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Dix-huit mois après larrivée de Lula, les Brésiliens
attendent toujours le
virage politique promis. Après lintronisation
de Luiz Inácio « Lula » da Silva, le plus grand pays
dAmérique latine na toujours pas rompu avec les politiques
néolibérales. Pour léconomiste brésilien
Marcos Arruda, la patience nest plus de mise : des alternatives
existent et Lula serait en mesure de les appliquer.
Luiz Inácio
« Lula » da Silva nen finit plus de susciter espoirs
et désillusions au Brésil. Les réformes sociales
décidées par le gouvernement restent très timides
et la politique macroéconomique ne se démarque en rien des
préceptes du Fonds monétaire international (FMI) et de la
Banque mondiale.
Cependant, dans un contexte latino-américain propice aux changements
denvergure, avec notamment la présence de gouvernements de
gauche au Venezuela et en Argentine, tout espoir nest pas perdu
de voir le Brésil changer de cap en prenant appui sur ses voisins.
Cest en tout cas le souhait de Marcos Arruda, économiste
et éducateur brésilien, figure marquante de léconomie
sociale et solidaire et membre du Parti des travailleurs (PT), qui a livré
récemment lors dune rencontre publique à Genève
son analyse de la situation économique
et sociale que traverse actuellement le pays.
Fin 2002, quelques semaines avant la prise de pouvoir effective de Lula,
M. Arruda confiait au Courrier ses espoirs de voir le Brésil
changer enfin. Dix-huit mois plus tard, il ne peut contenir sa déception.
Sil se plaît à répéter que « Lula
est ce que nous avons eu de mieux en cinq cents ans », le résultat
nest pour linstant pas à
la hauteur de ses expectatives : « Lula demande aux travailleurs
dattendre, de
prendre patience. Cest révoltant ! Je pensais réellement
que Lula en tant
quancien ouvrier, dorigine paysanne, allait plutôt le
demander aux banques
qui se sont enrichies pendant des siècles. »
POLITIQUE
DUALE
La politique sociale
est présentée comme le grand objectif du nouveau gouvernement.
Plusieurs programmes sociaux ont effectivement été mis en
place,
comme les plans « Faim zéro » et « Bolsa familia
», afin déradiquer la faim
dans le pays. Marcos Arruda reconnaît limportance de ces programmes
et espère
quils seront orientés dans le sens de lautonomie des
populations. Il relève
néanmoins les limites de cette approche : « Lobjectif
de Lula semble se
limiter à trois repas par jour pour tous les Brésiliens
». Pour léconomiste,
cela reste très insuffisant.
Dautant plus que la politique macro-économique, qui est le
véritable « guide du
gouvernement », va dans le sens contraire. « Les quatre
ministres qui ont le
vrai pouvoir au Brésil sont des conservateurs ou des libéraux
. Leur mot
dordre est de ne rien changer, ils ont même aggravé
la situation : le ministre
des Finances, qui est lhomme du FMI, a par exemple augmenté
la part du budget consacrée au paiement des dettes financières
», explique le militant. Or, ces remboursements entravent ladoption
dune politique économique et sociale denvergure : «
Alors que le budget du programme Faim zéro était de 1,7milliard
de reals en 2003, le paiement des intérêts de la dette représentait
145,4 milliards de reals ».
PATIENCE,
PATIENCE...
A son avis, pour résoudre
ce problème, il convient de renégocier les dettes
financières qui sont souvent injustifiées : « Il
faut mener un audit pour identifier ce que lon a trop payé
: certaines sommes ne sont jamais rentrées au Brésil. Des
intérêts prohibitifs sans aucune proportion avec la réalité
sont versés. Nous payons des intérêts sur des intérêts
dans une spirale suicidaire ! »
A ceux qui réclament encore un peu de patience de la part des mouvements
sociaux, la réponse de M. Arruda est sans appel : « On
ne peut accepter
dattendre encore car il ny a aucun signe de changement. Il
ny a pas de
projet de développement national. Lula gouverne sur limmédiat,
sur la
conjoncture. Il ny a aucune ligne directrice qui guide les options
de la
politique économique. Il répond aux demandes des plus forts
et reste sourd à
celles du peuple. »
Au dire de léconomiste, il ny a pourtant aucune raison
valable dattendre pour
mener des changements denvergure : « Cela aurait déjà
dû être fait dans les six
premiers mois du gouvernement, lorsquil était puissant et
peu critiqué. Il
disposait alors dun mouvement de soutien très important au
niveau national (53
millions délecteurs) et international. »
PAS
DALTERNATIVES ?
