Interview avec Eric J.Hobsbawn sur le Brésil de Lula

Par Pierre Bérard

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Pourquoi dites-vous que l'élection de Lula est importante pour le monde ?

HOBSBAWN : La seule réelle restriction au fondamentalisme du marché est la résistance politique qui ne peut être outrepassée par ce fondamentalisme . Donc il doit changer. L'économie financière internationale est très instable et même les E.U reconnaissent que laisser le Brésil aller à la banqueroute, comme c'est arrivé en Argentine, est intolérable. Résister au FMI, d'une manière appropriée, est une politique efficace, comme cela s'est produit en Malaysie. Mais il serait ridicule pour le Brésil, même pour Lula, de décider d'aller totalement contre les conditions imposées par les marchés internationaux.

Pourquoi ?

HOBSBAWN : Parce que le plus grand danger pour n'importe quel gouvernement de gauche, dans n'importe quel pays, est d'être inacceptable pour les marchés capitalistes internationaux et que cela le mènerait à être déstabilisé très rapidement. Le Brésil a un avantage : l'économie internationale est tellement instable que "même" les marchés vont hésiter à produire une catastrophe dans ce pays. La situation est très difficile, et elle va déterminer le succès du gouvernement de Lula, mais elle a certains avantages.

Lesquels ?

HOBSBAWN : Lula a un considérable soutien d'un grand nombre de personnes au Brésil qui s'opposent aussi au type de globalisation que désirent les américains. Par tradition, le développement économique brésilien est amplement basé sur le développement national planifié. Le Brésil n'est pas le seul a le faire. La Corée du Sud, par exemple, le fait. N'importe lequel des gouvernements qui est perçu comme celui qui résiste à la version américaine de la globalisation recevra l'appui le plus large, et pas uniquement de la gauche.

Cela indique-t-il que le PT va vers le "centre" ?

HOBSBAWN : Quand on est au gouvernement on reconnaît que certaines choses ne peuvent être faites. Et ce fût une bonne chose pour le PT de s'être détaché de certains militants extrémistes. Lula n'y aurait rien gagné si les éléments irréalistes de gauche avaient prévalus. Pour le "nouveau travaillisme" style Blair, s'être détaché des militants extrémistes fût une tactique pour gagner les élections et ne signifia pas affaiblir l'extrême mais bien abandonner la politique traditionnelle du travaillisme. Les brésiliens eux voulaient un changement radical et son plus grand avantage c'est qu'il a été élu comme un parti qui veut de grands changements.

Le PT devrait-il suivre le chemin du Parti Travailliste ?

HOBSBAWN : Je ne pense pas que le "nouveau travaillisme" soit un modèle pour Lula. Un gouvernement travailliste doit apprendre qu'il opère à l'intérieur d'une société capitaliste, mais la question est avant tout de savoir si il cherche réellement à atteindre ses propres objectifs. S'il y a une critique à faire au président F.H.Cardoso c'est qu'il ne reconnaît pas les limitations économiques des marchés internationaux et qu'il a fait très peu pour détruire les injustices sociales criantes dans le pays, injustices contre lesquelles, il le sait, il fallait faire quelque chose. J'espère que le gouvernement Lula a plus conscience qu'il faut faire quelque chose dans ce domaine. Je pense que Lula sera jugé sur ce qu'il fera pour les pauvres.


Source : ATTAC-Rhône, 2 décembre 2002