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Frère
Florencio, 6/07//02.
Photo : Ivan du Roy
Les
Indiens du Brésil se réapproprient terres et culture. Malgré
la mainmise des gros propriétaires et les lenteurs administratives.
Voyage au cur d'une réserve autogérée.
Les passagers somnolent,
bercés par le ronronnement du moteur diesel et les mouvements de
balancier des hamacs. L'heure est à la sieste sur le pont du bateau
taxi qui relie Santarém et Vila Franca. Le lit du Rio Tapajos atteint
à cet endroit près de 20 kilomètres de largeur. Des
pieds nus, des bras ballants dépassent des hamacs multicolores
qui encombrent le pont. Un homme, en short et tongs, bouquine. Une dent
de jaguar orne son collier indien. Florencio Vaz a 38 ans. Son apparence
peut surprendre lorsqu'on apprend qu'il enseigne la sociologie à
l'université fédérale du Pará à Santarém
et, surtout, qu'il est prêtre franciscain. Il rentre d'un séjour
à Vila Franca.
Ces 6 et 7 juillet, la petite bourgade peuplée de métisses
indiens, des caboclos, a des allures d'irréductible village
gaulois qui résiste encore et toujours à l'envahisseur.
L'environnement est idyllique. Les larges feuilles des palmiers surplombent
une longue plage de sable pour plonger dans les eaux tièdes du
Tapajos. Pendant que les enfants se baignent, 260 délégués
représentant 62 communautés de la région, soit 18
000 habitants, se réunissent sous le grand préau municipal.
C'est leur première assemblée générale depuis
qu'ils ont réussi à faire reconnaître leur territoire
comme une zone protégée : la Resex (Reserva extrativista
Tapajos-Arapiuns). Cette réserve, de la taille d'un grand département
français métropolitain (6 600 km2), est une enclave autogérée
que se sont réappropriées les populations locales au cur
du Far West amazonien. Un pied de nez aux grands propriétaires
terriens, aux politiciens corrompus du Pará et aux multinationales
du bois. Florencio Vaz est l'inspirateur de cette expérience originale
qui traduit en pratique les préceptes de la théologie de
la libération : " L'église populaire, c'est donner
le pouvoir au peuple. "
Originaire d'un village au bord du Rio Tapajos, le franciscain décide
de mener des recherches sur sa région. " Ici, l'éducation
est un privilège. J'ai découvert que les communautés
locales ne connaissaient pas leur histoire, qu'elles ne savaient pas que
cette terre leur appartenait, qu'elles avaient honte de se définir
comme Indiens. " De ce constat lui vient l'idée d'une
réserve autogérée. Les premières réunions
avec les habitants se déroulent fin 1996. " Il s'agissait
de leur expliquer leurs droits, de raviver leur fierté. "
En face, la réaction est immédiate : grands propriétaires,
forestiers et élus locaux organisent et financent l'opposition
au projet. Le bras de fer durera deux ans sur fond de menaces de mort
contre le prêtre, d'agressions physiques sur les militants pro-Resex,
de réunions houleuses protégées par la police fédérale.
La majorité des populations locales est favorable à l'initiative
et bénéficie du soutien de l'évêque, des syndicats
et de l'antenne du ministère de l'Environnement à Santarém.
En 1998, le projet est approuvé.
Autosuffisance
Pupitres d'écoles
et bancs d'églises servent de sièges aux délégués.
Hommes et femmes écoutent attentivement le compte rendu de mandat
des neuf coordinateurs élus il y a trois ans. La Resex est un savant
équilibre entre intérêts individuels et collectifs.
Chaque famille bénéficie d'une parcelle de terre, environ
un hectare, pour sa subsistance. Du manioc pour la farine, des haricots
noirs, élément indispensable à la feijoada, le plat
national, du maïs ou du café y sont cultivés. Un "
bureau " est chargé de planifier la partie non familiale de
la production économique pour que les communautés puissent
vivre en autosuffisance. Les ressources forestières sont exploitées
dans un souci de préservation. Le bois ne peut être coupé
que pour la consommation locale. La chasse, la pêche ou la cueillette
des multiples fruits amazoniens sont réglementées. Un conseil
de gestion, composé entre autres de représentants du ministère
de l'Environnement, est là pour y veiller. Le recours au troc côtoie
le système monétaire. " Il s'agit plus d'un présent
que d'un échange. Quand quelqu'un qui cultive du café rend
visite à son voisin, il lui en apportera spontanément. Inversement,
si le voisin rentre de la pêche, il offrira quelques poissons ",
illustre Florencio Vaz.
