Lula ou la victoire frustrée de la gauche et des mouvements sociaux ?

Retour


Le 1er janvier 2003, Luís Inácio da Silva, dit Lula, artisan des luttes sociales et démocratiques brésiliennes et fondateur du Parti des Travailleurs (PT), s'installait dans le palais présidentiel du Planalto, à Brasília. Un événement sans précédent dans l'histoire de la république brésilienne, porteur d'espoir et d'enthousiasme pour toutes les couches populaires, syndicats, mouvements sociaux, ONG, etc. Un an et demi plus tard, Lula et son gouvernement doivent faire face aux déceptions et aux mécontentements grandissants. Le retour à la croissance et la baisse du chômage se font attendre et les réformes indispensables à la réduction des inégalités sociales et raciales n'ont toujours pas été engagées (éducation, santé, urbanisation, police, lutte contre la corruption, etc.).



Le Brésil bon élève des institutions internationales…


Malgré les promesses de réformes des structures et des inégalités émises par le candidat du PT lors de la campagne présidentielle, la politique du gouvernement Lula depuis son élection poursuit les mesures économiques et financières du précédent gouvernement de centre-droit de Fernando Henrique Cardoso. La politique d'austérité et de bonne conduite envers les créanciers de la dette, menée par le ministre des Finances, Antônio Palocci, satisfait pleinement les représentants du FMI et de la Banque Mondiale au Brésil.

mais à la limite de la désintégration sociale...


Dans un contexte de hausse du chômage (12,8% de la population active en avril 2004, soit 2,7 M de chômeurs) et de baisse du pouvoir d'achat, la pression sociale s'accentue sur Lula et son gouvernement. À cela s'ajoute l'impatience croissante de certains membres du PT, de syndicats et de mouvements sociaux. Quinze députés ont réclamé fin mars une autre politique économique, d'autres ont critiqué la loi de réforme de la protection sociale ou dénoncé la " mesure provisoire " autorisant la culture du soja génétiquement modifié ; enfin, quelques députés et sénateurs ont démissionné du parti. Quant au Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), il multiplie les occupations des fazendas (grandes plantations) pour accélérer une réforme agraire en panne et demander l'application du Plan national de réforme agraire (PNRA), adopté en février par le gouvernement. Le coup de barre à gauche réclamé par les alliés de Lula ne semble pas avoir été entendu. Et la proposition d'augmenter début mai le salaire minimum de 20 reais (6 euros), actuellement de 240 reais (72 euros), apparaît comme un camouflet aux yeux des plus démunis.

Après les manifestations des fonctionnaires contre la réforme des retraites, c'est au tour de la police fédérale d'être en grève. Mais l'agitation sociale est supplantée par la violence urbaine et la guerre des gangs qui luttent pour le contrôle de la cocaïne. L'intervention mi-mai des militaires dans les rues de Rio de Janeiro, le fonctionnement des Bingos (casinos) et autres machines à sous - pourtant interdits par une mesure provisoire du gouvernement - constituent autant d'aveux de faiblesse et d'absence d'autorité de l'État fédéral et de sa police. La crainte est grande de voir le Brésil sombrer dans une violence similaire à celle qui sévit en Colombie. Avec 45 000 homicides par an, le Brésil détient le triste record des morts par armes à feu, qui déciment principalement la population noire, jeune et misérable des favelas (quartiers pauvres d'urbanisation sauvage) des grandes villes. Le film Cidade de Deus (La cité de Dieu) tient malheureusement davantage du documentaire que de la fiction.

Enfin, les défenseurs de l'environnement restent impuissants face à un gouvernement qui privilégie, au nom de la croissance économique, une politique de grands travaux. Il favorise ainsi la compagnie nationale Petrobrás (responsable de fréquentes pollution aux hydrocarbures, maître d'œuvre de gazoducs transperçant la forêt tropicale, etc.), au détriment du développement durable et du ministère de l'Environnement de Marina Silva.

Les ONG face à la frustration des espoirs de changement


" En ce qui concerne le cas brésilien, nous arrivons à la limite de la désintégration sociale ". Les mots de Jorge Eduardo Durão, président de l'ABONG (association brésilienne des ONG), sont durs, mais traduisent bien ce contexte inquiétant, ce sentiment d'insatisfaction et de frustration, qui ont conduit cette plate-forme réunissant 320 ONG à organiser un séminaire en avril dernier pour " évaluer le gouvernement Lula ". À plusieurs reprises au cours de l'année 2003, les représentants de l'ABONG ont pu discuter avec le gouvernement des changements nécessaires et des réformes structurelles à accomplir en faveur des populations - majoritaires - exclues de la société brésilienne. Selon Jorge Eduardo Durão, le gouvernement n'a engagé aucune politique pour lutter contre l'exclusion et réduire les inégalités sociales, raciales et entre hommes et femmes ; promouvoir et défendre les droits de l'homme (économiques, sociaux et culturels) ; proposer un autre modèle de développement, durable et socialement juste. À titre d'exemple, le programme Fome Zero (Faim zéro), présenté comme une priorité lors de la campagne présidentielle et de l'entrée en fonction de Lula, doit être reformulé une nouvelle fois, tout comme d'autres initiatives (Cartão Alimentação, Bolsa-Escola, Vale Gás), qui ressemblent plus à des programmes d'assistanat qu'à des solutions durables.

Toutefois, les électeurs et les alliés de Lula espèrent toujours un changement d'attitude et de politique du gouvernement et des résultats significatifs. Dans le cas contraire, le pessimisme et la frustration croissants, la persistance des inégalités et de la corruption seront sources de déstabilisation du gouvernement. Les élections municipales en octobre 2004 représentent déjà une difficulté de taille pour Lula et son parti.
Comment les leaders de gauche peuvent-ils continuer à gouverner sans véritables réformes, sans remettre en cause les règles du marché, le modèle de consommation et les conséquences de la mondialisation néo-libérale ? Peut-on espérer qu'à la fin du mandat de Lula, en 2006, les millions d'enfants de la rue et la Cidade de Deus ne soient plus qu'une fiction ?


Alexandre Tiphagne - Coordination Sud - Juin 2004