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Il joue de la guitare
classique depuis qu'il est enfant mais c'est la rabeca qui l'a
consacré. La découverte de cet instrument populaire, sorte
de grand-père du violon, lui a montré sa vocation de "
joueur ", artiste des spectacles populaires, du bumba-meu-boi
au coco, du maracatu aux caboclinhos [1]. Cela
n'a pas été un apprentissage anodin : c'est des mains du
maître Ariano Suassuna qu'il est entré dans la " plaisanterie
", qu'il a appris la valeur et la richesse de la culture préservée
chez les " pieds nus ", dans les traditions transmises de génération
en génération. Il a compris qu'il y avait là un terrain
fertile pour créer, innover, inventer, traduire, sans répéter
ni trahir. C'est ce qu'a fait Antônio Nóbrega, le plus sophistiqué
des artistes populaires du Brésil.

Photos: © Nino Andrés
Caros Amigos - Parlez-nous un peu de votre enfance.
Je suis fils de médecin et j'ai passé les dix premières
années de ma vie dans l'intérieur de l'Etat du Pernambuco,
dans plusieurs villes, car mon père était clinicien généraliste
dans la santé publique. Donc, mes dix premières années
se sont passées dans des villes de l'intérieur du Pernambuco.
Mais, curieusement, je ne suis pas marqué par des souvenirs d'une
enfance peuplée de l'imaginaire qu'exprime mon travail. Juste une
fois, j'avais douze ans, je voyageais avec mon père, nous avions
passé la nuit dans la ville de Patos, dans le sertão de
l'Etat de Paraibas, et mon père m'a emmené me promener sur
une place où j'ai eu l'opportunité d'écouter un chanteur.
A cette époque, je commençais déjà à
avoir la vocation pour la musique, je tambourinais beaucoup sur les tables,
principalement à l'heure des repas, c'est comme ça que mon
père s'est dit que je devais avoir un don pour cette histoire de
musique. Lui aussi gardait au fond de lui-même un peu de la vocation
du musicien ; quand il était jeune, il était le chanteur
de sérénades de la bande. Alors il m'a fait étudier
le violon. D'ailleurs, drôle de relation, non ? Le batteur avec
le violon
CA
- Vous êtes combien de frères et surs dans votre famille
?
Il y a moi et trois surs. Tous les quatre nous avons étudié
la musique. Mais moi j'ai persévéré. Le violon me
séduisait ; d'abord j'ai étudié avec une professeur
et ensuite avec un professeur catalan qui s'appelait Luis Soler, à
qui je dois beaucoup de ma formation de violoniste. J'étudiais
aux Beaux Arts à Recife et en même temps j'avais un groupe
avec mes trois surs, un groupe domestique, on va l'appeler comme
ça, pour compenser un peu le sérieux des études académiques.
Nous jouions les musiques que nous entendions à la radio et à
la télévision. Ce qui veut dire que c'était un groupe
qui jouait Roberto Carlos, les Beatles...

CA - Tout ça
dans les années 60...
Oui, j'avais 14, 15, 16 ans. Mes surs jouaient du violoncelle, de
l'escaleta [2], de l'accordéon, du piano et nous nous échangions
les instruments. Nous chantions aussi dans des petites fêtes, dans
des centres de santé, même à la télévision
de Recife. En même temps je jouais dans un orchestre de chambre
et je donnais des concerts. C'était deux univers musicaux très
distincts et le professeur de violon n'aimait pas beaucoup que je fasse
ça. La musique populaire que je faisais avec mes surs venait
de la "Jeune Garde", un peu de Tropicalia [3], les Beatles.
C'était ce qu'on écoutait.
CA - Et le violon,
il entrait dans ces musiques ?
Je jouais un peu de violon, à l'insu de mon professeur. Et je jouais
dans un orchestre symphonique. C'est justement en me voyant jouer dans
un orchestre de chambre à Recife, un concert en Mi Majeur de Bach,
dans l'église São Pedro dos Clérigos, que Ariano
Suassuna m'a invité à intégrer le jeune groupe qu'il
était en train de former, le Quintet Armorial. J'avais déjà
17 ans et j'aurais dû préparer le bac de droit. Ariano racontait
très bien une vieille histoire qui disait : "qui n'a pas
peur du sang sera médecin, qui est doué en mathématique
sera ingénieur, qui n'a de dons pour rien fera droit".
