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Éditorial
de la revue Alternatives Sud, Vol. X (2003)
Le projet de Zone
de libre-échange des Amériques (ALCA) est l'aboutissement
d'un ensemble de mesures qui ont été prises dès la
fin des années 1950. Il se situe dans une perspective d'intégration
des économies de l'Amérique latine dans celle des États-Unis,
sur le modèle de l'ALENA (Accord de libre-échange entre
les États-Unis, le Canada et le Mexique). C'est, en fait, tout
le contraire du Mercosur, qui est destiné à créer
un pôle économique régional alternatif. Le projet
de l'ALCA s'inscrit dans la même logique que le Plan Colombie, destiné
à contrôler ce point de jonction entre l'Amérique
centrale et l'Amérique du Sud, zone notamment riche en pétrole
et jouxtant l'Amazonie, riche en ressources naturelles, eau et biodiversité.
Il en est de même du Plan Puebla Panama, destiné à
intégrer toute l'Amérique centrale, pour en faire un couloir
de communication entre les États-Unis et le Pacifique, ce qui permettra
de profiter d'une main-d'oeuvre bon marché et de faire main basse
sur la biodiversité. L'ALCA s'inscrit aussi dans une politique
économique régionale permettant de faire contre-poids, avec
ses 800 millions d'habitants, à l'Union européenne, à
l'ASEAN et demain à la Chine. Son siège, prévu à
Miami, sera le pendant de celui de l'OEA (Organisation des États
américains) à Washington. Le versant militaire repose quant
à lui sur plus de 20 bases nord-américaines établies
dans l'ensemble du sous-continent.
L'histoire de l'intégration économique de l'Amérique
latine a connu plusieurs phases et des orientations très différentes.
Il y a eu les efforts internes entre pays ou régions latino-américaines,
mais aussi les initiatives prises par les États-Unis [Alternatives
Sud, 1996].
Dans la première perspective, il faut d'abord signaler les deux
plus anciens regroupements : en 1958, le Marché commun centro-américain
(MCCA) et en 1973, le CARICOM ou Marché commun des Caraïbes
faisant suite au CARIFTA (Carribean International Free Trade Association).
Dans les deux cas, le manque de complémentarité des économies
locales et la faible dimension des firmes centro-américaines eurent
pour effet que les entreprises transnationales en tirèrent le plus
d'avantages. Moins ambitieuse que les deux précédentes,
mais étendue à l'ensemble du sous-continent latino-américain,
l'ALALC (Association latino-américaine de libre-échange)
fut fondée en 1960 et transformée en 1980 en Association
latino-américaine d'intégration (ALADI).
De nombreux projets de collaboration régionale plus spécifiques
virent ensuite le jour. En 1969, le Groupe andin, devenu en 1995 la Communauté
andine, a cherché à constituer une union douanière
entre la Bolivie, la Colombie, l'Équateur, le Pérou et le
Venezuela. En1993, le Groupe des Trois créa une zone de libre-échange
entre la Colombie, le Brésil et le Venezuela, qui s'étendit
par l'Accord de Caracas, aux pays d'Amérique centrale. Un pas en
avant fut accompli en 1994, avec l'AEC (Association des États de
la Caraïbe), destiné à promouvoir une intégration
économique.
Par ailleurs, une série d'accords bilatéraux furent aussi
signés : Chili et Mexique (1991), Costa Rica et Mexique (1995),
Bolivie et Mexique (1995), Venezuela et Guyane, Brésil et Cuba,
Venezuela et Cuba, Colombie et Cuba, Chili et Venezuela, Argentine et
Cuba, Uruguay et Cuba, Venezuela et Trinité-et-Tobago, Chili et
Venezuela (1994), Chili et Équateur (1995), etc.
Cependant, le pas le plus significatif fut la création en 1991
du Mercosur ou Marché commun du Sud, rassemblant l'Argentine, le
Brésil, l'Uruguay et le Paraguay. C'est la première
fois qu'un projet de marché commun réunit des pays aux économies
d'une dimension appréciable, au moins pour les deux premiers.
La seconde série d'initiatives se situe dans le cadre d'une
tout autre philosophie. Il s'agit d'intégrer les économies
latino-américaines dans celles du Nord et en particulier celles
des États-Unis, en proposant une libération des échanges,
ce qui permettra une meilleure circulation des biens et des services entre
les partenaires, avec à la clef des avantages respectifs. Le premier
accord fut passé avec la Caraïbe, l'ICC (Initiative du Bassin
de la Caraïbe), en 1984, mais il perdit de son importance face aux
deux autres, l'ALENA, entre le Canada, les États-Unis et le Mexique
en 1994 et l'ALCA (Zone de libre-échange des Amériques)
prévu pour 2005.
I. Deux modèles d'intégration économique,
l'ALENA et le MERCOSURI
1. L'ALENA (Accord
de libre-échange de l'Amérique du Nord)
Négocié
en 1991-1992 et entré en vigueur le premier janvier1994, ce traité
concerne le Canada, les États-Unis et le Mexique. Il prévoit
la suppression progressive de toutes les restrictions au commerce sur
une période de 15 ans, mais la majorité des mesures devaient
être appliquées au cours de la première année.
Un tribunal d'arbitrage fut créé pour régler les
différends.
Les résultats ont été assez spectaculaires. Entre
1993 et 2001, le volume du commerce entre les trois pays a progressé
de 116% (de 297 milliards de dollars à 622 milliards). Les
exportations du Canada dans la région ont progressé de 225%,
alors que vers le reste du monde, l'accroissement avait été
de 93%. Celles des États-Unis ont doublé (de 133 à
262 milliards de dollars), contre une progression de seulement 53% de
plus vers le reste du monde. Les investissements directs dans la région
(IDE) ont atteint 1,3 milliard de dollars, soit 28% du total mondial,
dont 110,2 milliards aux États-Unis, 21,4 milliards au Canada (quatre
fois plus qu'avant l'accord) et 11,7 milliards au Mexique (trois fois
plus qu'avant).