Culture sauvée
Le fonctionnement
de l'assemblée générale ferait pâlir d'envie
n'importe quel théoricien occidental de la démocratie directe.
Lors des débats qui préparent l'élection d'un nouveau
bureau, chaque proposition est minutieusement soumise au vote. Le montant
du salaire des coordinateurs ? On vote. La possibilité de cumuler
plusieurs mandats ? On vote. Le temps de parole accordé aux candidats
pour le renouvellement du bureau ? On vote. Le compte rendu aussi est
le plus exhaustif possible. Les délégués parcourent
un document où sont dûment répertoriées les
activités des coordinateurs pendant trois ans : leurs rendez-vous
avec les autorités ou leurs rencontres avec d'autres communautés.
Chaque réunion interne est assortie d'un commentaire, positif ou
négatif. Si on reconnaît que les " assesseurs sont bons
", on demande aux participants " d'éviter l'alcool "
ou de ne pas se laisser distraire par " les discussions parallèles
". Les populations locales, malgré la pauvreté ambiante,
ont pris leur destin en main.
Aucune spécificité ethnique n'a été reconnue
aux habitants de la Resex à la différence de la plupart
des " aires indigènes " qu'est censé protéger
le gouvernement fédéral. Face aux " valeurs de l'homme
blanc ", certains métisses revendiquent leurs racines indiennes.
Ils se nomment le " peuple ressurgi " : caboclos ou Indiens
urbanisés n'acceptant plus l'acculturation. Les jeunes militants
de l'association Conscience Indigène se promènent de village
en village, le long de l'Amazone et de ses affluents, accomplissant "
un travail de sauvetage " de leur culture. " Nos parents
et grands-parents ne nous ont pas transmis leur histoire. Peu se définissent
comme Indiens. Quand on évoque la conscience indigène, on
nous rétorque que c'est rétrograde, archaïque ",
explique Lurdes Tapajos, une Indienne Amanayé de 23 ans. Elle enseigne
l'histoire indigène, " niée par cinq cents ans de
discriminations ", et vilipende la télévision brésilienne
et le football, vecteurs de la culture dominante. Cela n'empêche
pas son compagnon, également membre de Conscience Indigène,
d'arborer un maillot jaune et vert de la seleçao au nom
de Ronaldo, l'idole du moment. La contradiction est une donnée
universelle.
Paternalisme abandonné
Conscience Indigène
caresse le projet d'ouvrir un musée à Vila Franca. Selon
l'association, des fouilles archéologiques prouveraient que des
populations indiennes y vivaient. Les ruines d'une prison pour esclaves,
édifiée au XIXe siècle, sont encore visibles. Toute
une mémoire à réveiller. En 1835, les seringueiros
- ceux qui récoltent le latex - de Vila Franca participèrent
à la révolte populaire des Cabanos qui agita toute
la région du Para et fut noyée dans le sang : la répression
causa 30 000 morts. L'histoire de Vila Franca, c'est aussi son église,
construite il y a trois siècles par les missionnaires portugais.
Une légende affirme que le lieu de culte abritait une statue de
la vierge en or massif. N'est-ce pas ces contrées que les conquistadors
espagnols et portugais arpentaient en quête du chimérique
eldorado ? Les habitants tentent de restaurer les peintures indiennes
qui ornent l'intérieur du bâtiment. L'autel va être
reconstruit, tel qu'il était à l'origine, grâce aux
descriptions transmises par la tradition orale. L'association demande
régulièrement à la Fondation nationale de l'Indien
(Funai), l'institution fédérale en charge des réserves
indiennes, d'envoyer ses anthropologues pour que la spécificité
culturelle des communautés métisses de la Resex soit vérifiée.
Même ici, les préjugés persistent. " Plus
de la moitié des habitants ne s'intéressent pas à
leurs origines. Les gens disent que les Indiens sont paresseux, incapables
et voleurs ", regrette Florienne Colares, une autre membre de
Conscience Indigène.
Leur démarche est soutenue par le Conseil indigéniste missionnaire
(Cimi) dont l'objectif est de " changer les mentalités
vis-à-vis des indiens ", résume Antonio Anaya.