C'était mon cas. J'ai alors accepté l'invitation de Ariano
tout de suite. Mais à l'époque je ne savais même pas
ce qu'était une rabeca, car il m'invitait pour jouer du
violon et de la rabeca. Et à partir de là, un processus
s'est enclenché en moi
CA - Vous n'aviez
jamais entendu parler de la rabeca?
Non. C'est-à-dire, fils de classe moyenne. La classe moyenne
brésilienne, dans toutes les villes moyennes, est la même.
La culture populaire reste dans la périphérie, bien souvent
dans la périphérie de la périphérie. Et moi,
comme la majorité d'entre nous, les Brésiliens, j'étais
orphelin de cette culture. Donc, Ariano m'a invité à
intégrer son groupe. Les répétitions se faisaient
chez lui. Il y avait moi, Antônio José Madureira, qui était
le coordinateur, Edílson, qui jouait de la guitare, José
Generino, qui jouait de la flûte
et voilà, le quartet
est né. Après nous avons rajouté un marimbau,
qui est une espèce de berimbau [4] joué transversalement,
un instrument beaucoup utilisé par les musiciens de foire. Cet
univers m'a complètement pris, c'était comme si j'avais
trouvé une forme musicale qui m'apportait une plénitude
que je n'avais jamais connue jusque-là. Je n'avais jamais réussi
à concilier le fait d'être à la fois musicien académique
et musicien populaire. J'ai alors commencé à m'intéresser
à l'univers de la musique en particulier et de la culture en général.
CA - Revenant à
Recife, qu'est ce qu'était exactement le Mouvement Armorial ?
Bon, c'est une question à la fois simple et complexe. Le côté
simple c'est la première définition que Ariano lui donne,
armorial comme synonyme de héraldique, et héraldique
comme collection de blasons, d'armes, d'une culture, d'un peuple. Avec
cette définition, il a ouvert la porte aux critiques traditionnelles
; le Mouvement Armorial serait un mouvement élitiste : un art qui
trouve son inspiration dans les blasons de familles nobles est certes
un mouvement élitiste. Mais Ariano utilisait le mot armorial,
synonyme de héraldique, pour nommer ces emblèmes et ces
symboles présents dans la culture du peuple brésilien, surtout
du Nordeste. De fait, le maillot d'une équipe de football avait
des signes armoriaux, c'était un emblème, avant, car aujourd'hui
ça ne l'est plus, aujourd'hui c'est Parmalat, Coca-Cola
Mais,
autrefois, le maillot de Santa Cruz, le lion, le tricolore de Santa Cruz,
le timbu du Nautico, étaient des beaux maillots de football.
Les étendards des clubs carnavalesques de l'Etat de Pernambuco...
En fait, ce qu'Ariano proposait était : regardez la culture
brésilienne car si on ne la regarde pas, elle va disparaître.
Regardez comme la culture de ce peuple, les chants, les sons peuvent être
des matériaux extraordinairement riches pour nous inspirer, nous,
artistes plastiques, poètes, musiciens
Bien, il est évident
que tout art doit avoir sa source d'inspiration, un point de départ.
Il n'existe pas d'art qui soit né de rien. Moi, par exemple, en
tant que jeune qui portait la graine et l'énergie créatrice
de la musique, qu'est ce que j'avais pour alimenter tout ça, pour
organiser cette énergie créatrice ? L'école de musique,
de violon, ne me suffisait pas, je cherchais ailleurs, dans la musique
populaire que j'écoutais à la radio. Alors, imaginez, qui
dirait que j'ai gagné un concours à Recife en chantant "O
Calhambeque" ?
CA - Mais vous
avez chanté sur le rythme de la Jeune Garde ou vous l'avez adapté
?
J'ai chanté en essayant d'imiter Roberto Carlos ! A 15 ans.
CA
- C'est un scoop !
