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interview accordée à des journalistes pendant le Cri des
Exclus, à Aparecida do Norte (SP), le 7 septembre dernier, jour
de l'indépendance, le membre de la Coordination Nationale du MST
a accusé certains secteurs du gouvernement fédéral
- principalement le secteur économique, d'antipatriotisme.
Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre a intégré
l'organisation du Cri des Exclus à ses débuts. Présent
à la manifestation de cette année à Aparecida do
Norte (SP), João Pedro Stedile, membre de la Coordination Nationale
du MST, a discuté avec quelques journalistes. Dans cette interview,
il parle de l'importance du rôle de la population pour les changements
sociaux et, en ce jour de commémoration de l'indépendance,
critique le paiement de la dette extérieure, les négociations
sur l'ALCA (ou ZLEA) et le manque de patriotisme de certains secteurs
du gouvernement Lula. A suivre, les principaux passages de cette conversation
réalisée dans le patio du Sanctuaire de Notre Dame Aparecida.
Le président
a exalté dans les journaux l'importance du patriotisme des Brésiliens.
Est-il possible d'être patriote quand le pays affronte encore tant
de problèmes sociaux ? N'est-ce pas contradictoire ?
João Pedro Stedile - Ce sont deux choses différentes. Nous
devons défendre chaque jour le patriotisme et la souveraineté
nationale. Et le gouvernement devrait donner le meilleur exemple de cela
à tout moment. Ce que je peux critiquer, c'est que plusieurs secteurs
du gouvernement Lula affectent la souveraineté nationale, comme
par exemple la vente aux enchères des puits de pétrole
qui a livré nos richesses aux multinationales. C'est dans la
Constitution, le pétrole est à nous. Mais le gouvernement
l'a vendu et l'a livré aux entreprises multinationales. Ce n'est
pas du patriotisme. A d'autres moments, notre politique économique
est une totale soumission aux intérêts du Fonds Monétaire
International. Le représentant du FMI, qui représente en
fait les intérêts des banquiers internationaux, est venu
ici et le gouvernement a applaudi. Ca c'est de l'antipatriotisme. Le gouvernement
devrait faire son autocritique. Le patriotisme, ce n'est pas seulement
chanter l'hymne et faire sa révérence devant le drapeau.
Le patriotisme c'est défendre en premier lieu les intérêts
du peuple brésilien. Et chaque fois que le gouvernement répond
d'abord aux intérêts de la banque internationale, des multinationales,
avant les intérêts du peuple, il n'est pas patriotique.
Les problèmes
sociaux sont une autre chose que nous devons résoudre entre nous.
Ca n'avance à rien d'en appeler à l'auto estime. Le problème
social, on le résout en changeant la politique économique
et en discutant un nouveau modèle de développement pour
le pays.
Pourquoi le MST
est-il contre l'ALCA (ZLEA) ?
JPS - L'ALCA (ZLEA) signifie livrer notre économie, notre monnaie,
notre culture. Même les universités vont être privatisées
par le capital étranger si l'ALCA se réalise. Heureusement,
pour que vous voyiez que je ne suis pas si sectaire, le gouvernement
lui-même est divisé sur la question de l'ALCA. Le secteur
économique veut l'Alca mais le ministère des affaires étrangères
non. Je fais donc l'éloge et remercie le courage de notre ministre,
et celui du négociateur brésilien pour l'ALCA, il a été
un fervent défenseur des intérêts du Brésil.
Dans ces négociations, nous devons saluer l'attitude du ministère
des affaires étrangères. L'ALCA va même affecter
les intérêts de la bourgeoisie industrielle. La nouvelle
alliance qui a gagné les élections de la FIESP a déjà
dit qu'elle ne peut pas accepter les négociations qui incitent
les exportations de produits agricoles au lieu de stimuler le marché
brésilien de produits industriels nationaux.
Comment doit agir
la campagne "Mon vote est contre l'ALCA" (lancée pendant
le Cri des Exclus par divers mouvements sociaux) jusqu'aux élections
?
JPS - Le principal objectif de la campagne est d'apporter des informations
à la population. C'est là notre mission. Nous allons donc
profiter du jour des élections, quand les personnes s'arrêtent
naturellement pour penser et discuter politique, pour distribuer des tracts
qui expliquent les conséquences de l'accord. En plus d'exercer
son droit civique de vote, après être sorti des urnes, chaque
Brésilien pourra rentrer chez lui en lisant ces informations. En
plus de choisir un bon conseiller municipal et un bon maire, les gens
doivent s'intéresser aux autres problèmes nationaux. Nous
allons donc utiliser cette date comme un moment de travail pédagogique
pour que la population ait plus d'informations, étant donné
que vos patrons (ceux des journalistes) passent systématiquement
sous silence les informations sur l'ALCA dans la presse.
Un autre thème
soulevé par le Cri des Exclus est celui du non paiement de la dette
extérieure. Quelle évaluation faites vous de ce processus
?