Pour le Mexique, cependant, le bilan total n'est guère brillant.
S'il est vrai que le PIB du pays est passé de 420,8 milliards de
dollars en 1994 à 574,5 milliards en 2000, les fruits de cette
politique ont été bien différents selon les classes
sociales. Trois secteurs ont été particulièrement
touchés : l'emploi, l'agriculture et l'écologie.
Sur le premier plan, on signale la disparition en moins de 10 ans de 28
000 petites et moyennes entreprises. Au cours de l'année 2000 seulement,
cela s'est traduit par une perte de 200 000 emplois. Parallèlement,
le phénomène de la maquila (sous-traitance) a explosé
à la frontière des États-Unis, créant
des emplois peu qualifiés, sous-payés et caractérisés
par des conditions de travail souvent infra-humaines et un total mépris
de l'environnement. Rappelons que l'ALENA ne prévoit nullement
la libre circulation des personnes. La pression migratoire n'a fait
que s'accroître vers le Nord, d'où l'installation d'une barrière
de protection à la frontière entre le Mexique et les États-Unis,
où chaque année plus de personnes perdent la vie que pendant
toute la durée du mur de Berlin.
L'agriculture mexicaine est la plus durement touchée. Elle est
confrontée à l'agriculture productiviste étatsunienne,
qui en outre dispose d'un avantage d'échelle. Entre 1994 et 2000,
la balance agricole est passée de + 581 millions de dollars à
- 2 148 millions. En 1990, les importations des 10 produits de base s'élevaient
à 8,7 millions de tonnes ; en 2000, à 18,5 millions, soit
une augmentation de 112%. Avant l'entrée en vigueur de l'ALENA,
l'importation de maïs était de 2 millions de tonnes et en
2001, de 148 millions.
Sans doute ne faut-il pas s'étonner de l'apparition de ces différences,
quand on sait que les États-Unis produisent trois fois et demie
plus de maïs à l'hectare et trois fois plus d'haricots à
l'hectare que le Mexique ; qu'un agriculteur étatsunien génère
vingt fois plus de valeur économique qu'un agriculteur mexicain
; qu'il y a 1,6 tracteur par travailleur dans le Nord et 1 pour 200 au
Mexique et que les subsides à l'agriculture sont de 20 000 dollars
annuellement pour chaque agriculteur des États-Unis et de 700 au
Mexique, différence qui vient d'être accentuée encore
par la Farm Bill que le président G.W. Bush a fait voter en 2002.
Au Mexique, l'importation massive fait baisser la valeur des produits
agricoles locaux. Entre 1985 et 1999, le prix du maïs a diminué
de 64% et celui des haricots de 48%, d'où un appauvrissement des
paysans. Les capacités productives diminuent. La production per
capita des 8 principales céréales a baissé de 21,8%,
celle de la viande rouge de 28,8%, celle du lait de 8,4% et celle du bois
de 39,9%. Le PIB agricole et forestier a, par conséquent, diminué
de 14,3%. Du point de vue écologique, la situation s'est considérablement
aggravée. Les zones des maquilas dans la région Nord du
pays sont devenues, selon l'expression de l'économiste nicaraguayen
Oscar René Vargas, "un cloaque écologique" [Oscar
René Vargas, 2003,150].
Il en résulte un double effet négatif. Tout d'abord, la
pauvreté s'accroît. Entre 1992 et 2002, la pauvreté
alimentaire de la population rurale (les foyers dont les revenus ne couvrent
pas les besoins alimentaires) est passée de 35,6% à 41,8%
et la pauvreté générale de 50% à 52,4% [CIEPAC,
2001]. La souveraineté alimentaire du pays a pratiquement disparu.
Le Mexique aujourd'hui importe 95% du soja consommé dans le pays,
58,5% du riz, 49% du blé et du maïs et 40% de la viande [Karina
Aviles, 2002].
Il faudrait encore ajouter à ce tableau d'autres éléments,
tels que l'invasion culturelle en provenance du Nord, les politiques protectionnistes
des États-Unis et surtout le fait que le libre-échange entre
partenaires inégaux finit toujours par favoriser le plus fort.
Ce n'est donc pas par hasard si le mouvement indigène zapatiste
du Chiapas, zone riche en ressources naturelles, a choisi la date du 1er
janvier 1994, pour se soulever, faisant ainsi coïncider l'insurrection
des populations autochtones pour la défense de leur viabilité
économique et de leur identité avec l'entrée en vigueur
de l'ALENA.
2. Le MERCOSUR.
Le MERCOSUR. Le MERCOSUR. Le MERCOSUR
Comme nous l'avons
dit précédemment, le Mercosur se situe dans une tout autre
logique que les accords de libre-échange avec les États-Unis.
Il s'agit de renforcer un pouvoir économique régional. C'est
en fait, l'unique projet important en Amérique latine, sans la
participation des grandes puissances du Nord. Rappelons qu'il réunit
l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Paraguay.
Ses objectifs sont triples : assurer la libre circulation des marchandises,
des capitaux et de la main-d'oeuvre entre les quatre pays ; établir
une politique douanière commune et tendre à une coordination
dans le domaine des politiques macroéconomiques. Il faut remarquer
cependant, que contrairement à l'Union européenne par exemple,
il n'existe pas d'organes supranationaux et que la structure administrative
reste faible. Il s'agit essentiellement de coordonner les positions. Les
instances de décision restent entre les mains des États.
Il n'y a pas de Cour de Justice. Un des avantages, cependant, fut la décision
prise en 1995, de négocier ensemble tout accord extérieur,
notamment les accords conclus au sein de l'OMC et concernant l'ALCA. Le
président Lula l'a d'ailleurs clairement rappelé après
son élection. Ainsi, en 1998, lors du deuxième Sommet des
Amériques au Chili, la négociation se réalisa en
bloc. À Québec, c'est d'une seule voix que les quatre pays
s'opposèrent à ce que la date de l'ALCA soit fixée
à 2003.