Exactement ! Je suis arrivé premier. L'année suivante, je
suis arrivé premier en chantant
" Arrastão ", de Elis Regina, et je faisais toute sa
mise en scène avec les bras. Mais j'avais une énergie
créatrice, comme tous les artistes, comme nous l'avons tous, qui
cherchait à s'agrandir et les références étaient
celles-là. Quand j'ai trouvé une référence
qui représentait une lumière, un phare, plus importante
que toutes les autres, les autres se sont effacées. C'est ça
qui manque au Brésil, que les gens voient, trouvent cette lumière.
C'est tellement vrai que, par exemple, dans mon histoire personnelle,
si je fais un saut de trente ans, quand je vivais déjà à
São Paulo, le fait que mes enfants n'aient pas l'opportunité
de cohabiter avec cette culture dans laquelle je baignais à seulement
18 ans, me dérangeait. Je ne croyais pas qu'ils n'avaient pas ça
en eux, et si à Recife c'est difficile, alors imaginez à
São Paulo !
CA - Vous êtes
arrivé à São Paulo en quelle année ?
Je suis arrivé en 1983. La première chose que j'ai faite,
c'est de mettre un pandeiro [5] dans les mains des enfants pour
qu'ils en jouent. Je dis pour plaisanter que tout Brésilien
devrait avoir un pandeiro dans son sac.
CA - Vous avez combien d'enfants ?
Deux. A partir de là, j'ai essayé de leur apporter un peu
de ce Brésil. Aujourd'hui mon fils m'accompagne comme musicien.
Les deux travaillent avec moi. A partir d'un certain moment, ils ont commencé
à participer à nos journées, je dis nous car ma femme,
qui est de Curitiba, a, elle aussi, commencé à s'intéresser
à cet univers. Culturellement, elle est autant du Pernambuco que
moi et aussi nordestine et brésilienne que moi. Nous avons commencé
à amener nos enfants dans nos allers-retours dans l'intérieur,
principalement au Pernambuco. Je passe généralement la période
qui va de Noël au Carnaval à Recife. Et, quand j'arrive, je
vais visiter les maracatus ruraux, les cavalos-marinhos...
Au début, les enfants n'aimaient pas trop tout ça, non,
" on s'en va, on s'en va ". Aujourd'hui les choses se
sont inversées de telle manière que je dis : " Allez,
on s'en va, je suis fatigué, on va dormir ". Une samba
de cavalo-marinho commence à 10h00 et va jusqu'au lever du
soleil, à 6h du matin. Une samba de maracatu rural va aussi
jusqu'au lendemain. Du 10 décembre jusqu'au Carnaval, c'est ce
rythme-là, tous les week-ends. Et ils veulent y aller, moi
j'y vais et je veux déjà
CA - Vous en aller
?
Exactement. Et aujourd'hui, ils y vont et emmènent les cousins,
les amis, les amis des cousins. L'année dernière, on est
allés à une samba de maracatu, à Nazaré
da Mata ; on a dû louer un bus pour plus de trente amis qui venaient
de São Paulo.
CA - Ils ont quel
âge ?
Dix-neuf et dix-sept ans.
CA - Vous n'apparaissez
pas beaucoup dans les médias, est-ce parce que votre public est
une l'élite ?
Ecoutez, je vais réfuter un peu tout ça. Je ne crois pas
que mon public soit élitiste. Je pense même le contraire.
Je ne considère pas élitiste le peule qui assiste à
un spectacle au Tuca. Elitiste, du point de vue social, c'est celui qui
paie 50, 60, 70 réaux et qui fréquente principalement le
Credicard Hall, l'Alfa, le Tom Brésil. Je ne critique pas. C'est
un public au pouvoir d'achat plus grand. Un public qui paie ses places
de 20 à 25 réaux est un public de classe moyenne brésilienne
qui arrive à fréquenter des salles de spectacles.
CA - Il y a encore
une chose, je crois, qui s'emboîte parfaitement : l'expérience
de Moraes
Moreira. Qu'est-ce que vous en pensez, quand il prend sa guitare électrique
? Parce que, de mon point de vue, il ne renonce pas non plus à
la mélodie.
