São Paulo, désir de gauche

Par Ivan du Roy

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La victoire de Lula n'aurait pas été possible sans celle de Marta Suplicy en 2001. Sa politique municipale inspire le nouveau président brésilien.


La mégapole, gigantesque, vous écrase. Elle vous écrase et vous fascine. Gratte-ciels et immeubles de plusieurs dizaines d'étages dominent un entrelacement d'avenues, de voies rapides et autres viaducs. Ici, les promenades se font au bord de rivières de béton déversant des flots de voitures et de bus. La brume matinale vous pique les yeux. La ville s'étend sur 1 500 km2 : 100 kilomètres du nord au sud, 60 d'est en ouest. En périphérie, cités HLM, quartiers populaires et favelas remplacent les buildings du centre ville. Bienvenue à São Paulo, cœur industriel et financier du Brésil. " Sampa " pour les intimes. Une fourmilière de plus de 10 millions d'êtres humains, soit la population de la Belgique. Dix-sept millions avec l'agglomération constituée des 39 municipalités de la " grande São Paulo ". C'est la plus grande métropole d'Amérique latine et l'une des plus peuplées de la planète.





L'ampleur des problèmes d'aménagement urbain, dûs à la densité, est difficilement imaginable.
Les questions sociales se posent crûment dans ce royaume de l'urbanisation sauvage. Les vagues migratoires se sont succèdées, attirées par l'activité économique : Brésiliens du Nordeste, frappés par la sécheresse et la misère, à l'exemple de la famille du nouveau président, Luiz Inacio " Lula " da Silva, Italiens et Allemands du vieux continent ou Chinois, Japonais et Coréens de l'autre côté du Pacifique (São Paulo abrite la plus importante communauté japonaise hors du Japon). Cette expansion a créé un vaste chaos urbain, où l'opulence côtoie la pauvreté extrême, où les cadres dynamiques, cravates impeccables, arpentent l'avenue Paulista (sorte de Wall Street brésilien) tandis que, sur le trottoir d'en face, un chômeur s'écroule, tombant d'inanition. Ici, la rue est dangereuse, embouteillée et polluée. Le centre historique a vu s'ériger les premiers buildings au début du siècle dernier, en même temps que les métropoles industrielles nord-américaines. La bourgeoisie l'a depuis peu à peu abandonné pour lui préférer la banlieue ouest et ses résidences ultra-sécurisées. Des multitudes de marchands ambulants et de clochards peuplent désormais les rues de l'ancien quartier d'affaires. Une trentaine d'étages plus haut, les riches se déplacent en hélicoptères, de plate-formes en sommets d'immeubles.



La télé, la maire et le sexe

À elle seule, São Paulo concentre 20 % des emplois et 23 % du produit intérieur brut du géant brésilien. Cela n'empêche pas près d'un habitant sur cinq d'être au chômage, et d'un sur dix d'habiter dans une favela, les quartiers les plus pauvres aux constructions faites de bric et de broc. En 1999, environ 6 000 assassinats ont été recensés. São Paulo concentre les problèmes sociaux et économiques du Brésil que le nouveau président de gauche - le premier depuis la fin de la dictature (1986) - doit affronter. Lula a été investi le 1er janvier 2003 après avoir largement dominé le second tour de la présidentielle avec 61,3 % des voix contre José Serra, son concurrent du centre droit. Signe précurseur de la victoire de Lula : son parti, le PT (Parti des travailleurs) conquiert la mairie de São Paulo deux ans plus tôt. Le maire sortant, Celso Pitta, est alors impliqué dans une série de scandales d'enrichissement illicite. Il est le dauphin de Paulo Maluf, administrateur archi-corrompu de la ville sous la dictature militaire de 1969 à 1988. Les caisses sont vides et l'endettement de la cité atteint le triple de son budget, soit neuf milliards de dollars. En faillite, la municipalité est placée sous le contrôle de l'État fédéral. Marta Suplicy, la candidate du PT, joue sur du velours en promettant une " administration honnête ". Psychologue, conseillère en éducation sexuelle, cette blonde de 57 ans au look BCBG bénéficie d'une aura médiatique : dans les années 80, elle participait à une émission destinée aux femmes, sur TV Globo, la première chaîne du pays, et n'hésitait pas à aborder les sujets sexuels. Elle profite aussi de son statut d'épouse du très populaire sénateur Eduardo Suplicy, lui aussi membre du PT, jusqu'à ce qu'elle le quitte quelques mois après l'élection municipale. Cette anecdote lui vaut encore quelques critiques acerbes du côté de ses électeurs issus des classes moyennes. Perversité médiatique…





Tout est à faire


Avec la reprise de São Paulo, le PT peut expérimenter à grande échelle son programme social relooké. Les politiques publiques développées par la mairie inspirent la quatrième campagne présidentielle de Lula. Celui-ci veut éviter d'effrayer les classes moyennes et le patronat avec un projet trop marqué à gauche. Face à ses détracteurs qui l'accusent de n'avoir aucune expérience dans l'exercice du pouvoir, l'un des principaux arguments de Lula n'est-il pas : " 50 millions de Brésiliens sont déjà gouvernés par le PT " ? Merci São Paulo qui y contribue largement !

Premier janvier 2003 : tandis que les militants du PT fêtaient la victoire de leur champion, Marta Suplicy et son équipe s'apprêtaient à dresser le bilan de deux ans de mandature. La moitié du temps qui leur est imparti s'est écoulé avant les prochaines élections locales de 2004. Les attentes des classes populaires sont énormes. Les inquiétudes des classes moyennes s'accentuent. Éducation, santé, logement, services publics, eau, sécurité alimentaire, loisirs : tout est à faire. " Il y a un déficit de logements tellement important que nous ne pouvons pas nous permettre d'aller lentement ", avertit Francisco Whitaker, responsable de la Commission justice et paix, membre du comité d'organisation du Forum social mondial de Porto Alegre et résident de São Paulo. La ville est un laboratoire pour le PT. La victoire de Lula accordera une plus grande marge de manœuvre à son équipe municipale. Mais un échec du PT au prochain scrutin municipal de São Paulo augurera mal de l'aptitude du gouvernement à réformer rapidement et profondément la société brésilienne au niveau fédéral.



Quelques repères :

1554 Fondation de São Paulo par un groupe d'évangélisateurs.
1870 26 000 habitants. La ville se développe grâce au commerce du café, dont la production dépasse celle de Rio de Janeiro.
1930 Un million d'habitants.
1932 Révolution constitutionnaliste : l'État de São Paulo fait sécession contre l'État fédéral. La révolte autonomiste qui fait 15 000 morts.
1950 Deux millions d'habitants.
1988 Premières élections municipales depuis la fin de la dictature. Luiza Erundina, militante du PT originaire du Nordeste, gagne contre Paulo Maluf, " maire "
de São Paulo depuis 1969.
1992 Le PT perd la mairie.
2000 10 millions d'habitants.
2001 1er janvier : investiture de Marta Suplicy, du PT, à la mairie.

Publié dans Témoignage Chrétien , n° 3045 du 23 janvier 2003.