A LA FORCE DE LA LOI

Par Marco Frenette *

Retour


Pour que les Brésiliens sachent quelle a été la contribution du peuple noir à la formation sociale, économique et politique du pays, le président de la République a ratifié en janvier dernier la loi qui rend obligatoire l'insertion de la thématique " Histoire et culture afro-brésilienne " dans le cursus officiel de l'enseignement secondaire.
Les cours devront aborder depuis l'histoire de l'Afrique et des Africains jusqu'à la lutte des Noirs au Brésil. De plus, la nouvelle loi ajoute au calendrier scolaire le jour de la mort de Zumbi (le 20 novembre) comme Journée Nationale de la Conscience Noire.

Comme toujours, il y a des critiques envers cette action positive qui est considérée comme une mesure autoritaire et comme racisme à l'envers, ou simplement comme inutile. Mais elle représente une avancée politique, sociale et éducationnelle - politique parce qu'elle couronne la longue et constante mobilisation des groupes du mouvement noir et qu'elle aborde la question raciale avec le statut de problème national ; sociale parce que la question raciale sera présente, au quotidien, dans la vie de millions d'étudiants disséminés dans tout le pays ; et éducationnelle parce qu'elle diminuera un peu l'hégémonie européenne dans le domaine de l'éducation, en enseignant la culture et l'histoire au-delà de ses éléments folkloriques.

Et, étant donné la dure réalité du Noir dans le pays et l'inertie légendaire du système d'éducation brésilienne sur la question, il est évident que l'affirmation de la soi-disant inutilité de cette loi n'est pas à prendre intellectuellement au sérieux. A moins qu'on ne la juge inutile parce que la Lei de Directrizes e Bases [loi cadre sur les programmes scolaires] de 1996 - que celle-ci vient modifier - disait déjà clairement que " l'enseignement de l'histoire du Brésil tiendra compte des contributions des différentes cultures et ethnies dans la formation du peuple brésilien, particulièrement des racines indigène, africaine et européenne ".

Quoi qu'il en soit, mettre cette nouvelle loi décemment en pratique ne sera pas une tâche facile. Imaginez les empoignades entre éducateurs et " spécialistes " dans la préparation et la sélection des contenus et du matériel didactique. Voyez, par exemple, la nécessité de régionalisation de l'histoire du Noir au Brésil et la quantité de pays d'origine des esclaves qui sont arrivés ici. Il y a aussi le risque de privilégier la vision déformée des politiquement corrects, débouchant sur des cours où le principe serait l'édification du noir ou la déformation de la réalité en faveur des victimes ; ou de répéter la confusion d'anciennes disciplines comme " Etudes des problèmes brésiliens " ou " Education morale et civique ", cette dernière représentant le plus grand ramassis d'idioties que notre système d'éducation ait produit. Comme la question raciale est faite de haine contenue, de combat, de viol, d'hypocrisie, de dissimulation de faits, il sera intéressant de voir jusqu'à quel point les professeurs qui enseigneront cette matière auront la conscience et la compétence nécessaires pour aborder le sujet sans le desservir, amenant à la confusion plutôt qu'à la clarté. Ce serait aussi très intéressant s'ils enseignaient l'histoire de la résistance noire dans des pays comme les Etats-Unis, ce qui donnerait des éléments pour une discussion qui exposerait la lâcheté quasi congénitale des Brésiliens, qui est encore plus évidente lorsqu'il s'agit du racisme.

Ignorant l'accusation basse et prévisible d' "américanisme ", on dira que l'insertion du livre impressionnant Un noir à l'ombre, de l'ex-panthère noire Eldridge Cleaver, dans les programmes servirait davantage la conscience raciale brésilienne que les piles de matériel didactique contaminé par les bonnes intentions et le manque de connaissance. De toute façon, ceux qui se rempliront les poches avec cette nouvelle loi, c'est le cartel des maisons d'éditions de livres didactiques. Du reste, les déformations sur le bon matériel d'étude déjà existant sont énormes. Maître et esclaves de Gilberto Freyre, pour ne citer qu'un exemple, est un livre qui montre la souffrance du peuple noir - tant physique que psychologique - et l'importance de sa culture dans la formation du Brésil, mais aujourd'hui encore il est considéré comme anti-noir et fondateur du mythe de la démocratie raciale. Ces ambiguïtés persistent à cause du simple - et scandaleux - fait que les professeurs parlent de cette œuvre sans jamais l'avoir lue.

On ne doit pas non plus mettre beaucoup d'espoir dans l'éducation comme moyen efficace pour diminuer le racisme. La curiosité devant ce qui est différent fait partie de la nature humaine et précède l'apparition de la raison. L'éducation fera ce qu'elle a toujours fait : elle donnera plus d'éléments pour que l'instruit trouve ses objectifs, qui peuvent être antérieurs à sa formation scolaire. Mais à l'éducation formelle s'ajoute la controverse journalistique, une place plus importante faite au Noir dans les médias, les débats familiaux et le hip hop, et les choses s'amélioreront petit à petit. Tout est une question d'augmentation et de cohésion.

Du point de vue pratique, le plus significatif de cette mesure c'est que l'étudiant noir, au lieu de ne se heurter à la question raciale qu'en entendant des offenses dans les cours d'écoles ou qu'en la voyant diluée dans des contenus scolaires insipides, aura le sujet qui lui tient tant à cœur débattu en salle de classe, en présence de ses camarades blancs. Ainsi il aura plus d'éléments à sa disposition - culturels et psychologiques - pour se faire une idée sur le long chemin qu'il doit encore parcourir, avant qu'il ne soit respecté comme un égal, et non seulement toléré.



* Marco Frenette est journaliste et auteur de Preto e Branco - A Importância da Cor da Pele (Editora Publisher Brasil)


Source : Agência Carta Maior
Traduction : Sandrine Lartoux pour Autres Brésils