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Nous entamons le XXIè siècle en nous posant bien des questions
sur les perversions qu'engendre la globalisation économique. L'application
de l'orthodoxie néo-libérale a causé sans aucun doute,
un certain désordre mondial. Les différentes crises économiques
et structurelles montrent que les grandes puissances (Europe, États-Unis,
Japon) n'y échappent pas.
En réalité, le système multilatéral des Nations
Unies, plus particulièrement la Banque Mondiale, le FMI et l'OMC,
sous le contrôle des grandes puissances, se trouve prisonnier de
ses propres contradictions. Face aux crises structurelles (sociales, économiques,
politiques, culturelles et environnementales) qui touchent les pays "
périphériques ", très peu de gouvernements des
pays du Nord ont manifesté leur solidarité en demandant
des changements dans les règles portant sur la régulation
internationale.
Avec du recul, on constate que les grandes puissances ont ignoré
les particularités de chaque pays et, de ce fait, les facteurs
propres à chaque processus de développement. Les principaux
acteurs de la globalisation économique ont décidé
qu'il suffisait d'implanter quelques ajustements institutionnels, pour
que les pays moins développés, dits en voie de développement,
soient en mesure de contribuer au bon fonctionnement de l'économie
globale.
Ainsi, ces mêmes grandes puissances ont contribué à
légitimer une nouvelle forme d'impérialisme organisé
en consortium international, qui dicte ses directives pour réguler
la doctrine économique néo-libérale. Le nouvel impérialisme
est devenu multilatéral.
Ces institutions internationales aident les Etats à s'insérer
dans la globalisation de l'économie et à rentrer dans le
cercle vertueux de l'investissement et de la prospérité.
Pour pouvoir bénéficier de cette assistance, les Etats doivent
accepter l'ingérence des institutions internationales.
Avec le temps, ce transfert des pouvoirs aux "agents globaux"
imposera une conception confuse et contradictoire en ce qui concerne la
nature de l'Etat, de la démocratie et du droit international.
Comment répondre aux défis de la démocratie si
l'Etat doit être fort pour répondre aux exigences de la politique
financière, sous contrôle des grandes organisations internationales
et s'il reste faible dans les réponses qu'il apporte aux attentes
de ses citoyens ?
Dans ces conditions, le concept de gouvernance en tant que système
de régulation mondiale relève du domaine public et se confond
avec la gestion gouvernementale.
En réalité, le concept stratégique de gouvernance
globale fait partie du langage des sociétés transnationales
employées pour administrer, coordonner efficacement et optimiser
les marchés. Ce concept a été aussitôt adopté
pour redéfinir les orientations des doctrines néo-libérales.
Voilà une gouvernance mondiale qui gouverne sans gouvernement
en acquérrant une légitimité sans démocratie
représentative et en résolvant les conflits internationaux
sans le besoin de majorité. Pour le rendre plus attirant, ce
concept est déjà décliné par des formules
telles que bonne gouvernance, gouvernance juste, et lui sont associées
de nombreuses vertus.
Reste la préoccupation majeure : comment créer des instruments
de gestion pour que l'économie mondiale puisse être gouvernée
sans contraintes.
Aujourd'hui, ce concept est utilisé par l'Union européenne,
par toutes les agences internationales de coopération, dans toutes
les conférences (les sommets internationaux organisés par
les Nations Unies), et immédiatement repris par beaucoup d'ONG
sans qu'il y ait la préoccupation d'en vérifier le contenu.
En France, le gouvernement Raffarin s'est approprié de ce concept.
La Banque Mondiale l'utilise systématiquement depuis les années
80 auprès des pays en voie de développement.
Cet organisme multilatéral va interférer dans la souveraineté
de l'Etat, dictant des normes, définissant ce que celui-ci doit
effectuer pour l'aboutissement des réformes de réajustement
structurel afin de garantir les conditions propices à l'expansion
du marché global.
Développement d'un concept non durable ?
L'ambiguïté entre les discours et les pratiques.
La reprise de la croissance économique et du pouvoir d'achat ainsi
que la redistribution des richesses pour financer le développement
durable restent du ressort de mécanismes inaccessibles aux gouvernements
locaux. Au cours de mon expérience dans le domaine de la coopération
internationale et de l'aide au développement, j'ai pu constaté
que l'équilibre international entre le Nord et le Sud est encore
lointain.
Il n'y a pas de politique de développement pour équilibrer
la biodiversité et la socio-diversité. Il n'y a pas de politique
de développement qui prenne en considération l'interaction
entre le bien être social, le progrès économique et
la préservation de l'environnement.
Comment parler de développement durable dans les pays où
les institutions politiques et économiques ont été
affaiblies et les programmes sociaux étouffés ? Dans
la vision de l'orthodoxie libérale, l'Etat a perdu ses fonctions
sociales et sa liberté d'agir pour le bien être de ses citoyens.