Moraes Moreira est un excellent mélodiste, j'aime beaucoup
sa musique, dans le domaine de la musique populaire, c'est un des musiciens
que je respecte le plus. Je respecte Moraes Moreira dans la même
mesure que je respecte Alceu Valença. Ce sont des personnes
dont le travail a été lié à une phase de grande
influence de la guitare électrique dans la musique brésilienne,
mais qui ont su donner à cette guitare, dans la plus grande partie
de leur uvre, un accent brésilien. Je trouve leur travail
de chansonnier très bons, et le Brésil leur doit beaucoup.

CA - Et vous croyiez que cela n'est pas arrivé avec Chico Science?
Ecoutez, Chico Science a eu une vie musicale très courte.
Je ne peux pas dire jusqu'où il serait allé. Je crois que
la representativité la plus grande de Chico Science a été
de réussir à réunir la musique avec la musique pop,
que je connais mal. Mais il a juxtaposé, a lié cette musique
avec les rythmes de la musique du Pernambuco, principalement celle du
maracatu-nação. Je ne trouve pas cette juxtaposition
formidable, mais je reconnais que le fait qu'il ait été
lié à une grande maison de disques, qui l'avait invité
car il avait ce pied dans la musique pop, a amené, sans le vouloir,
des couches sociales plus grandes du Brésil, pincipalement du Pernambuco,
à la connaissance, ou plutôt au souvenir : " Regarde,
le maracatu existe, le coco existe
". C'est une
situation différente de la nôtre, nous n'avons fait aucune
liaison avec la pop et je crois que c'est pour ça que mon travail
attire moins les médias, car je ne fais pas cette connection. Mon
panthéon de reconnaissance pour créer une musique urbaine
brésilienne est Jacó do Bandolim, Pixinguinha, Abel Ferreira,
Moraes Moreira aussi, Alceu Valença, par là... mais cette
composition ne correspond pas à ce que les médias veulent.
Un jour, je donnais un cours-spectacle à un groupe de jeunes et
j'ai dit : "Jacó do Bandolim est un soliste de la même
veine que Jimmy Hendrix, voire supérieur. " Alors,
les jeunes sont partis. Après, je les ai cherchés et je
leur ai demandé :"Eh les gars, pourquoi vous êtes
partis ? " "Comment ! Vous dites que Jacó de chose..."
"Qu'est-ce que vous avez déjà entendu de Jacó
? " "Je ne sais même pas qui c'est". Alors
j'ai dit : "Ce n'est même pas la peine qu'on commence à
discuter ". Si quelqu'un a déjà entendu Jacó
do Bandolim jouer
" Ingênua ", s'il a déjà écouté
le frevo " Sapeca ", n'importe quelle uvre
de lui, il sait que c'est un musicien de première catégorie,
un virtuose de l'instrument. Tout pays s'honorerait d'avoir dans son
histoire musicale un musicien comme Jacó do Bandolim. Et pourtant...
CA - Et il n'y
a pas besoin d'utiliser de distorsion...
Je ne suis pas contre à partir du moment ou ça vient enrichir
la musique, mais les gens l'utilisent comme des singes, " s'ils l'ont
utilisé, alors on va l'utiliser
"
CA - Je crois que
les jeunes qui font du rap n'importent pas seulement un modèle,
ils élaborent aussi et le font à la manière brésilienne,
il y a même Marcelo D2 qui le mélange avec la samba
Je suis d'accord, le peuple brésilien est si riche qu'il imprime
sa re-création et je crois qu'il y a de la place pour tous.
Oui, entre rien et ça, c'est mieux qu'il existe ça. Mais
si ces gens avaient d'autres références et pas seulement
cette voie unique référentielle, ce serait différent.