Ce prêtre mexicain vit au Brésil depuis huit ans. Dans son
pays, il travaillait déjà avec une communauté indienne,
de culture aztèque. Le Cimi, qui dépend de la Conférence
épiscopale, est une spécificité brésilienne.
" Le conseil est né après Vatican II, avec la théologie
de la libération. Avant, les missionnaires amenaient la bonne parole,
le catéchisme. Il a fallu rompre avec ce paternalisme. Être
missionnaire auprès des Indiens, c'est connaître et respecter
leurs traditions et leurs spiritualités. Une sorte de dialogue
interreligieux. La mission du Cimi est de défendre les droits des
peuples indigènes en dénonçant les formes d'exploitation
et d'oppression : invasion des chercheurs d'or ou des forestiers, projets
miniers ou de barrages hydroélectriques. "
Les obstacles à la délimitation des terres indigènes
sont nombreux. Mi-juin, le président de la Funai a été
démissionné après s'être opposé à
un texte de loi déposé par le Parti du front libéral
(PFL). Celui-ci propose d'ouvrir les réserves indigènes
aux activités minières et forestières. " Les
indiens seront exclus du processus de décision ", précise
le missionnaire. Une
" offensive anti-indigène " qui intervient au moment
où les peuples autochtones du Brésil sont en train d'élaborer
une charte de leurs droits, un peu comme ceux du Chiapas, au Mexique.
Cette charte interdit l'entrée des forestiers ou des entreprises
minières dans les réserves si ces ressources sont encore
disponibles ailleurs. Tous les chefs de tribus ne se sentent pas pour
autant concernés par la préservation de la forêt.
" Il y a des cas où des missionnaires ont été
expulsés de communautés car ils s'opposaient à l'exploitation
illégale du bois. "
Menace des envahisseurs
La Resex n'est pas
à l'abri de ces menaces. " J'ai des ennuis avec des éleveurs
", confie une paysanne qui produit des cultures vivrières.
Le visage marqué par le soleil et le labeur, Margariba est l'une
des déléguées de Vila Franca. Si elle est satisfaite
de la création de la réserve, son conflit de voisinage la
perturbe. " Normalement, ils n'ont pas le droit d'avoir du bétail
sur leurs terres. Ils détruisent la forêt. Les pâturages
ne produisent pas d'oxygène ! ", argumente-t-elle, reprenant
à son compte, les inquiétudes sur l'effet de serre. Quand
le territoire a été délimité, l'État
a pourtant offert des subventions aux fermes et aux entreprises forestières
pour qu'elles quittent la réserve. Toutes ne l'ont pas fait. Les
incursions des
" envahisseurs " continuent. Des pêcheurs extérieurs
à la Resex s'accaparent les rivières. Des trafiquants d'animaux
viennent braconner. Géologues et orpailleurs prospectent d'éventuels
gisements d'or ou de bauxite. " S'ils en trouvent, les chercheurs
de minerais s'installeront, construiront des pistes et pollueront les
cours d'eau avec le mercure ", s'inquiète le représentant
d'un autre village.
Malgré cela, Florencio Vaz place beaucoup d'espoirs dans cette
expérience autogestionnaire naissante. Les revenus des familles
augmentent, l'éducation s'améliore. Des écoles vont
ouvrir leurs portes, ce qui permettra aux enfants de continuer leur scolarité.
Rien n'est jamais acquis : " Le modèle économique
capitaliste continue de faire des dégâts. Avec la multiplication
des financements, les gens commencent à se disputer, l'esprit collectif
risque d'être compromis. Mais la démocratie directe est très
présente. Les habitants sont très investis, même les
anciens opposants au projet. Dans trois ans, le bureau sera élu
au suffrage universel. " Le rêve est devenu réalité,
de justesse. " Je crois que cette réserve est la dernière
du genre. Depuis, une loi est passée : c'est le gouvernement de
chaque État qui décide. Au Pará, ce sont les grands
propriétaires et les forestiers. Si nous nous y étions pris
quelques mois plus tard, cela aurait été impossible.