Les résultats du Mercosur, malgré la conjoncture très
difficile et surtout la crise argentine, ont été impressionnants.
Pour tous ses membres, il est, en effet, devenu le premier ou le deuxième
partenaire dans les échanges. Les réalisations d'infrastructures
ont été importantes : routes, ports, interconnexion énergétique,
etc. Enfin le Mercosur est devenu un acteur international, grâce
à la position unique prise face à l'Union européenne,
l'OMC et l'ALCA.
Si nous avons inscrit le Mercosur parmi les antécédents
à l'ALCA, ce n'est pas seulement pour une question de date. C'est
parce qu'il joue, au sein des négociations, un rôle important,
qui s'oppose, parfois radicalement, aux logiques des discussions sur l'ALCA.
Il constitue donc un élément qui orientera le contenu de
ce dernier.
II. L'ALCA
L'idée d'un
traité ne se limitant plus seulement au Mexique, mais s'étendant
à l'ensemble du continent, a été lancée en
juin 1990 par le président George Bush. Elle a ensuite été
présentée lors des Sommets des Amériques, respectivement
à Buenos Aires et à Santiago du Chili. On en mesure l'enjeu
lorsqu'on sait que la zone concernée est peuplée de 800
millions d'habitants et qu'elle représente 40% du PIB mondial et
20% du commerce de la planète. Les échanges sont estimés
à plus de 11,4 billions de dollars annuellement [O.R. Vargas, 2002,147].
Cependant, comme dans le cas de l'ALENA, il existe de fortes différences
entre les partenaires. Les États-Unis et le Canada représentent
81% du PIB de la zone et les autres 19%, dont le Brésil qui représente
à lui seul 10% du PIB.
L'objectif est d'établir des règles multilatérales
qui assurent la libre circulation des marchandises et des capitaux, de
l'Alaska à la Terre de feu, mais, contrairement au Mercosur, pas
celle des travailleurs et sans mécanismes qui permettent d'atténuer
les impacts économiques ou sociaux négatifs. Il s'agit,
entre autres, d'abolir les traitements préférentiels et
de protéger les investissements. Le projet prévoit l'établissement
d'une Cour d'arbitrage, donnant la possibilité à des entreprises
d'assigner les États en justice et de demander des indemnisations,
si des mesures légales (y compris des mesures sociales et écologiques)
augmentent leurs coûts de production [Alberto Acosta, 2002].
Lors du Sommet des Amériques de Québec en 2001, le président
G.W. Bush proposa d'accélérer le processus et de fixer 2003
comme date butoir. À cet effet, il obtint en août 2002, du
Congrès américain, le Fast Track, c'est-à-dire une
procédure d'urgence où l'approbation du Parlement pourra
se réaliser a posteriori. Certains pays latino-américains,
dont le Brésil, s'opposèrent à l'accélération
de l'Accord continental, voulant obtenir plus de garanties pour leur économie.
Les États-Unis mirent alors en route un certain nombre d'accords
bilatéraux, notamment avec le Chili.
Le projet rencontre certes des intérêts mutuels, les États-Unis
voulant accroître les investissements dans le Sud et les pays d'Amérique
latine cherchant à obtenir plus de débouchés dans
le Nord et des investissements chez eux, mais les divergences restent
fortes. D'où des négociations difficiles. Les États-Unis
arguent du fait qu'ils ont les barrières tarifaires les plus basses
du monde (une moyenne de 2%, contre une moyenne de 10% en Amérique
latine) et exigent une réciprocité.
D'autres questions plus délicates se posent aussi. Tout
d'abord, les restrictions non-tarifaires, surtout celles exigeant des
produits importés certains niveaux de qualité ou de présentation
et qui permettent, en fait, de protéger l'agriculture ou les industries
nationales des pays du Nord ou de favoriser les pays du Sud que l'on veut
avantager pour des raisons politiques. Ensuite, les lois antidumping,
particulièrement avantageuses pour l'économie des États-Unis.
En effet, dans ce pays, les entreprises doivent seulement démontrer
au Département du Commerce que les produits importés ont
été vendus en dessous de leur "juste valeur" et
à la Commission du Commerce extérieur, que certaines importations
causent des préjudices matériels à l'industrie américaine
ou retardent l'établissement d'une industrie nouvelle. Par contre,
dans le groupe de discussion préparatoire à cet aspect de
l'Accord, les États-Unis refusent que l'on discute de leur législation,
notamment celle qui concerne les subsides à l'agriculture.
Enfin, il faut aussi citer la "loi de réciprocité",
qui de fait exclut tout traitement préférentiel pour les
pays les plus pauvres. En fait, l'expérience de l'ALENA (États-Unis,
Canada, Mexique) montre que ce sont les plus forts qui imposent les conditions
et le tempo. Plusieurs groupes de travail ont été constitués
pour préparer l'ALCA. Leur simple liste indique bien le contenu
des discussions : accès aux marchés, procédures de
douane, normes et barrières techniques du commerce, mesures sanitaires
et pharmaceutiques, subsides, lois antidumping et mesures compensatoires,
économie des petits pays, achat des secteurs publics, droits de
propriété intellectuelle, services, politiques de compétitivité,
etc.
Comme le note fort bien Joseph Stiglitz, l'ALCA consiste en une extension
de l'ALENA et se base sur les clauses de l'OMC et les orientations fondamentales
des organismes financiers internationaux, le FMI et la Banque mondiale
[J. Stiglitz, 2002, 65]. Or, on sait ce qu'en pense l'ancien vice-président
de ce dernier organisme, qui dans son ouvrage, La grande désillusion,
a dénoncé les effets désastreux des politiques poursuivies.
