|
Retour

Route
illégale dans l'Etat du Pará, 15/07/02.
Photo : Erika Campelo
Au
nord du Brésil, la déforestation clandestine fait rage.
Premier volet du grand reportage d'Ivan du Roy dans ce nouvel Eldorado.
Celui des essences rares.
" La prochaine bataille se déroulera ici. "
Paolo Adario est coordinateur
de Greenpeace en Amazonie. L'air grave, il délimite de son index
un espace sur l'ample carte de l'Amazonie déployée dans
la salle de réunion. La zone qu'il indique se situe entre les petites
villes de Novo Progresso et São Felix Do Xingu. Une vaste région
de forêts au sud de l'Etat du Pará, sur le front de la déforestation,
au cur de ce qu'on appelle ici le " no man's land du bois ".
" Bataille ", " front ", " no man's land "
: l'Amazonie serait-elle en guerre ? Presque.
Un gilet pare-balles est posé sur le fauteuil du bureau de Paolo.
Il est censé le porter en permanence depuis qu'il a été
menacé de mort, pour la première fois en août 2001.
L'immeuble de Greenpeace, situé à Manaus, ville moderne
aux confluents de l'Amazone et du Rio Negro, a des allures de bunker :
double grille, barbelés, vigiles, caméras de vidéosurveillance.
Depuis 1999, les écologistes s'attaquent au commerce illégal
de bois, plus particulièrement le trafic des essences rares. Plusieurs
entreprises forestières autour de Manaus ont déjà
subi les foudres de l'organisation internationale. L'année dernière,
une société contrôlée par la Chine et Hong-Kong,
Compensa, qui achetait du bois coupé illégalement, a dû
interrompre l'activité d'une scierie à la suite d'une action
coup de poing de Greenpeace.
PLUS RENTABLE QUE
LA COCAÏNE
" Le crime
ne paie pas " : aujourd'hui encore, l'imposant graffiti décore
la façade du bâtiment vide. Le long des berges, plusieurs
dizaines d'énormes troncs abandonnés flottent sur le Rio
Negro. Compensa a porté plainte contre Paolo Adario pour "
destruction de biens ". Il a été acquitté le
2 juillet dernier. " Nos actions ont un impact, assure-t-il. Les
six entreprises de Manaus que nous accusions de se livrer au commerce
illégal, produisaient 450 000 m3 de bois en 1999. En 2001, leur
production est tombée en dessous des 100 000 m3. " Mais
la véritable bataille se livre à 800 kilomètres au
sud. A l'endroit indiqué par Paolo. Là-bas, au sud du Pará,
pousse l'acajou, un bois précieux et rare dont la coupe et le transport
sont interdits depuis octobre 2001. L'acajou est au commerce illégal
de bois ce que la cocaïne est au trafic de drogue : une plus-value
inégalée ! Un mètre cube d'acajou s'achète
10 dollars en pleine forêt. Un tronc représente environ cinq
mètres cubes. Une fois travaillé en scierie et découpé
en superbes planches, le mètre cube se revend 1 200 dollars aux
États-Unis ou en Europe. De quoi exciter les convoitises.
Novo Progresso (" Nouveau Progrès ") ressemble à
une ville-champignon du Far West posée sur la BR 163, la route
qui relie Cuiaba (dans l'Etat du Mato Grosso) à Santarem, sur l'Amazone.
Ce bourg d'à peine 30 000 âmes symbolise parfaitement la
conquête de l'eldorado amazonien. Bûcherons et chercheurs
d'or y côtoient éleveurs et cultivateurs. Tous viennent du
sud du Brésil. Les premiers s'enfoncent dans la forêt tropicale
pour y tracer des pistes par où arriveront bulldozers et camions.
Les seconds rasent des milliers d'hectares pour installer leurs fazendas,
version brésilienne des ranchs nord-américains. On dénombre
plus de mille fermes dans la région. Environ 200 scieries forment
la zone industrielle en périphérie de la ville.
FAR WEST AMAZONIEN
" Nouveau progrès
"... Ici, pick-up et 4X4 remplacent chevaux et carrioles mais les
chapeaux de cow-boys sont encore à la mode. Le soir, surtout les
week-ends, lorsque les madeireiros (les forestiers) et les orpailleurs
rentrent d'un rude séjour en forêt, les bars se remplissent.