Dans la chanson, dans la poésie populaire, l'esprit est le même,
c'est-à-dire que l'objet le plus important, autant dans le rap
que dans le repente [6], ce n'est pas la musique mais le texte,
c'est un texte qui a besoin d'être dit. Alors, plus il est dit de
belle manière, plus il a d'impact. Le savoir de la poésie
populaire est tel que, quand le poète populaire met une toada
[7] dans ses vers, c'est une toada qui n'a pas la complexité
melodique qu'a par exemple une samba. La samba séduit tant
par sa mélodie que par ses paroles. Un rap doit séduire
par son texte, un repente, une embolada [8] aussi, mais
avec une mélodie intéressante, sachant que nous avons une
mélodie très riche, avec des possibilités de formes
et de modèles variés, par exemple le galope à
beira-mar, la parcela, l'oitavo em quadrão, le
martelo, le martelo alagoano, c'est-à-dire que l'on
a une telle diversité que, dans la pire des hypothèses,
on pourrait aussi montrer. Qui ici connaît un Geraldo Amâncio,
un Ivanildo Vilanova, qui connaît un poète formidable, Oliveira
de Panelas ? Dans l'histoire de la littérature brésilienne
il n'y a même pas un chapitre sur la poésie popualire du
Brésil. On n'enseigne même pas cette chose merveilleuse à
l'école. Il y a un très grand mépris pour cette partie
du savoir.
CA - A quoi l'attribuez-vous ?
A plusieurs facteurs. D'abord parcequ'on n'a jamais respecté
le peuple, on n'a
jamais respecté le Tiers Etat. Et puis ce mot " folklore "
a pris une signification de chose exotique, de chose inférieure.
Le mot a été créé dans l'univers positiviste,
le folklore faisait partie de l'imaginaire, de l'extra-naturel, du mythe.
On ne voyait pas dans la culture populaire son rôle dynamique et
vivant dans la culture en général, principalement dans un
pays jeune comme le Brésil où elle est très différente
de ce qu'elle est en France, en Allemagne, pas autant aux Etats Unis.
Ce sont des pays qui ont déjà une connaissance cristallisée,
parce que leur culture populaire a eu un très grand rôle.
Que seraient Mondrian, Rabelais, Shakespeare s'il n'existait pas la
culture populaire à l'époque ? L'histoire de Roméo
et Juliette était un roman feuilleton, Shakespeare a seulement
été l'un de ceux qui ont parlé de cette histoire.
Que seraient Lorca, Cervantès sans la culture populaire ? Quixote
est une figure nourrie, fondée sur elle. Et le Brésil
prouve cela, que seraient Guimarães Rosa, Villa-Lobos ? Vous pouvez
dire que les plus grands créateurs du Brésil ont un pied
dans la culture populaire du pays. La culture populaire a une mission
dans la culture du monde que l'on n'a pas encore été capable
de voir.
CA - A propos, trouvez-vous que Lula est en train de jouer du violon,
en d'autres termes, qu'il a pris le gouvernement avec la main gauche et
joue avec la main droite ?
Je crois que Lula s'en sort très bien. C'est compliqué
de contenter cette croûte brésilienne, cette élite
emplie d'une vision distordue de l'humanité. Alors je crois
que Lula est très prudent. Regardez les journaux, je ne comprends
pas trop la presse. Un homme d'une formation totalement différente
de ce qu'est la tradition politique brésilienne, qui crée
un parti complètement en sens inverse de l'histoire politique brésilienne,
cet homme arrive au pouvoir, je crois que toutes les classes du Brésil,
par conscience, devraient donner la main à cet homme. Si l'on doit
extirper la pauvreté du pays, qui est chronique, et en supposant
que les journaux sont les vecteurs les mieux préparés intellectuellement,
je parle des grands journaux, ils devraient se mettre à disposition.
Ce que l'on voit, c'est un combat sourd, un courant contraire. La difficulté
de cette croûte endurcie qui ne veut pas sortir du pouvoir, qui
ne veut pas lâcher l'affaire. Mais on va lutter, je crois qu'on
va avancer, sans nul doute. Il n'y a plus de retour, non.
CA - Revenons à la musique, vous vendez plus de CD à
São Paulo ou dans le Nordeste ?
J'ai deux types de ventes : celles que fait la Trama en me distribuant,
qui me donne mon salaire mensuel, et celles que je fais pendant les spectacles.
