Le gouvernement Lula : changer ou être changé ?


Auteur : Charles-André Udry

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Le 1er janvier 2003, Luiz Inácio Lula da Silva a officiellement pris sa fonction de président du Brésil. La nomination à la Banque Centrale de Henrique de Campos Meirelles, le premier Latino-Américain ayant présidé une banque internationale états-unienne, Bank of Boston, a envoyé "un signal fort au marché" et tracé le cadre dans lequel devrait s'inscrire le futur gouvernement Lula.

Le 23 décembre, Lula a donné la liste de ses 25 ministres et 8 secrétaires d'État. La presse brésilienne a immédiatement réagi. Ainsi, le grand quotidien O Globo insistait sur le fait que deux des ministres clés du gouvernement avaient appuyé le candidat présidentiel José Serra, le poulain de F.H.C., et représentaient des secteurs économiques de poids.

Il s'agit tout d'abord de Luiz Fernando Furlan, qui détient le portefeuille du "développement, industrie et commerce extérieur". Furlan n'est pas un inconnu. Il est à la tête de la plus grande firme exportatrice de volaille, porc et viande du Brésil : Sadia SA. La Sadia possède 12 grandes usines au Brésil, distribuées dans 7 États. Furlan est au conseil d'administration de Amro Bank Brasil (la grande banque multinationale hollandaise), est lié à l'Association des producteurs d'automobiles, est vice-président de l'Association des exportateurs brésiliens et du Mercosur European Business Forum (MEBF). Il est aussi un membre du Brazil-USA Business Development Council et de la direction du Latin American Entrepreneurs Council (CEAL en espagnol).
Furlan a animé un des débats lors du dernier Forum économique mondial (WEF) qui s'est tenu au mois de novembre 2002 à Rio de Janeiro. Devant l'Association des banquiers argentins, en fin 2001, il a longuement expliqué l'importance, dans le cadre d'une économie "tirée par les exportations", de renforcer le Mercosur. C'est dans ce cadre qu'il envisage les relations avec l'Union européenne.
Il a réaffirmé la priorité d'obtenir des ouvertures pour les produits brésiliens dans le cadre de l'ALCA et des négociations de l'OMC. Ce n'est pas étonnant lorsque l'on sait que Sadia exporte vers quelque 60 pays et a eu un chiffre d'affaires de 700 millions de dollars en 2001. Dans un entretien donné à la revue brésilienne Exame, Furlan indiquait : "Comme le marché interne [brésilien] continue à être assez déprimé, la seule voie pour reprendre le chemin de la croissance, ce sont les exportations."

Aux côtés de Furlan, on retrouve, au Ministère de l'Agriculture, Roberto Rodrigues, qui est une des figures marquantes de la politique agricole du Brésil. Il a été à la tête de presque toutes les institutions s'occupant de l'agriculture et des exportations agricoles. Pour mémoire, on citera : l'Association brésilienne de l'agrobusiness (ABAG) et la Société rurale brésilienne (SRB). Il fut aussi membre du Conseil monétaire national (CMN), du Conseil national de politique agricole, du Conseil national du commerce extérieur (CONCEX) et du Conseil entrepreneurial de compétitivité (CEC). Il fut secrétaire à l'agriculture de l'État de São Paulo lors du gouvernement de Luiz Antonio Fleury Filho, connu entre autres pour son fort degré de corruption. Outre sa qualité de professeur, Roberto Rodrigues est un grand propriétaire foncier dans la région de Ribeirão Preto (État de São Paulo) et dans la région du Maranhão. Rodrigues a toujours insisté sur le rôle exportateur de l'agriculture et sur son importance pour dégager des excédents de la balance commerciale brésilienne. Par ailleurs, il défend la production d'OGM.
A ses côtés, un responsable du "développement agraire", c'est-à-dire de la réforme agraire, a été nommé : Miguel Soldatelli Rossetto, membre de la gauche officielle du PT (le courant Démocratie socialiste). C'est un dirigeant syndical qui avait été élu député fédéral en 1996, puis s'était retrouvé, dès novembre 1998, au poste de vice-gouverneur de l'État de Rio Grande do Sul sur la liste du PT, à la tête de laquelle se trouvait Olivio Dutra. Ce dernier a aussi obtenu un portefeuille dans le gouvernement Lula, le Ministère des villes. Dans l'État du Rio Grande do Sul, le PT a perdu les élections fin 2002, mais ses dirigeants se recyclent à l'échelle fédérale, avec une partie de leurs adjoints.

La nomination simultanée de Furlan, Rodrigues et de Rossetto est décrite par la presse brésilienne comme l'expression de l'existence d'un futur "gouvernement pluriel" dans le Brésil de Lula. Toutefois, surgissent déjà quelques interrogations. En effet, le ministre du "développement agraire", Rossetto, est censé conduire la réforme agraire. Pour le faire, il semble assez logique qu'il doive se lier aux secteurs de petits paysans et de paysans sans terre, représentés entre autres par le MST (Mouvement des sans terre). Or, le ministre de l'agriculture, Rodrigues, est à l'origine d'une proposition qui fut adoptée par le gouvernement de F.H.C. visant à interdire la réforme agraire dans les terres occupées par les travailleurs agricoles organisés par le MST. De quoi faire réfléchir le ministre de la réforme agraire, M. Rossetto. Car une telle loi semble être une sorte de déclaration de guerre aux paysans pauvres brésiliens.

Pour ce qui est des affaires étrangères, Lula a nommé Celso Luiz Nunes Amorim, ambassadeur du gouvernement de F.H.C. à Londres. Il fut aussi ambassadeur à l'ONU et, dans ce cadre, membre de la commission du Conseil de sécurité, ainsi que ministre des affaires étrangères du gouvernement Itamar Franco en 1993-1994.

La volonté de changement face au désastre social de la politique néolibérale de F.H.C. est à la base de la victoire électorale de Lula. Dans les mois qui viennent - à partir d'une série de décisions concrètes portant, entre autres, sur le salaire minimum et la réforme agraire - se dessineront diverses options : va-t-on vers des réformes de structures significatives (entre autres au plan de la concentration de la richesse, de la propriété terrienne, du modèle exportateur), ou bien les compromis avec les institutions financières internationales et les grands groupes privés brésiliens et transnationaux vont-ils marquer de leur empreinte la politique du gouvernement Lula ?

Version modifiée d'un texte de Charles-André Udry, tiré du site A l'Encontre, 26 décembre 2002.