En outre, les perspectives de l'ALCA se situent dans la ligne des grandes
tendances déjà en cours. Ainsi, alors qu'en 1995, sur les
500 plus grandes entreprises présentes en Amérique latine,
154 étaient étrangères au sous-continent, en 1998
le chiffre était de 202 [CEPAL, 1999,61]. Il y a donc un net
processus de dénationalisation de l'économie, qui ne pourra
que s'accélérer avec l'ALCA.
Par ailleurs, on connaît les exigences des programmes d'ajustements
structurels : ouverture des marchés, privatisations, dérégulation
du travail, économies orientées vers l'exportation, diminution
des dépenses des États... Elles ont débouché
sur des catastrophes sociales, notamment dans le domaine de l'éducation
et de la santé. Le projet de l'ALCA se situe dans cette logique
et, s'il aboutit, il dotera cette dernière d'un cadre institutionnel
renforcé.
Mais on peut se demander pourquoi les États-Unis tiennent tellement
à l'accélération d'un processus de toute façon
déjà en cours. Nous empruntons à Oscar René
Vargas certaines réflexions à cet égard [O.R. Vargas,
2002, 71-72]. Pour cet auteur, il s'agit d'une stratégie globale
qui s'inscrit dans une nécessité de réorganiser la
domination des États-Unis sur le continent. Elle est en effet
en crise. Or, en ce début de siècle, on assiste simultanément
à une crise de légitimité des élites locales
du sous-continent latino-américain : ingouvernabilité, protestations
sociales face aux effets des politiques néolibérales.
Dans un premier temps, la politique des États-Unis se manifeste
par divers types de réactions : soutien de régimes autoritaires
non élus (Argentine), participation à des coups d'État
(Venezuela), appui à des régimes musclés de droite
(Colombie), interventions dans les processus électoraux (Nicaragua,
Bolivie), financement d'appareils policiers anti-terroristes (en fait
contre les mouvements populaires) et installation de bases militaires
(Colombie, Équateur, Bolivie, Brésil, Argentine, Chili,
Guyane, etc.). Éventuellement avec le prétexte de la lutte
contre le narco-trafic.
Mais cela ne suffit pas à long terme. Il s'agit pour les États-Unis
d'organiser les bases d'une domination économique plus durable
par une série de traités s'inscrivant dans une même
philosophie : ALENA et ALCA, Plan Colombie et Plan Puebla Panama.
C'est ce que Colin Powel exprimait fort clairement quand il disait au
Congrès américain : "Notre objectif avec l'ALCA
est de garantir aux entreprises des États-Unis le contrôle
d'un territoire qui va du Pôle Nord à l'Antarctique et d'assurer
un libre accès, sans obstacles ni difficultés, à
nos produits et à nos services, à la technologie et au capital
des États-Unis, dans l'ensemble du continent" [Ed Dimas,
2002].
III. Les initiatives complémentaires à
l'ALCA
1. Le Plan Colombie
C'est en avril
2000, que le président Bill Clinton approuva le Plan Colombie,
une initiative du Gouvernement colombien, qui était confronté
au double défi du narco-trafic et de la guérilla. Les
Colombiens avaient d'ailleurs fait l'objet de fortes pressions pour mettre
fin à ces deux problèmes, considérés comme
dangereux pour la sécurité des États-Unis.
En effet, les plus grands consommateurs de la drogue produite en Amérique
latine sont les États-Unis et la Colombie revêt dans
ce domaine une importance géostratégique fondamentale. Non
seulement le pays est situé à la charnière entre
le centre et le Sud du sous-continent, avec un pied en Amazonie, mais
il est riche en pétrole, charbon, or, pierres précieuses,
platine, uranium. Il produit aussi, en quantités non négligeables,
café, fleurs, sucre, bananes, coton. Il s'ouvre en outre aux maquilas
(sous-traitance), disposant d'une main-d'oeuvre abondante et bon marché.
Son instabilité sociale peut remettre en question tout effort d'intégration
de son économie dans l'ensemble continental et former aussi un
foyer de précarité pour toute la région andine. Situé
au centre du triangle le plus riche en pétrole de l'Amérique
latine (Venezuela, Colombie, Équateur), il n'en prend que plus
d'importance.
Le plan prévoit une aide économique et militaire.
En 6 ans, il devrait coûter 7,5 milliards de dollars, dont 4 apportés
par la Colombie et 3,5 par la communauté internationale, dont 1,36
par les États-Unis, surtout en aide militaire [Noam Chomsky, 2000].
L'objectif est de lutter contre le narco-trafic, provoquer la déroute
de la guérilla, préparer le terrain pour l'application régionale
de l'ALCA et faire pression sur le Venezuela et l'Équateur.
Cela permettra donc de consolider le pouvoir nord-américain dans
la région. Le Gouvernement des États-Unis est très
clair sur la question et si les autorités colombiennes ne sont
pas capables de maîtriser la situation, il envisage même une
action plus directe [La Nación, 24.09.02]. Selon Hein Dietrich,
le plan est aussi un avertissement pour l'Équateur, le P.T. du
Brésil, le Venezuela et les zapatistes [cité par Alexis
Ponce, in Jairo Estrada Alvarez, 2002, 306].
Aujourd'hui, le Plan Colombie se prolonge par l'Initiative régionale
andine (ARI), datant de 2001 et qui a pour but de développer
une même approche plus bas vers le Sud, c'est-à-dire surtout
en Équateur, au Pérou et en Bolivie de même qu'au
Nord, au Panama, où des politiques semblables se mettent en route,
de façon coordonnée, pour lutter contre le narco-trafic,
que l'on dit associé au terrorisme, contrer les mouvements populaires
et installer des bases militaires [Gearóid O'Loingsigh, 2002].
Une somme de 882 millions de dollars est prévue, dont 731 pour
financer l'Initiative antidrogue (ACI) et le reste pour des programmes
économiques, assistentiels et militaire. La Colombie en reçoit
45% [Jorge Rojas, in Jairo Estrada Alvarez, 2002, 337-347].