Cet Etat semble aujourd'hui incapable de garantir une intégration
politique et sociale fondée sur le droit élémentaire
d'accès à une éducation de qualité, un système
de santé, un assainissement, et enfin à l'usufruit du bien
public.
Malgré d'innombrables conventions internationales (plus de 500
conventions se sont tenues depuis la création de l'ONU), préparées
par de non moins nombreuses conférences internationales de développement,
l'espace Onusien fonctionne malheureusement encore selon le schéma
traditionnel : Les pays du Nord proposent et ceux du Sud réagissent.
Les pays riches ont imposé durant tout le XXe siècle,
des stratégies de développement qui ont non seulement pillé
et dégradé l'environnement mais aussi détruit les
relations sociales, sans prendre en considération spécificité
culturelle et modus vivendi locaux. Les inégalités sociales,
l'augmentation de la misère, les différences de pouvoir
d'achat entre les pays, la dégradation des écosystèmes
ruraux et urbains sont les indicateurs de l'échec du modèle
occidental.
C'est seulement lors des catastrophes sociales, économiques et
environnementales que se révèlent des " humanistes
" gouvernants pour proposer à ce moment des conventions en
fonction de leurs propres intérêts.
Mais ne soyons pas sectaires, certains Sommets de développement
de l'ONU ont permis des avancées. Ils ont permis de déclencher
l'alarme vis-à-vis de problèmes cruciaux, parfois cachés
par la misère du monde.
Cependant, nous ne pouvons que dénoncer l'hypocrisie des agences
globales et des gouvernements des grandes puissances. Les conférences
internationales de l'ONU sont devenues d'excellentes tribunes où
les acteurs de la globalisation montrent au monde entier, par le biais
de la télévision, combien ils sont étonnés
et perplexes de la dégradation sociale et environnementale de la
planète ! Pour les protagonistes de la gouvernance mondiale, le
moment est venu de faire des propositions novatrices, concrètes
et réalistes pour définir de nouveaux paramètres
de développement.
L'illusion du développement durable couronnée par la bonne
volonté politique est née !
À chaque Sommet, une mise en scène dramatique, une exigence
du devoir et un engagement éthique sont affichés par tous
les gouvernements. Il reste maintenant à s'approprier le nouveau
vocabulaire : " développement durable " pour les Français,
" sustainable development " pour les Anglo-saxons et le reste
du monde, traduit pour les Iberos-américains par " desenvolvimento
sustentável " ou " desarrollo sostenible ".
A première vue, il s'agissait d'une vraie stratégie pour
créer des instruments efficaces pour les besoins du développement,
pour lutter contre la pauvreté, conciliant ce qui était
inconciliable : croissance économique et respect des écosystèmes,
protection environnementale et sociale assurant l'avenir de l'humanité.
Impossible d'être contre ces principes !
De nouveaux espaces de concertation ont été créés
pour impliquer la société civile dans la bonne gouvernance
et dans la gouvernance juste !
Qui peut oublier le Sommet de la Terre, la fameuse Conférence Eco
92 réalisée à Rio de Janeiro ? Une occasion historique
de " mea culpa " : plus de 170 Chefs d'Etats et représentants
gouvernementaux y ont fait acte de contrition en public, reconnaissant
l'échec de la croissance, qui contribue à épuiser
les richesses planétaires sans aucune préoccupation de la
survie des millions d'êtres humains abandonnés à leur
sort.
Malgré une certaine méfiance, les représentants des
ONG et des mouvements sociaux ont accepté, en tant que représentants
d'une société civile organisée, de participer à
l '" Agenda 21 ", signé d'une façon solennelle
par les représentants gouvernementaux. Un programme vaste et ambitieux
dont la proposition est de concilier la justice sociale, l'efficacité
économique et environnementale garantissant à toute la planète
le bien être social de ses peuples, présents et futurs.
Aujourd'hui, le développement durable est devenu un simple instrument
de gestion globale doublé d'un emballage idéologique, utilisé
tant par les sociétés transnationales que par les gouvernements
dits conservateurs. Bref, un effet de mode qui sert les intérêts
de tous. Pendant ce temps, les investissements sociaux et environnementaux
sont de plus en plus rares et l'aide publique au développement
de plus en plus réduite. Ainsi, la globalisation économique
engendre d'avantage d'exclusion. Durant les dix dernières années
l'aide publique au développement a chuté de 29 % et
en 2000 les pays de l'OCDE ont consacré une moyenne de 0,22 % du
PNB au lieu de 0,7 %, objectif qui avait été défini
pour chaque pays riche. La protection environnementale représente
aujourd'hui moins de 1 % du budget total de l'ONU.