JPS - La dette extérieure est un des mécanismes que le capital
international utilise pour soutirer une partie des richesses du peuple
brésilien. Aujourd'hui le capitalisme est dominé par le
capital financier international. Tout le monde sait que le Brésil
n'a pas besoin du capital étranger. Le Brésil est exportateur
de capital. Tous les ans, sortent du Brésil 50 milliards de
dollars sous différentes formes : une est le paiement des intérêts
de la dette extérieure, une autre correspond à l'envoi des
bénéfices des multinationales, une autre est le propre envoi
de l'épargne nationale de la bourgeoisie brésilienne. Cette
bourgeoisie est tellement ignoble et antipatriote que la Recette Fédérale
a révélé, en début d'année, qu'à
peine 12 mille Brésiliens ont déposé à l'étranger
82 milliards de dollars. Il y a donc des Brésiliens antipatriotes
qui, au lieu de laisser leur argent dans l'épargne nationale pour
financer l'habitat, le déposent à l'extérieur.
Vous avez encore
l'espoir que la réforme agraire soit faite sous ce gouvernement
?
JPS - Si le peuple n'a pas cet espoir, il se suicide. Le travail du mouvement
social est de prêcher cet espoir. Il n'y a pas d'espoir rhétorique
: " prie Notre Dame Aparecida et tu résoudras notre problème
". Tu peux prier bien sûr mais nous, nous nous organisons.
Le rôle des mouvements sociaux est d'organiser le peuple, pas seulement
pour ne pas perdre l'espoir mais parce que les changements vont arriver
seulement si le peuple s'organise.
Quelle est votre
évaluation sur les dix ans du Cri des Exclus ?
JPS - Le Cri des Exclus s'est transformé en un véritable
patrimoine du peuple pauvre du Brésil car il a réussi à
unifier, de manière plurielle, à travers les pastorales
sociales, toutes les formes d'organisation sociale de notre population,
du mouvement des Sans Terre à la CUT, aux partis et aux pastorales.
Ensuite parce que le Cri des Exclus, durant ces dix ans, a été
une grande école itinérante, une école de civisme,
de conscientisation sociale. Il a apporté formation et information
et c'est de ça que le peuple a besoin. Connaître les causes
de ses problèmes pour, avec cette conscience, pouvoir s'organiser
et lutter. Le Cri des Exclus est un petit grand professeur qui, tout
au long de cette semaine de la patrie, apprend au peuple à se conscientiser
et à lutter.
Au début,
le Cri demandait à la population si le Brésil était
indépendant ou non. Aujourd'hui il y a le drapeau contre l'ALCA.
Le Brésil est-il plus indépendant ?
JPS - L'économie brésilienne est de plus en plus dépendante.
Les institutions gouvernementales sont de plus en plus dépendantes.
Un exemple a été la visite du représentant du FMI
cette semaine. Il s'est comporté comme un vice-roi visitant une
colonie et demandant des comptes. Mais le peuple est plus conscient, est
plus brésilien, plus courageux, plus confiant dans le fait qu'il
faut changer et que ce changement dépend de lui. Au début
du Cri, il manquait la conscience d'une souveraineté, de la nécessité
de l'indépendance. Maintenant il y a cette conscience du peuple.
Il manque encore une amélioration de notre organisation pour affronter
les problèmes.
Cette organisation
doit se faire parce que le gouvernement n'est pas un gouvernement populaire
?
JPS - Le gouvernement est à moitié populaire, à moitié
bourgeois. Le secteur économique du gouvernement Lula est clairement
favorable au néolibéralisme et épargnez moi de dire
leur nom car vous savez très bien qui ils sont. L'autre moitié
du gouvernement est populaire, ces ministres qui sont d'origine sociale
plus modeste et qui ont les ministères d'action sociale. Je
crois, j'y tiens et j'espère que, à partir d'aujourd'hui,
c'est-à-dire d'aujourd'hui jusqu'au prochain Cri et après
les élections, il y aura un processus de définition de ce
gouvernement. Lequel des deux modèles veut-il ? Veut-il continuer
avec le modèle néolibéral qui ne va qu'augmenter
les problèmes du peuple ou va-t-il discuter avec le peuple un nouveau
projet de développement pour réorganiser l'économie
brésilienne en faveur d'une solution des problèmes du peuple
? C'est là le grand défi du gouvernement brésilien
en jeu à partir d'octobre.
Tant que ceci n'arrive
pas, le Cri des Exclus continue ?
JPS - Tant qu'il y a un peuple brésilien, tant qu'il y a des voix,
nous exercerons notre droit de crier et de nous exprimer. J'espère
que les problèmes vont diminuer pour que notre cri diminue aussi.
Source
: Carta Maior - 8 septembre 2004
Traduction : Emilie Sobac pour Autres Brésils
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