2. Le Plan Puebla
Panama
Le Plan Puebla
Panama est une initiative du Gouvernement mexicain, plus particulièrement
du président Fox. Le but est, selon son auteur, d'impulser
le développement économique et social d'une région
de plus d'un million de km5 et peuplée par 64 millions d'habitants,
dont 43% de Mexicains et qui en comptera en 2025, selon les prévisions
démographiques, 95 millions. Elle recouvre plusieurs États
du Sud du Mexique : Puebla, Veracruz, Tabasco, Campeche, Yucatan, Quintana
Roo, Guerrero, Oaxaca et Chiapas, plus les pays suivants : Guatemala,
Belize, Honduras, San Salvador, Nicaragua, Costa Rica, Panama.
Il existe d'ailleurs des antécédents à ce projet.
Ainsi, en 1993, la Banque mondiale accordait un prêt de 39 millions
de dollars au projet de corridor biologique mesoaméricain, initiative
d'ONG et d'Universités des États-Unis, ayant pour but de
breveter les codes génétiques de la faune et de la flore
d'une région qui forme le deuxième gisement biogénétique
du monde. Il y eut aussi en 2000, le Plan énergétique des
Amériques signé entre les États-Unis, le Mexique
et la Colombie, consistant à établir un marché commun
de l'hydrocarbure et à construire un oléoduc entre le Panama
et le Sud de l'État de Veracruz (Mexique), avec embranchements
vers le Texas et plus tard vers le Sud.
Il faut aussi signaler le Système d'intégration électrique
des Pays d'Amérique centrale (SIEPAC) initié par l'Espagne
pour créer un marché compétitif, notamment en encourageant
la privatisation et en projetant la construction de 72 barrages. Il y
a aussi la Marche vers le Sud, projet destiné à créer
un corridor de zones de sous-traitance (maquilas), encourageant ainsi
une économie d'exportation au départ de zones franches,
comme elles se sont développées au Nord du Mexique, au Guatemala,
au Salvador et au Nicaragua. Quant à la Loi de récupération
économique de la Corne de la Caraïbe (CBERA), initiative des
États-Unis, elle incluait les pays suivants : République
dominicaine, Costa Rica, Trinité-et-Tobago et Guatemala. Elle portait
sur l'établissement de préférence pour l'importation
aux États-Unis de certains produits : cigares, alcool éthylique,
bijoux en or et platine, sucre, ananas. En fait, les préférences
ne concernaient que 11,9% de l'ensemble des produits exportés par
la région et dont la somme totale s'élevait à 22,2
milliards de dollars.
Tout cela se complète par d'autres plans. Le Plan Sud réunit
les États-Unis, le Canada et le Mexique, et envisage de filtrer
les migrations. Des quotas ont été établis pour le
Mexique et c'est ce dernier pays qui doit en contrôler l'exécution.
Enfin, signalons l'opération "Nouveaux Horizons", approuvée
par le Parlement du Guatemala, le 15 février 2001 et qui a consisté
en un déploiement de l'armée du pays et de celle des États-Unis,
en vue d'opérations humanitaires dans la région de El Peten,
lieu des massacres de populations indigènes au cours des années
de dictature et fortement frappée par la pauvreté. Il y
était bien spécifié que ce n'était pas une
opération contre le narco-trafic et que les troupes des États-Unis
(qui pouvaient atteindre le chiffre de 12 000 hommes) ne resteraient pas
plus de 2 semaines dans ce territoire qui jouxte le Chiapas.
Le Plan Puebla Panama a des objectifs très ambitieux. Il est
destiné à rompre l'isolement de la région et à
l'intégrer dans l'économie mondialisée. Pour cela,
il prévoit de doter l'ensemble de ce territoire d'une infrastructure
moderne de communications : autoroutes, ports, aéroports, réseaux
de fibres optiques, le tout sous statut privé et financé
par des prêts du FMI, de la Banque mondiale et de la Banque interaméricaine
de Développement (BID). Il est aussi prévu de moderniser
l'agriculture, notamment par l'introduction des OGM, de planter 700 000
hectares de palme africaine et de systématiser la bioprospection,
notamment pour l'industrie pharmaceutique.
La forêt Lacandona du Chiapas est particulièrement convoitée
à cet effet. Alors que le corridor ainsi créé
recouvre 0,5% des territoires mondiaux, elle renferme 7% de la biodiversité
connue. [Juan Antonio Zuniga, 2001]. L'eau est également une des
richesses de cette région du monde. L'on ne peut oublier non plus
que le pétrole mexicain se trouve en grande partie dans cette zone,
de même que le gaz naturel.
Mais un des objectifs principaux est sans doute, face à l'insuffisance
du canal de Panama, la création ou l'amélioration de deux
canaux interocéaniques (Panama et Nicaragua) et la construction
de trois canaux dits secs (combinaison d'autoroutes et de chemins de fer),
respectivement au Mexique, au Honduras et au Nicaragua. Le long de
ces canaux devraient s'installer des entreprises transnationales. Sont
également prévus des interconnexions entre les zones d'assemblage
et une intégration énergétique dont les surplus pourront
être exportés vers les États-Unis [Carlos Faro, 2001].
L'investissement prévu est de 13,685 milliards de dollars, dont
99,12% pour les infrastructures. Pratiquement rien n'est prévu
pour d'éventuelles mesures d'accompagnement social. Il est cependant
signalé dans les documents officiels que ce projet pourrait freiner
les flux migratoires vers le Nord et aussi fournir des lieux de dépôts
pour les déchets industriels.
Le Plan Puebla Panama doit se comprendre dans le contexte géopolitique
international. La plus grande partie de la production industrielle
des États-Unis se situe à l'Est du Missisipi. Or, le Pacifique
représente un des plus grands défis économiques du
monde à venir. Traverser le territoire nord-américain est
difficile, à cause des montagnes. Il est donc indispensable de
créer de nouvelles voies de communication vers l'Océan Pacifique.