Des rythmes rock made in USA résonnent dans les rues. Les prostituées
se parent de leur plus beau sourire de façade. Les éleveurs
organisent des rodéos dans le cadre d'une fête foraine à
la gloire du " nouveau progrès ", leur bétail
en l'occurrence. Les industriels y exposent leurs tronçonneuses
dernier cri. La police militaire en profite pour mettre en scène
sa brutale efficacité, sous les applaudissements du public. "
Pour gagner de l'argent, il faut avoir Dieu dans son cur ",
hurle le speaker qui anime le rodéo, sur fond de musique assourdissante
et d'écrans géants qui diffusent des images de troupeaux
de vaches, de montagnes de troncs, de bulldozers en action et de construction
de nouvelles lignes électriques. C'est cela le progrès qui
avance.
La journée, les camions de madeireiros vont et viennent
dans la poussière pourpre des pistes. Derrière les palissades
des scieries, d'impressionnants tracteurs déchargent les cargaisons
de troncs ou empilent des palettes de planches qui partiront vers le sud.
Les cheminées crachent une fumée de sciures. Scies mécaniques
et tronçonneuses coupent et découpent encore. Chaque année,
30 millions de mètres cubes de bois sont produits en Amazonie.
85 % sont destinés au Brésil, principalement aux Etats du
sud et à la mégapole de Sao Paulo. Seuls 15 %, les essences
les plus intéressantes commercialement, prennent la mer vers les
ports nord-américains, européens ou asiatiques. Selon une
estimation de l'Institut brésilien de l'environnement et des ressources
renouvelables (Ibama), l'administration fédérale chargée
de la gestion des forêts, plus des trois quarts du bois extrait
en Amazonie provient de coupes illégales.
" Nous achetons le bois à des intermédiaires. Normalement,
ils pratiquent des coupes sélectives ", assure Clovis
de Freitas, jeune gérant d'une scierie de Novo Progresso, appartenant
à l'entreprise forestière Amazona. Ici, on fabrique principalement
du contreplaqué : 30 000 m3 par jour. La déforestation ?
" C'est la faute aux éleveurs. " Le problème
du transport du bois qui est expédié vers le Sud par la
piste BR 163 le préoccupe davantage (lire p. 21). " Le
goudron n'arrivera jamais jusqu'ici, à cause de Greenpeace et de
WWF. " Le jeune entrepreneur semble de bonne foi. Il pense d'abord
à son boulot. Il est juste l'un des nombreux maillons de la chaîne
du déboisement où se mêlent commerce légal
et illégal. La mafia du bois ressemble à un système
féodal. Les multinationales s'acoquinent avec trois ou quatre "
barons du bois ", de grands propriétaires terriens qui possèdent
des milliers d'hectares de forêt. Ces " barons " se paient
les services d'intermédiaires eux-mêmes chargés de
recruter des forestiers, la main d'uvre de base. Les inspecteurs
de l'Ibama ont repéré, début juin, sept zones de
déboisement clandestines au sud-est de Novo Progresso. Leur taille
est à la mesure de l'impunité dont bénéficient
les trafiquants : ces clairières géantes s'étendent
sur 5 000 hectares, la moitié de la ville de Paris. Les fonctionnaires
du ministère de l'Environnement ont dressé des procès-verbaux
puis ont quitté la région. Depuis, l'accès à
ces zones est censé être strictement interdit. Mais personne
n'est là pour vérifier.
Ricardo Araujo Lima est coordinateur exécutif de l'Ibama à
Santarém, une ville aux airs de station balnéaire bâtie
là où les eaux bleues du Rio Tapajos rencontrent les eaux
brunes de l'Amazone. Son service a en charge une région qui s'étend
sur 1 200 kilomètres, de Novo Progresso jusqu'à la forêt
guyanaise. Cet ingénieur des forêts de 45 ans occupe ce poste
depuis un an et demi. Triomphant quand il raconte le démantèlement
de telle filière, on sent poindre le dépit lorsqu'il tente
vainement de présenter l'Ibama comme une administration puissante.
Ce qu'elle n'est pas. Si lui et son équipe affirment posséder
une volonté de fer et se déclarent incorruptibles, ils ne
disposent pas des moyens nécessaires pour assurer leur mission
de
" fiscalisation ". Trois mille entreprises forestières
sont présentes en Amazonie. L'Ibama compte un inspecteur pour 40
000 km2, un territoire grand comme la Suisse ! Sa flottille aérienne
se limite à cinq avions et hélicoptères. Ce 10 juillet,
Ricardo revient d'une descente mouvementée à 130 kilomètres
au sud, sur la BR 163 qui mène à Novo Progresso. Avec le
dernier 4X4 en état de marche, le coordinateur et ses adjoints
sont partis à l'aube pour inspecter une scierie illégale.
" Dès qu'une voiture de l'Ibama sort, les forestiers en
sont informés par radio ", soupire-t-il. Résultat
: plusieurs barrages de troncs ont été dressés sur
la piste défoncée qui mène à la scierie clandestine.
