rainha est le frère de José Rainha (le leader principal), il ne sert à rien au dit accusé de nier la moindre relation avec le mouvement car il est évident qu'il en a. Il vit avec son leader. Il est clair que les efforts tant de la part de l'accusé que du leader principal José Rainha en l'aidant matériellement, n'ont pour but que d'avoir aux côtés de ce dernier une personne en qui il a une confiance absolue (son frère), et dûment instruite ".

Je suis de nouveau obligé de quitter ma famille, mais cette fois ce n'est plus pour étudier ou travailler, mais pour ne pas me conformer à un ordre d'arrestation que je considère illégal.

Préjugé et haine

C'est le même ordre illégal qui a séparé Diolinda, la mère, de ses deux enfants, João Paulo (9 ans) et Sofia (2 ans), qui certainement étudieront et auront une profession. Ce qui nous amène à penser qu'ils sont prédestinés à être dénoncés, jugés, et pour finir, à être condamnés vu qu'ils ont des relations avec les sans terre qu'ils s'appellent Rainha et qu'ils habitent avec José et Diolinda, qui leur ont apporté un soutien matériel pour avoir auprès d'eux des personnes de confiance absolue (leurs enfants) et dûment instruites.

De même, si tous les frères Rainha avaient eu le bonheur de vivre ensemble, ils auraient dû être dénoncés, jugés et enfin condamnés vu qu'ils auraient vécu avec José Rainha Junior, qu'ils bénéficieraient de la même confiance absolue (ses frères).

Un ordre illégal prononcé par le même juge qui a souvent ignoré le principe d'ouverture au public des audiences, ayant le plaisir de m'expulser de la salle quand, stagiaire, j'allais assister à des interrogatoires et des auditions de témoins. Or, il n'y avait pas de huis-clos. Alors pourquoi moi, en tant que stagiaire ou comme citoyen, je ne pouvais pas assister aux débats en train de se dérouler ? Préjugé, haine ou persécution contre ma personne, à cause de mon nom ou de mes relations avec les sans terre ?

Dans cette juridiction, trouver un cabinet d'avocats pour faire mon stage n'a pas été possible, car les avocats qui dépendaient du barreau, en admettant un stagiaire frère de José Rainha Junior, des sans terre, auraient eu à subir des représailles de la part du juge officiant.

Je suis avocat et selon la constitution, ma fonction est indispensable pour l'administration de la justice et pour la défense des droits de l'homme. Je ne suis pas libre, même d'exercer mon métier car, condamné pour association de malfaiteurs ou groupe armé, je suis sous le coup d'un mandat d'arrêt délivré par l'autorité partenaire. Tout ça parce que je suis lié à un mouvement social qui lutte pour la dignité humaine et aussi parce que je suis parent et que je vivais avec une personne qui a été fondamentale dans ma formation, personne que je m'enorgueillis d'appeler mon frère.

Aujourd'hui Héros, demain…

Ceci n'a pas été dit dans la condamnation étant donné celui qui l'a prononcée, mais ce sera enregistré dans l'histoire, témoin de tant d'actes arbitraires. Et j'ai l'honneur de jouer un rôle dans celle-ci car je suis convaincu qu'à la fin les travailleurs seront aux côtés des propriétaires dans les pages d'histoire. Et ceux qui agissent en leur nom seront considérés comme contraires au droit de rêver, de vivre et de progresser.

Aujourd'hui celui qui nous juge et nous condamne peut être vu par quelques uns de la haute société comme un héros, technicien accompli de la loi, mais avec le temps le vent tournera et il sera vu comme un exterminateur de rêves. Devenu insomniaque, il devra avoir recours à la psychanalyse pour essayer de se délivrer de sa faute.

Source : revue Caros Amigos - novembre 2003
Traduction : Sandrine Lartoux pour Autres Brésils

Note complémentaire :

José Rainha Júnior, un des leaders du MST, a été arrêté à Teodoro Sampaio le 11 juillet de cette année. L'ordre d'arrestation fut le fait du juge Átis de Araújo Oliveira. Le 30 juillet, Rainha fut condamné par le même magistrat à deux ans et huit mois de prison pour port illégal d'arme. Le 10 septembre, il fut encore condamné; toujours par le même juge, à deux ans et huit mois de prison pour association de malfaiteurs.Suite à des décisions du Tribunal Supérieur de Justice (STJ) et du Tribunal de Justice de l'Etat de Sao Paulo, José Rainha Júnior a finalement été libéré début novembre.