"
Encadrés
:
Florencio, moine révolutionnaire
La sobriété
même. Un visage farouche mais souriant. On le prendrait plutôt
pour un humble péon travaillant dur plutôt que pour
un prêtre franciscain. Florencio Vaz a rejoint l'ordre monastique
le plus simplement du monde : au lycée, l'histoire de Saint-François
d'Assise l'a fasciné. Nous sommes au début des années
80, la théologie de la libération connaît ses heures
de gloire au Brésil. Le jeune Florencio découvre les écrits
du théologien péruvien Gustavo Gutierrez, considéré
comme le père de la théologie de la libération en
Amérique latine, et à ceux de Leonardo Boff, théologien
brésilien qui prône une " Église populaire "
comme instrument de libération des opprimés. Il se passionne
pour la sociologie politique qu'il va étudier à Rio, pendant
sept ans, avec la philosophie. Le cosmopolitisme de l'ancienne capitale
fédérale le séduit. De retour au Para, il s'oriente
naturellement vers la Commission pastorale de la terre puis le Conseil
indigéniste missionnaire. Du Venezuela de Chavez à la société
civile colombienne, il suit bien évidemment chaque évolution
politique et sociale du continent. Il souhaiterait se rendre au Chiapas
mais le gouvernement mexicain refuse de le laisser entrer sur le territoire.
" Dès qu'elles entendent les mots religieux et Brésiliens,
les autorités se crispent ", rigole-t-il. Florencio est
en quête de nouveaux repères : " La chute du socialisme
réel a provoqué l'affaiblissement des mouvements sociaux.
" Porto Alegre ? Il n'y est pas encore allé. " C'est
positif. Porto Alegre redonne de l'espoir, même si le forum est
limité par une vision très social-démocrate.
"
550 000 indiens
Selon le Conseil indigéniste
missionnaire, 550 000 Indiens
vivent au Brésil, dont 230 000 en Amazonie. 358 000 résident
en zone rurale. 85 % des terres indigènes sont occupées
par des colons. 45 % de ces territoires sont officiellement reconnus comme
réserve.
Exister prend du
temps
Faire reconnaître
une réserve indigène est un processus long et bureaucratique.
Depuis dix ans, les 10 000 Indiens makuxi luttent pour la création
de " l'aire indigène Raposa - Serra-do-Sol ", au nord
de l'État du Roraima, à la frontière avec la Guyane
et le Venezuela. Des vagues successives de chercheurs d'or et de colons
ont envahi la région.
En 1993, la Fondation nationale de l'indien (Funai) délimite enfin
leurs terres (l'expertise avait commencé en 1977). C'est la première
étape. " On reconnaît officiellement qu'il s'agit
d'un peuple indigène et son territoire est délimité.
Selon la constitution, l'État demeure le propriétaire
", explique Giorgio Dal Ben, missionnaire italien qui vit depuis
1969 auprès des Makuxi.
Il faut attendre encore cinq ans pour que le ministre fédéral
de la Justice signe le décret de " démarcation ",
la seconde étape. Entre-temps, les colons réagissent. Plaintes
et recours sont déposés contre la délimitation. Le
gouvernement du Roraima multiplie les combines pour torpiller la réserve
: projets de barrage hydroélectrique et de parc national, installation
d'une
" municipalité " - en fait, une colonie - au sein de
la réserve, à Normandia, un village fondé par un
ancien bagnard évadé de Cayenne. " Nous avons vécu
à ce moment dans un climat de guerre civile. Des maisons ont été
incendiées ", raconte le prêtre. Aujourd'hui, le
Conseil indigène du Roraima, qui rassemble les six peuples indigènes
de l'État, proteste contre l'installation d'une caserne, énième
tentative pour les déposséder de leurs terres. Deux étapes
restent à franchir : l'homologation par le président de
la République et l'enregistrement de la réserve.
S'informer, agir
Diffusion de l'information sur l'Amérique latine (Dial)
38, rue du Doyenné, Lyon 5è
Tél. 04 72 77 00 26
www.globenet.org/dial
Frères des
hommes relaie en France les activités de la Commission pastorale
de la terre et du Mouvement des sans terres.
9, rue de Savoie, Paris 6e
Tél. 01 55 42 62 62
www.France-fdh.org
Comité de solidarité
avec les indiens des Amériques (CSIA)
Soutient les luttes indigènes et travaille avec le Conseil indigéniste
missionnaire, publie une lettre d'infos, Nitassinan.
21 ter, rue Voltaire, Paris 11e
Tél. 01 43 73 05 80
Greenpeace
www.greenpeace.fr
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