Le canal de Panama, même réaménagé, ne suffira
pas. Par ailleurs, l'intégration économique des Amériques
est conditionnée par une communication transversale Nord-Sud passant
par l'Amérique centrale.
Ce grand projet économique et politique se prolonge d'ailleurs
par d'autres plans concernant l'Amérique du Sud et notamment celui
de l'aménagement d'une voie d'eau qui reliera bientôt l'Amazonie
à l'Argentine, projet auquel les États-Unis sont associés.
L'Amazonie est une région qui devient de plus en plus stratégique.
Elle possède environ 55% des ressources hydriques du monde, une
biodiversité exceptionnelle (plus de 2000 espèces de poissons
et 80 000 sortes de végétaux), un stock exceptionnel de
matériel génétique (60% de la richesse mondiale en
ce domaine). La biomasse est très riche. Les palmiers y produisent
une huile abondante capable de se substituer au pétrole, et 70%
plus efficace que le combustible produit au départ du sucre, sans
parler des richesses minérales. La lutte pour la conquête
de l'Amazonie est déjà entamée et les entreprises
transnationales américaines et européennes s'y affrontent.
À l'autre bout du continent, la Patagonie, partagée entre
l'Argentine et le Chili, est très riche en pétrole, gaz
naturel, métaux radioactifs, bois précieux, eau, forêts.
Plusieurs entreprises transnationales situées aux États-Unis
y possèdent des centaines de milliers d'hectares. On a même
parlé d'une possibilité pour l'Argentine de céder
des territoires contre l'abolition de la dette. L'histoire du continent
n'est pas totalement étrangère à ce genre de tractations,
puisque les États-Unis rachetèrent la Louisiane à
la France et l'Alaska à la Russie. La possibilité de créer
de nouveaux États dans ces deux régions a aussi été
envisagée, ce qui ne serait pas nouveau non plus, le Panama ayant
été créé, avec l'encouragement des États-Unis,
au départ du territoire colombien, pour pouvoir y creuser le canal
et Belize, séparé du Guatemala par les intérêts
britanniques. Quant aux nouveaux États nés des démembrements
de l'Union soviétique ou de la Yougoslavie, ils témoignent
aussi de logiques qui ne sont pas à exclure en Amérique
latine, même si cela paraît actuellement presque impensable.
Il est bon de rappeler aussi l'existence en Bolivie du Plan Dignité.
Celui-ci a été négocié entre les États-Unis
et la Bolivie entre 1998 et 2000. Il y était prévu que ce
dernier pays dépense 952 millions de dollars, dont 180 pour éradiquer
la coca et 700 millions pour promouvoir des cultures alternatives. Le
Plan parlait, dans son préambule, de la "honte du narco-trafic
(qui) freine le flux de capitaux et de biens vers la Bolivie", raison
pour laquelle une intervention conjointe des deux pays s'avérait
nécessaire.
En fait, c'était une zone bien précise qui était
visée, celle de Chaparé, qui fut vidée de ses cultures
et de ses habitants. En deux ans, on passa de 40 000 hectares de cultures
de coca à 7 000 et de 30 000 familles à 2 000. Une zone
militaire fut créée. L'espoir était d'attirer dans
la région des investissements étrangers, ce qui, expérience
faite, ne fut guère le cas. Il y eut une forte résistance
et une dure répression. Entre 1995 et 2000, on compta 4 000 arrestations,
2 500 blessés et 49 morts. Les indigènes défendaient
leur culture traditionnelle, arguant du fait que coca et cocaïne
ne sont pas la même chose et que les trafiquants ne provenaient
pas de leurs rangs. En fait, la production de coca se déplaça
vers la Colombie [Llorentes Solis, 2002]. Il en résulte cependant
aujourd'hui une présence permanente des États-Unis, qui
s'ajoute aux autres mesures prises dans le sous-continent.
IV. La géostratégie continentale
Les deux parties du
continent américain sont concernées par l'ensemble de ces
plans et initiatives. En 1973, le président Richard M. Nixon mettait
en place un groupe de réflexion chargé de penser les 50
ans à venir pour les États-Unis. Le pays devait, en effet,
partager sa suprématie économique mondiale avec le Japon
et l'Europe. Trois domaines furent désignés pour sauvegarder
la supériorité des États-Unis : les armes, les brevets
et les produits de base en agriculture. On a pu constater que dans chacun
d'entre eux une politique cohérente fut suivie.
Il faut bien constater que, malgré l'unipolarité créée
par la chute de l'URSS fin des années 1980, les États-Unis
ont connu des situations difficiles, remettant en question le caractère
indiscutable de leur supériorité. En effet, au cours des
dernières années, l'économie américaine a
perdu du terrain sur son marché interne, et elle a connu des pertes
boursières considérables (40% en 2002) jointes à
un déficit commercial croissant [O.R. Vargas, 2002,12]. Des initiatives
nouvelles devaient donc voir le jour.
L'Amérique latine, de son côté, après avoir
connu une croissance relative durant les années de desarrollismo
(entre 1960 et 1980, 60%), a vu cette dernière fondre considérablement
pendant la période néolibérale (entre 1980 et 2000,
elle se chiffra à 6%). Sa dette est passée de 80 milliards
de dollars en 1975 à 435 en 1990 et plus de 750 en 2000 et finalement
à 900 milliards de dollars en 2002. Entre 1970 et 2000, le service
de la dette a atteint 913 milliards de dollars. Par ailleurs, la pauvreté
s'est accrue : plus de 200 millions de pauvres en plus entre 1970 et 2000,
soit, selon la CEPAL, pour cette dernière année, 224 millions
de pauvres (moins de deux dollars par jour) et 90 millions d'indigents
(moins d'un dollar par jour). Le PIB de l'Amérique latine est
dix fois inférieur à celui des États-Unis. Nous
sommes donc loin de nous trouver face à des partenaires égaux.
