Saudade

Par Ana Miranda*

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Mes amis nihilistes diraient que la saudade n'existe pas, qu'il n'y a pas de saudade d'un pays, d'un petit-fils distant, de la femme aimée, de notre enfance pour toujours perdue. Ils diraient que ce que nous appelons saudade n'est que le sentiment d'avoir perdu quelque chose à l'intérieur de nous-mêmes, quelque chose que nous ne sommes pas capables de retrouver ; ils diraient que la saudade n'est que la nostalgie de l'autre ; que nous avons la saudade de ce que nous aurions voulu être, d'un retour vers le futur, du paradis, de tout ce que nous n'avons pas attrapé au vol, de ce qui nous fut offert et que nous avons laissé filer ; que le vrai nom de la saudade c'est possessivité - ah, les théories - ils diraient que ressentir des saudades c'est ne pas s'aimer suffisamment pour se suffire, mais, nom de Dieu, quel est le bâtard qui se suffit à soi-même ? Nous sommes tous orphelins de nous-mêmes ; Clarice Lispector écrivit si joliment : Ah, quand je mourrai j'aurai une telle saudade de moi...et ils diraient que nous ressentons la saudade de nous-mêmes. Mais que ce soit comme ci ou comme ça, la saudade fait mal, qu'est-ce que ça fait mal. Et il semblerait que plus de la moitié de l'humanité passe la moitié de sa vie à avoir des saudades, que ce soit la saudade comme ci ou la saudade comme ça, et quel que soit son nom, le fait est qu'elle reste là comme un trou dans le coeur, un vide, un front froid qui ne passe pas, un oiseau muet, la saudade est une contre-fleur, dirait le poète Marco Lucchesi, la saudade est l'ombre de rien, la surface de rien, le non-pardon pour ce qui s'en fut allé, ou ce qui ne fut ni ne sera jamais, et nous flânons à la recherche d'un visage, d'une enfance, d'un pays, d'un paradis perdu, en état de presque, de ce presque être dans le presque jour, et la saudade nos rend sensibles, pâles et heureux, réclamant la vie, anxieux de l'autre, envahis par l'agitation des anges, et pleins de morceaux égarés à nos pieds ou au-dedans de nous grâce à Dieu, et nous sommes écrits par le vent, près du fond des choses, pris par les souvenirs, les mirages et les rêves que, sans elle, nous ne pourrions voir.


Source : Caros Amigos
Traduction : Regina Machado pour Autres Brésils



* Ana Miranda est écrivain, auteur de Boca do Inferno, Desmundo, Dias & Dias, Deus-dará, entre autres.
http://www.anamirandaliteratura.hpg.com.br/