Les contraintes exercées
par le FMI, la Banque mondiale et les multinationales
sur léconomie du pays sont généralement invoquées
pour expliquer la continuité: en cas de changement de politique
macroéconomique, le FMI gèlerait ses crédits
et les investisseurs étrangers quitteraient le Brésil. «
Il faut restaurer la confiance » na de cesse de répéter
le gouvernement. M. Arruda sinsurge contre cette justification.
Selon lui, lépargne nationale est suffisante pour générer
les investissements. Le Brésil na pas besoin de nouveaux
prêts du FMI ou des
banques, il serait largement capable de faire face à ses besoins
financiers.
Or, à lheure actuelle, une grande partie de cette épargne
sen va à lextérieur du pays dans des paradis
fiscaux, et ceci grâce à des mécanismes financiers
que la Banque centrale brésilienne a elle-même offerts :
« Ce sont 380 milliards de dollars qui ont fui à létranger
de manière légale ou illégale ces dernières
années. »
En outre, de nombreuses brèches permettent aux gros contribuables
déchapper à
limposition, et des renonciations fiscales importantes sont octroyées
pour
encourager les entreprises à simplanter dans le pays.
Quant aux multinationales étrangères, elles sont bien implantées
au Brésil
depuis des décennies. « Voudront-elles vraiment partir
alors quelles y ont
investi beaucoup dargent et quelles réalisent des bénéfices
importants ?
Dailleurs, si les investisseurs veulent que nous remboursions nos
dettes, ils
ont tout intérêt à rester afin que lon puisse
disposer de devises nécessaires
pour les payer », explique léconomiste. Enfin,
selon M. Arruda, il est
possible aujourdhui de créer des alliances internationales
qui permettraient
de peser plus lourd face aux institutions de Bretton Woods et au capital
étranger : « Imaginez que lon se mette ensemble
avec lArgentine, le Venezuela et lUruguay, le rapport de force
serait bouleversé ! »
«
LULA EST MALHEUREUX »
Alors, si le Brésil
nest pas vraiment contraint, pourquoi Lula continue-t-il
cette politique conservatrice ? « Il sest laissé
entouré des mauvaises
personnes », répond dabord Marcos Arruda. «
Les cadres de deuxième rang sont
des gens du passé, ce sont des néolibéraux, il sont
là pour empêcher le
changement. » Dans ce contexte, nous faisons face à «
un Lula schizophrène, qui
se sent partagé, qui nest pas heureux ». Le militant
nexclut pas, par
ailleurs, que le président soit victime de lattrait du pouvoir
: « Le risque
est grand de remplacer le pouvoir de lamour par lamour du
pouvoir. » Lula a aussi
pris des engagements fermes auprès des institutions financières
internationales et des Etats-Unis lors de sa campagne électorale.
Il ne semble
pas pouvoir ou vouloir sen défaire : « Au PT, nous
étions sûr que ces
promesses avaient été faites pour les élections et
quaprès, on rediscuterait
ces accords sur la base dun projet national de développement,
conçu par
nous-mêmes et cohérent. »
Si de nombreux militants ont quitté le PT, Marcos Arruda a décidé
de continuer
le combat de lintérieur. Il souhaite que le parti conserve
sa tradition
pluraliste et non dogmatique et sa philosophie politique : « Le
PT est un outil
pour que le peuple gagne de la force. Il ne peut devenir un parti du pouvoir,
il
appartient surtout à la société civile. Certains
de ses membres sont bien sûr au
sein de lEtat, mais il sagit dune minorité qui
ne doit pas prévaloir. »
Selon M. Arruda, il nest pas exclu que Lula réagisse et change
de politique :
« Va-t-il nous surprendre maintenant ? Je ne sais pas. Nous avons
lespoir et
continuerons à lutter jusquà la dernière goutte
de sang. Nous navons pas le
droit de renoncer », conclut le fougueux économiste.
* Titre ajouté
par Autres Brésils
Source
: Le Courrier de Genève - http://lecourrier.programmers.ch
- 24/07/2004
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