Pour les États-Unis, il s'agit de se positionner face aux grands
défis économiques de demain. Il y a d'abord, dans un terme
relativement court, le problème du pétrole. Inutile d'insister
sur la politique suivie actuellement : tout ce qui touche au pétrole
dans le monde est défini par les États-Unis comme une question
de sécurité nationale. C'est ce qui les a conduits à
la guerre en Irak et à appuyer le coup d'État au Venezuela.
L'autre défi est la question de l'eau, qui devient un bien de plus
en plus rare, étant donné le gaspillage et la pollution.
Dans la logique du système économique capitaliste, il faut
privatiser cette dernière pour en assurer le contrôle et
en faire une source d'accumulation. Or, des réserves importantes
d'eau douce se trouvent en Amérique centrale, en Amazonie et en
Patagonie.
Un troisième défi est la biotechnologie. L'économie
du savoir, qui est celle de demain, succède au cycle de l'informatique
et des communications. Elle exige la connaissance et le contrôle
de la biodiversité. Cela se vérifie dans de nombreux domaines,
depuis l'industrie pharmaceutique, jusqu'aux substituts des sources d'énergie
actuelle (notamment l'hydrogène ou même l'énergie
solaire).
Il faut aussi s'assurer de nouveaux marchés, face à la concurrence
des deux autres blocs, l'Europe et le Japon auxquels se joint progressivement
l'ASEAN. Or, l'Amérique latine a, depuis longtemps, été
considérée comme une zone naturelle d'influence des États-Unis.
C'est déjà en 1825 que James Monroe lançait son
célèbre slogan : "l'Amérique aux Américains".
Lors de la Conférence américaine internationale de 1889-1890,
James Blaine, secrétaire au Trésor des États-Unis,
proposa la constitution d'une union douanière entre tous les pays
du continent américain, mais cela n'eut pas de suite. La principale
région d'intégration économique qui s'offre dans
l'immédiat aux États-Unis pour répondre à
ces différents défis est l'Amérique latine. Or, il
faut faire vite, face aux crises de l'économie nord-américaine,
au développement des nouvelles technologies et face aux concurrents
mondiaux, sans parler de l'instabilité de tant d'autres régions.
D'où l'insistance à réaliser sans tarder l'intégration
économique de l'ensemble du continent. Ajoutons qu'à plus
long terme, le développement économique de l'Asie et notamment
de la Chine créera des situations nouvelles et exige donc de se
positionner favorablement.
Les moyens dont les États-Unis ont besoin pour parvenir à
réaliser ces objectifs en Amérique latine ont été
déjà décrits en détail plus haut. Il s'agit
de créer une vaste zone de libre-échange, de favoriser les
investissements du Nord dans le Sud, de créer un climat favorable
pour les entreprises transnationales nord-américaines, de prendre
l'agriculture sous tutelle. Pour atteindre ce but, il faut soumettre
les élites locales, contrôler les États avec la collaboration
des organisations financières internationales et appliquer les
normes de l'OMC sur le commerce, le droit de propriété intellectuelle
(les brevets) et la libre circulation des biens, des services et du capital.
Finalement, c'est un encadrement militaire de l'ensemble qui permettra
de garantir la survie du projet, raison pour laquelle 22 bases nord-américaines,
de dimensions diverses, encadrent aujourd'hui l'ensemble du sous-continent
latino-américain et que le Traité d'alliance militaire (TRIAR)
est sorti de sa léthargie au début de 2003.
Le cadre institutionnel politique existe depuis longtemps. Il s'agit de
l'OEA (Organisation des États américains), dont le siège
est à Washington et qui est fortement influencée par le
membre le plus puissant du regroupement, les États-Unis. Le cadre
économique est en passe de se mettre en place, l'ALCA, dont on
propose de situer le siège à Miami, déjà le
centre des institutions financières dominant le marché de
l'Amérique latine et le noeud des communications aériennes
et maritimes.
L'intégration économique, politique et culturelle des
Amériques répond donc à une double exigence de la
logique du capitalisme, pour les États-Unis : d'une part élargir
l'espace contrôlé, afin d'accroître les possibilités
d'accumulation et de l'autre, se placer en position de force face à
des ensembles économiques compétitifs, l'Europe et l'Asie.
La première se traduit par la construction d'économies d'échelle
permettant, notamment dans le domaine agricole, de produire à des
prix plus avantageux. La délocalisation du travail pour les tâches
d'exécution dans des zones de bas salaire fait baisser les coûts
de production. L'élimination des barrières tarifaires permet
aux entreprises les plus fortes de dominer les marchés. Les brevets
sur la biodiversité et finalement la liberté sans entrave
de mouvement des capitaux renforcent l'économie centrale, celle
des États-Unis. Certains secteurs limités des économies
latino-américaines y trouveront des avantages et une partie des
acteurs économiques locaux s'inscriront, encore plus qu'aujourd'hui,
comme intermédiaires des opérations menées par le
Nord, ce qui explique pour une bonne part les connivences politiques que
ces initiatives rencontrent.
La deuxième exigence, celle de la compétitivité avec
les autres régions du monde, amène les Amériques
à s'ériger en une entité économiquement intégrée,
sous l'égide des États-Unis, face à l'Union européenne
en plein élargissement, à l'ASEAN et demain à la
Chine. La stratégie économique des États-Unis ne
s'arrête pas là, car elle vise à établir des
accords semblables avec plusieurs pays du Pacifique ou encore en Afrique,
où elle entre en compétition directe avec l'Europe, notamment
en Méditerranée. L'ALCA s'inscrit donc comme un élément
important de la recomposition de l'accumulation capitaliste aux États-Unis,
indispensable, même après les crises successives financières
et boursières, la guerre de l'Irak pour le contrôle des ressources
pétrolières et la stagnation du système productif.
