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Entretien
avec Noam Chomsky* |
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Le président Lula, seul, n'a pas les forces pour rompre avec la subordination aux Etats Unis et la politique impériale des multinationales. Dans un entretien avec Brasil de Fato, le professeur américain Noam Chomsky affirme que Lula ne réussira à créer une alternative de développement pour le Brésil qu'avec la mobilisation du peuple brésilien, la coopération internationale et la conscientisation de la population des Etats-Unis.
BF - Quelles sont les principales conséquences des quatre ans du gouvernement Bush pour les américains ? Chomsky - Les gens qui sont à la tête du gouvernement américain ont un agenda assez clair : ils veulent faire aux Etats-Unis la même chose qu'ils veulent faire au Brésil et dans le reste du monde. C'est-à-dire qu'ils veulent anéantir le système démocratique et en finir avec les conquêtes sociales obtenues au cours du siècle dernier. Pendant qu'ils restreignent le pouvoir des gouvernements autour du monde, ils veillent à ce que le gouvernement américain devienne plus étendu et plus puissant afin de servir les intérêts d'un petit groupe de privilégiés. Selon leur logique, tout ce qu'un gouvernement fait d'utile pour sa population doit être démantelé : sécurité sociale, santé, éducation, etc. Seuls des impôts doivent rester. Le gouvernement investit des milliards de dollars dans le domaine de la santé pour aider les corporations à développer des médicaments qui sont vendus à des prix exorbitants, selon une inversion de valeurs, étant donné que le public finance le secteur privé pour lui nuire. En même temps, en accord avec la loi, les Américains n'ont pas le droit d'acheter des médicaments au Canada, où ils sont meilleur marché. Le peuple en sort toujours perdant et celles qui gagnent sont les corporations pharmaceutiques. Aux Etats-Unis, 80% des gens sont pour un système de santé publique gratuit, mais Bush affirme que cela n'est politiquement pas possible. BF - Quelle est la principale caractéristique du gouvernement Bush, du point de vue international ? Chomsky - Les traités
de libre commerce sont un bon exemple de la façon dont la politique
de Bush fonctionne internationalement. C'est le libre commerce avec tout
ce qui va avec : invasions, pressions politiques, menaces. A Cancun, pendant
la réunion de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le Brésil
a essayé de résister un peu, mais de façon limitée.
Lula a mis en question l'aide gouvernementale à l'agriculture des
pays riches. Mais ce qui est vraiment important, c'est de questionner
l'attitude des grandes corporations de l'agribusiness qui dominent la
production et la politique agricole du monde. BF - Les conséquences provoquées par l'ALCA sont-elles les mêmes que celles provoquées par le NAFTA ? Chomsky - Evidemment. Les deux accords sont basés sur les mêmes principes et se résument à augmenter le pouvoir des corporations, qui sont d'énormes tyranies internationales. L'ALCA signifie soumission à la politique des corporations et renoncement au développement économique des pays, étant donné qu'aucune transnationale ne va aider au renforcement de concurrents. Pour l'Amérique du Sud, accepter l'ALCA signifie renoncer à développer son propre pôle industriel. Les Etats-Unis, après avoir signé l'ALCA, vont enfreindre les règles tant qu'ils le voudront, et personne ne pourra s'en plaindre, car ils sont le pays le plus riche et le plus puissant. Cela peut paraître assez simpliste, mais l'ALCA fonctionne, de fait, avec la logique de la colonisation. BF - Lula offre-t-il une réelle résistance à cette colonisation ? Chomsky - Il essaye
de faire de la résistance, mais pas beaucoup. Cela était
prévisible. Un gouvernement populaire de gauche au Brésil
devrait être plus réactionnaire que ses prédécesseurs,
car il devrait préserver ce que les propriétaires du marché
appellent la crédibilité par rapport aux investisseurs internationaux.
On ne peut pas non plus critiquer Lula, parce qu'il n'y a pas beaucoup
d'options dans ce système compliqué. La seule façon
de faire dévier le gouvernement de cette direction - et de changer
le destin du pays - c'est de se débarrasser et de rejeter le système.
Pour cela, il faut d'abord annuler le paiement de la dette externe,
qui n'est pas légitime. BF - Vous avez signé une lettre, adressée à Lula, qui demandait à la direction du Parti des Travailleurs (PT) de revenir en arrière sur l'expulsion de députés et du sénateur Heloisa Helena. Quelle est votre opinion sur la situation du PT ? Chomsky - Je ne peux pas parler du Brésil comme quelqu'un qui y vit. A mon avis, avoir expulsé ces députés est très mauvais. Je ne crois pas que des membres du parlement doivent être expulsés parce qu'ils n'acceptent pas les impositions du parti. J'ai signé la lettre à cause de cela - parce que cette attitude va contre le principe de démocratie que porte le PT. BF - Quelle doit être la stratégie adoptée par les mouvements sociaux brésiliens para rapport au gouvernement ? Chomsky - Les mouvements sociaux doivent tirer le gouvernement de leur côté. Il faut comprendre que le gouvernement n'est pas un agent indépendant. Il y a des impositions qui viennent de l'étranger, des menaces de pressions économiques et d'interventions militaires qui le forcent à agir prudemment. Ces menaces peuvent être vaincues, mais la lutte doit être très intense. Pour cette raison, plus que jamais, les mouvements sociaux doivent encore plus organiser leur base et mobiliser la population brésilienne. Aujourd'hui, la mobilisation au Brésil est déjà très importante, mais il faut qu'elle le soit encore plus. Il faut aussi qu'il en soit de même aux Etats-Unis, où presque personne ne saurait dire ce qu'est le libre commerce. Il faut accroître la conscience politique et la mobilisation des américains - cela sera un grand outil pour la victoire au Brésil. BF - Comment se porte la mobilisation aux Etats-Unis ? Chomsky - Elle est plus importante qu'il y a 10 ou 20 ans, mais toujours insuffisante. Le mécontentement envers le gouvernement et les corporations s'accroît de plus en plus, ce qui est une grande avancée. Le population américaine accepterait difficilement aujourd'hui que les forces militaires attaquent le Brésil, si celui-ci décidait de ne pas suivre les règles du libre commerce. Il y aurait des manifestations et des protestations. BF - Quand Lula a été élu, le journal américain The Washington Post a publié un article, qui disait que Bush devrait prendre des mesures pour empêcher que le Brésil ne soit gouverné par un dangereux communiste. Vous dites que le gouvernement américain n'envahirait pas le Brésil ? Chomsky - Le gouvernement américain n'a pas la force nécessaire pour envahir le Brésil, ce qui ne veut pas dire qu'il n'essayerait pas. Par ailleurs, il y a dans notre monde d'autres mécanismes pour renverser un gouvernement, et le principal d'entre eux est l'étranglement économique. La trajectoire du Brésil, et de Lula, ne sera certainement pas facile.
* Avram Noam Chomsky, 71 ans, linguiste américain, est professeur au Massachussets Institute of Technology (MIT), l'un des principaux centres de recherches aux Etats-Unis. Ils est l'un des principaux critiques de la politique et des médias de son pays et a écrit plus de 60 livres, parmis lesquels 23 sur la politique des Etats-Unis. Il est actuellement l'un des plus renomés intellectuels contemporains de gauche. |
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