Je gagne plus dans les concerts, j'ai une vente élevée,
des fois 20 à 30% des personnes qui vont au spectacle achètent
le CD. Et maintenant j'investis aussi dans une autre outil, le DVD. Car
il rend de manière plus intégrale le tempérament
de mon travail. J'en lance justement un en ce moment. Et j'ai eu la chance
de travailler avec le grand Válter Carvalho. Nous avons
enregistré à Recife.
CA - Je voudrais
que vous parliez un peu du livre qui a donné le nom au DVD, "Lunaire
Perpétuel"...
J'ai entendu parlé pour la première fois du "Lunaire
Perpétuel" quand j'ai lu, très jeune, mon premier livre
sur la culture populaire Vachers et chanteurs, de Câmara
Cascudo. J'ai ensuite connu un petit livre appelé Lunaire Perpétuel,
que les chanteurs utilisaient comme livre de référence pour
leur univers intellectuel. C'est un livre qui parle un peu de mythologie,
un peu de la vie des saints
CA - Un almanach,
non ?
C'est un mélange d'almanach et d'encyclopédie. Utilisé
par le peuple du sertão. Cela varie selon les éditions,
mais il y a toujours entre quatre-cents et six-cents pages. Et les poètes
qui savaient lire avaient ce livre comme référence. Et j'ai
trouvé le nom très joli. J'ai un petit carnet à idées,
où je note des noms pour les spectacles, des idées
et il y avait là le Lunaire Perpétuel. En fait, c'est Rosane,
ma femme, qui s'est souvenue de ce nom. Et, au début, j'ai dit
: " Tu crois ? " Mais après j'ai vu qu'elle avait
raison. Et je conclue le spectacle en disant que de la même manière
que le livre, à travers son contenu, oriente le peuple du Nordeste
dans son quotidien, de la même manière ses chants, ses danses,
sa manière de représenter orientent mon art. Et, poétisant
un peu, j'ai écrit un petit texte : " C'est à travers
la connaissances de ces rythmes, de ces danses
(silence ému)
c'est à travers ces sons, ces danses
(silence ému)
que j'ai rencontré mon peuple et que j'ai appris à l'aimer.
En poétisant, comme je dis, ils sont les pierres de mon ciel et
les étoiles de mon sol. Ils sont mon Lunaire Perpétuel.
" Bon, il y a une chose noire que je n'arrive pas à comprendre,
car, chaque fois que cette juxtaposition du peuple s'imisce dans mon travail,
je sens quelque chose, leurs entrailles enivrées par ce que je
fais, alors j'éclate, je casse. Et là je ne peux pas continuer,
mais je crois que j'ai déjà trop parlé.
Source
: Revue Caros Amigos n°82 - Janvier 2004
Traduction : Emilie Sobac et G. da Costa pour Autres Brésils
Notes des traducteurs :
[1] Types de danses
populaires. Le bumba-meu-boi est une tradition folklorique des régions
Nord et Nordeste du Brésil, essentiellement. Le personnage central
en est le boeuf (boi).
[2] Instrument à vent.
[3] Citation ironique tirée de Lénine, la "Jeune Garde"
brésilienne a été la réponse du pays au rock
anglais (notamment les Beatles). Beaucoup ont suivi ce mouvement national
à travers des programmes télé, les concerts et les
disques. Quelques classiques : "Quero Que Vá Tudo Para
o Inferno", "Festa de Arromba", "O Calhambeque",
"Splish Splash", "Vem Quente Que Estou Fervendo"...
La "Jeune Garde" a ainsi ouvert le chemin au mouvement "Tropicalia"
qui fusionnera rock, musique populaire brésilienne et discours
politique à partir du milieu des années 60, en pleine dictature.
[4] Instrument d'origine bantoue utilisé entre autres dans la capoeira.
[5] Petit tambourin brésilien semblable au tambour Basque (Panderoyotzale,
Pandorella).
[6] Chant mélodique avec des vers improvisés.
[7] Chant à la mélodie simple et au texte court.
[8] Processus musical et poétique qui a lieu dans les strophes
de cocos ou de défis d'improvisation, caractérisé
par des textes déclamés rapidement sur des notes répétées.
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