Devant l'hostilité des forestiers, les inspecteurs ont dû
appeler à la rescousse la police fédérale. La routine.
ENTREPRISES DE
PAPIER
En un an, l'Ibama
de Santarém a fait fermer 43 sociétés écrans
- la dernière ne commercialisait que de l'acajou - créées
uniquement pour obtenir les indispensables ATPF : Autorisation pour le
transport de produit forestier. " Quelqu'un crée une entreprise
sur le papier et édite une fausse facture, comme s'il avait vendu
du bois. L'entreprise qui a virtuellement acheté ce bois demande
une ATPF pour le transporter. Ce procédé permet aux trafiquants
de franchir en toute légalité les barrages que nous établissons
avec du bois coupé illégalement. " Retrouver les
propriétaires de ces sociétés écrans démasquées
s'est avéré impossible. Ils ont utilisé des faux
noms piochés dans l'annuaire de Sao Paulo. Ricardo désigne
la mallette noire à côté de son bureau. Elle contient
la liste des prochaines entreprises forestières qui feront l'objet
d'une enquête. " Je sais que les forestiers sont de plus
en plus énervés contre nous. Quand, tard le soir, chez moi,
le téléphone sonne, j'ai toujours une certaine appréhension
avant de décrocher. Pour l'instant, à part quelques propos
calomnieux dans la presse, je n'ai pas fait l'objet de menaces de mort.
"
Ricardo attend beaucoup des projets high-tech développés
par le gouvernement fédéral et principalement financés
par la communauté internationale. A l'automne, le Système
de protection forestière (Sisprof), qui comprend un fichier informatique
des exploitants forestiers ou agricoles ayant déjà fraudé,
devrait rendre le déboisement illégal plus difficile. L'administration
est également associée à l'Institut brésilien
de recherche spatiale. Des photos satellites prises quotidiennement et
analysées par un logiciel de contrôle de chaleur permettront
de détecter le moindre incendie dans toute l'Amazonie. Mais le
plus important est le Système de veille en Amazonie (Sivam) mis
en place le 1er août. Repérer les zones de déboisement
illégal, c'est bien, encore faut-il avoir des inspecteurs sous
la main pour les y envoyer
" L'immense majorité des compagnies travaillent avec du
bois coupé illégalement. Elles ne paient pas d'impôt
dessus, ne signent pas de contrats de travail. Le gouvernement fédéral
n'a pas la capacité technique de tout contrôler. Il mène
des opérations médiatiques de temps en temps. Elles ont
un impact psychologique mais ne sont pas suffisantes. Le montant des amendes
demeure ridicule comparé aux profits engendrés ",
explique Paolo Adario, de Greenpeace. Il se félicite des rapports
qu'il entretient avec les inspecteurs de l'Ibama, lorsqu'ils ne sont pas
corrompus. Le militant montre un document que l'ONG a " intercepté
". Il s'agit d'un fax transmis à une entreprise espagnole
par son fournisseur en Amazonie à propos d'un transport de bois.
" Pour des raisons internes à notre pays, nous embarquons
l'acajou comme du cèdre ", précise le document
dûment signé par l'entrepreneur. " Ceux-là,
ils sont finis ! ", promet Paolo. L'Ibama en a bien sûr
été informé, les douanes brésilienne et espagnole
également. L'Union européenne a recommandé, en décembre
2001, de ne plus importer d'acajou du Brésil tant que la confusion
régnait. Des cargaisons de cet or vert ont été saisies
aux Etats-Unis. " Je crois que l'on a foutu le bordel dans le
marché de l'acajou, se réjouit le coordinateur de Greenpeace.
Nous sommes devenus une sorte de police du bois parallèle. En
général, Greenpeace est plutôt connue pour créer
des problèmes aux gouvernements ", sourie-t-il.
Problème : avec les élections législatives et présidentielles
prévues en octobre, tous les budgets fédéraux sont
gelés à partir du 1er juillet. " Pendant six mois,
il n'y aura plus aucun contrôle en Amazonie. " Cela coïncide
avec la saison sèche, de septembre à décembre. C'est
la période durant laquelle les bûcherons sont les plus actifs
car la forêt est plus accessible. C'est aussi le moment que choisissent
éleveurs et cultivateurs pour mettre le feu aux parcelles boisées
pour les transformer en jachères. Cette année encore, des
milliers de kilomètres carrés de forêt tropicale vont
partir en fumée ou en planches.
Source
: Hebdomadaire Témoignage Chrétien, 28 août
2002
|