Les conséquences économiques et sociales de l'ALCA ne
sont guère difficiles à prévoir. S'alliant avec les
politiques néolibérales promues par les organismes financiers
et commerciaux internationaux, elle produira les fruits déjà
constatés au Mexique dans le cadre de l'ALENA : écroulement
des petites et moyennes entreprises, élimination progressive du
petit paysannat, perte de la souveraineté alimentaire, désastres
écologiques, agressions culturelles et, en synthèse, accroissement
de la pauvreté.
Le marché étant un rapport social, le libre-échange
signifie, en fait, l'élimination, l'absorption ou la marginalisation
des plus faibles. C'est la condition même du fonctionnement du système
économique de marché capitaliste. Des groupes sociaux de
plus en plus nombreux en sont affectés dans leur vie quotidienne.
Il ne s'agit pas seulement des travailleurs directement impliqués
dans le rapport capital/travail, par le biais du salariat (soumission
réelle du travail au capital). Il y a toutes les victimes des mécanismes
financiers (dette du Tiers Monde, taux d'intérêts, paradis
fiscaux, conditions du crédit), monétaires (dévaluation),
politiques (programmes d'ajustement structurel) ou juridiques (droits
de propriété intellectuelle) et dont la soumission au capital
est donc formelle. Les groupes concernés sont les acteurs de l'économie
informelle, en particulier, les femmes, les peuples indigènes,
les petits paysans, les pauvres urbains, les petits entrepreneurs, les
jeunes en quête de travail...
Voilà pourquoi tous ces groupes réagissent, de manière
plus ou moins organisée, contre les mesures néolibérales
en cours d'exécution et contre le projet de l'ALCA. En effet, un
peu partout en Amérique latine, une résistance se manifeste
face à ce que Oscar René Vargas appelle "l'accord
entre le requin et la sardine". Un plébiscite national
a été organisé au Brésil et a recueilli des
centaines de milliers de signatures. Des manifestations se sont déroulées,
en Équateur lors du Forum latino-américain de Quito en 2002,
à Belem au Brésil à l'occasion du Forum panamazonien
de 2003, à Porto Alegre lors du Forum social mondial de la même
année, sans parler de l'énorme manifestation à Québec
en 2001 à l'occasion du Sommet des Amériques. L'opposition
de certains régimes politiques, et non des moindres (le Venezuela
et le Brésil), est aussi importante. Le fait nouveau est la
convergence des résistances entre mouvements sociaux et organisations
populaires diverses, de plus en plus conscients qu'il s'agit de confrontations
sociales ayant une origine commune : la soumission aux intérêts
du capital qui s'expriment dans une domination politique et culturelle.
Même si chacun conserve les objectifs propres de sa lutte et l'autonomie
de ses expressions, c'est la conscience d'un adversaire commun qui les
réunit.
L'ensemble des luttes sociales, celles des paysans, celles pour la sauvegarde
des services publics, celles contre la privatisation des biens collectifs
et leur convergence en des forums régionaux et locaux, peuvent
faire pression sur les pouvoirs politiques et les opinions publiques.
Voilà pourquoi une analyse des mécanismes en jeu est si
essentielle, tout comme celle des conditions d'émergence et des
formes de mobilisation des acteurs collectifs opposés à
ces mécanismes ou victimes de leurs effets.
Certains gouvernements réagissent également, sous la pression
de leur opinion publique ou en fonction des positions de principe qu'ils
ont adoptées. Ainsi, au Chili, la guerre de l'Irak a fait progresser
l'opposition au projet de Traité de libre-échange avec les
États-Unis. Certains responsables économiques et politiques
font remarquer que le pays n'a guère d'avantages dans un tel traité.
En effet, les droits d'entrée des produits chiliens aux États-Unis
passeraient de 1% à 0,6% et à 0 après 12 ans, tandis
que les produits des États-Unis au Chili passeraient d'un droit
de 8% à 0% (et le cuivre en fil de 15% à 0%).
Le Gouvernement vénézuélien a développé
une argumentation juridique très poussée, faisant remarquer
que la souveraineté de l'État était en jeu, notamment
les investissements publics, les achats gouvernementaux et la sécurité
alimentaire, ce qui entre en contradiction avec la Constitution du pays.
Il ajoute que le projet de l'ALCA entraînera un déséquilibre
entre les droits marchands et commerciaux et la protection des droits
humains, du travail, culturels, de l'environnement et du genre. Il estime
que les sections concernant le traitement préférentiel et
les petites économies n'offrent pas de garanties suffisantes aux
plus faibles et que, finalement, le projet dépasse l'aspect commercial
et affectera l'ensemble de la vie collective, politique, sociale et culturelle,
soumise aux exigences de l'ALCA. Il entre d'ailleurs en contradiction
avec des accords précédents [Victor Alvarez, 2003].
La manière la plus efficace de s'opposer à l'ALCA est
évidemment de proposer et de créer des alternatives.
Le Mercosur est une pièce maîtresse dans ce domaine et cet
exemple pourrait être suivi dans d'autres sous-régions du
continent, en réanimant notamment le Marché commun d'Amérique
centrale, celui de la Caraïbe ou le Pacte andin [Alternatives Sud,
1996]. Si le président Lula, en collaboration avec les autres
pays membres du Mercosur, a, dès son élection, voulu renforcer
ce dernier, c'est dans le but d'ériger un contrepoids à
l'ALCA et de pouvoir négocier autrement ce qui s'avère de
toute façon inévitable. À l'avenir, des espaces
économiques intégrés volontairement, visant la complémentarité
de production et de services et donnant priorité aux besoins des
populations locales, gérés démocratiquement et intégrant
la protection sociale, constitueront la seule parade à la logique
de l'intégration/soumission que signifie l'établissement
de zones de libre-échange sous l'égide du capital, ce qu'en
définitive représente bien l'ALCA.
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