Gouvernabilité démocratique et développement intégrés
Pourtant, il existe des alternatives pour sortir de cette crise. Pour
cela, il faut construire des stratégies alliant les objectifs du
développement intégré, solidaire, participatif et
durable aux objectifs de gouvernabilité démocratique. Des
expériences concrètes existent dans beaucoup de pays bien
qu'elles soient limitées aux Municipalités. Il faut
souligner quelques initiatives des Mairies brésiliennes gouvernées
par le Parti des Travailleurs et le front de gauche. Malgré les
limitations institutionnelles et budgétaires, ils ont réussi
à implanter des projets d'intervention locale conçus de
façon intégrée, solidaire et participative stimulant
des politiques publiques d'insertion sociale. Ces projets de développement
local sont innovants car ils sont conçus comme des instruments
pédagogiques de formation à la citoyenneté politique.
Ils ont créé des espaces d'interrelations sociales, politiques
et culturelles, offrant la possibilité de faire émerger
une nouvelle société civile qui, en partenariat avec le
gouvernement local, participe à la planification et à l'exécution
des projets.
Au delà de l'innovation concernant la mise en place des projets
de développement local comme instrument pédagogique de formation
d'une citoyenneté politique, ils ont créé des espaces
d'interrelations sociales, politiques et culturelles offrant la possibilité
de faire émerger une nouvelle société civile qui,
en partenariat avec le gouvernement local, participera à la planification
et à l'exécution des projets.
Cette sorte de co-gestion municipale est un espace de transformation sociale
et de re-politisation globale de la réalité quotidienne
qui confirme la possibilité de concilier l'économie avec
la politique culturelle, sociale et environnementale.
Ceci est possible si et seulement la démocratie représentative
utilise sa capacité de mobilisation et amplifie la citoyenneté
politique, en créant une relation de convivialité politique
et sociale avec les acteurs représentatifs de la société
civile organisée. C'est peut-être la seule porte de sortie
pour construire un projet de société, édifier et
redéfinir le rôle de l'Etat démocratique face au diktat
de la nouvelle gouvernance.
Il s'agit d'une vision novatrice de l'avenir de la démocratie
qui se fond sur une nouvelle relation entre l'Etat et la société.
Ce paradigme implique une évolution de la notion de société
civile et une redéfinition des fonctions de l'Etat démocratique.
Il ne s'agit pas de l'autonomie des citoyens vis-à-vis de l'Etat
omniprésent et interventionniste. Ni d'une société
civile qui se présenterait comme un contrepoids à la puissance
de l'Etat souhaitant occuper les vides laissés par la sphère
publique. Ce clivage exploité par le modèle néo-libéral
s'est propagé de par le monde à partir de la stratégie
formulée à Bretton Woods, afin de démanteler l'Etat
et de diminuer le champ de l'intervention publique.
Cette nouvelle conception de la société civile organisée,
apparue principalement en Amérique du Sud, connaît un incontestable
renouveau d'intérêt. C'est une conception qui permet aux
citoyens de participer, avec les élus locaux, à l'édification
d'une gouvernabilité plus démocratique.
Les nouveaux représentants de la société civile organisée
sont les acteurs locaux qui ont été formés, d'abord,
à l'exercice de la citoyenneté politique pour, ensuite,
agir en groupes organisés dans la perspective de se faire entendre
sur les sujets qui les concernent. Ils se mobilisent pour influencer la
gestion des politiques publiques. Ils veulent participer et avoir un contrôle
social sur la conduite politique, économique et social du pays.
Ce sont des acteurs qui travaillent localement, en ayant des articulations
au niveau national et parfois international, pour une économie
solidaire, un commerce équilibré, un développement
intégré et un environnement sain. Ils interviennent également
dans la défense d'une démocratie plus participative, dans
l'implantation d'une éthique en politique, se battant pour les
Droits de l'Homme et défendant un service public de qualité.
Ces représentants de la société civile organisée
ne veulent pas remplacer l'Etat ni le détruire mais lui apporter
leur contribution dans la construction d'un nouveau monde.
Cette réhabilitation de l'utopie dans l'exploration de nouvelles
possibilités et d'un nouveau sens de la politique est nécessaire
si l'on veut réunir un ensemble de forces capables de faire face
à la globalisation de l'exclusion.
Bibliographie
Atlas mondial du développement durable.
Anne-Marie Sacquet. Editions Autrement-Collection Atlas/Monde-2002
Après l'Etat-Nation. Une nouvelle constellation politique.
Jürgen Habermas. Fayard-2000
Pour une autre globalisation. De la pensée unique à la
conscience
universelle
Milton Santos, Éditions Record, Rio de Janeiro/São Paulo,
2000
Concepts sur la Société Civile. Société Civile
Analyses et Débats,
Automne 1996, N° 1, Vol 1
Par la main d'Alice. Le social et le politique dans l'après
modernité.
Boaventura de Souza Santos.4ème édition, Éditions
Cortez 1997
L'Alter-économie. Quelle autre " mondialisation "?
Revue du MAUSS semestrielle, N° 21 Premier semestre 2003. La Découverte.
MAUSS
(1) L'auteur est Docteur en Économie et Consultant international
pour la coopération au développement. Ancienne responsable
de projets pour le Brésil/Cone Sud au CCFD.
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