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Comment articuler démocratie représentative et démocratie
participative dans un pays aussi vaste que le Brésil ? Celui-ci
est un État fédéral avec de multiples centres de
pouvoir et un système complexe d'interdépendance, politique
et financière, entre différentes sphères, gouvernementales,
non gouvernementales, multilatérales. L'organisation politique
et administrative est un emboîtement de l'Union, des Etats, du District
Fédéral et des
" Municipalités ", tous autonomes selon la Constitution.
À chaque niveau, sont présents les pouvoirs législatif,
exécutif et judiciaire. On dénombre 5.507 municipalités,
dont les maires, vice-maires et conseillers sont élus au suffrage
universel. Dans ce cadre institutionnel, une véritable recherche
d'équilibre entre les structures et les modes de gouvernement puise
à des racines très anciennes, dans les mouvements d'éducation
populaire, un temps interrompus par la dictature. Avec l'accession du
PT au pouvoir et l'élection de Lula, cette double dynamique qui
vise à la fois à donner le pouvoir (empowerment)
et à définir les cadres d'une citoyenneté trouve
une consécration.
N'est-elle pas source d'enseignement pour d'autres pays ?
Décentralisation
: des visions contradictoires
Dans un État aussi vaste et aussi complexe que le Brésil,
les efforts en vue d'une décentralisation ont toujours été
importants. Mais elle a pris des visages très divers selon les
gouvernements, démocratique, populiste ou dictatorial, lestée
parfois d'ambiguïtés et obtenant des résultats très
contradictoires. L'idée de la décentralisation a été
étroitement liée à celle de développement.
Ainsi pour mettre en oeuvre une politique de régionalisation dans
les années 50, des surintendances régionales furent créées
: SUDENE (pour la région du Nordeste), SUDAM (pour la région
de l'Amazonie), et d'autres organismes régionaux d'incitation au
développement appuyés sur des mesures d'aide fiscale.
La décentralisation était d'abord justifiée par un
impératif d'ordre économique et de développement.
Dans la pratique, il s'est plutôt agi d'une déconcentration,
avec délégation de compétences, mais sans réelle
délocalisation du pouvoir de décision, d'un aménagement
spatial des institutions administratives de l'Etat pour assoir une politique
de développement régional.
Les relations entre les niveaux du gouvernement ont toujours connu des
tensions. Une manière de diminuer les pressions était de
concéder des aides financières et d'accorder certains arrangements
selon le poids politique des régions. Mais le clientélisme
et la pratique oligarchique dominaient toujours la vie politique brésilienne.
Les années
60/70 ont correspondu avec une volonté de planification stratégique
mais aussi avec l'émergence d'une culture " politique municipaliste
" : se mettent en place les Plans de Développement Local Intégré,
les Projets de Développement Intégré, les Projets
de Développement Communautaire
Plusieurs municipalités
recourent dans leur gestion à des méthodologies participatives.
Les premières tentatives se font jour d'une participation restreinte,
instrumentale, avec le souci d'impliquer des catégories sociales
directement concernées par un projet spécifique ou un programme
de dimension locale. C'est la municipalité qui définit le
niveau de participation et la population concernée par le projet.
Des organismes de gestion et de planification sont créés
pour apporter leur appui aux collectivités territoriales ou aux
communes intéressées par la planification stratégique
et par une méthodologie participative. Toute une élite intellectuelle
se forme à l'aménagement du territoire, au développement,
à la planification urbaine.
La méthodologie de l'éducation populaire
Mais, parallèlement,
tout un courant d'éducation populaire s'étend à travers
le pays; les mouvements ouvriers, paysans, les syndicats s'organisent,
les pastorales populaires émergent dans les diocèses, les
Communautés ecclésiales de base (CEB) transforment le visage
de l'Église catholique, l'option préférentielle pour
les pauvres donne les bases d'une Théologie de la Libération.
De même, des centres de formation d'éducateurs sont créés
par différentes municipalités. Les partis politiques, et
d'abord le parti Communiste, veulent aussi former leurs cadres.
L'éducation populaire se comprend comme un processus de formation
intégrée, qui développe les capacités pour
l'exercice d'une citoyenneté active, critique et participative.
L'individu doit devenir sujet et non plus objet de l'histoire. Citoyen,
il pourra user de sa capacité de création, de proposition,
de pression et de protestation. Cet élan multiforme pousse les
administrations municipales à impliquer la population dans la formulation
et la décision des politiques publiques. Une forte mobilisation
autour des réformes sociales de base commence, avec la prise en
compte de cet élan par les municipalités.
Mais ces premiers essais d'une culture participative sont très
vite interrompus par la dictature militaire. Les centres d'éducation
populaire, adeptes de la méthode de Paulo Freire, sont fermés,
les syndicats, les associations de base, les mouvements sociaux sont interdits.
Les intellectuels, les leaders des mouvements populaires sont arrêtés,
persécutés, torturés. Nombre d'entre eux sont contraints
à l'exil.
Pourtant, malgré
la répression, qui se poursuit pendant toute la période
de la dictature, " la pédagogie de l'opprimé "
(Paulo Freire) continue son uvre dans la clandestinité, dans
les favelas, dans les quartiers populaires. Avec le souci de se laisser
éduquer mutuellement, de socialiser le savoir-faire de chacun au
bénéfice d'un projet collectif de transformation. Sous la
protection des secteurs les plus progressistes des Églises et avec
l'appui de la solidarité internationale, les organisations populaires
poursuivent leur travail d'éducation et de culture.
Dans les années 80 apparaissent de nouveaux mouvements (le Mouvement
des Sans Terre
) et des ONG de développement se restructurent.
Dispersés, et souvent très fragiles, ils mènent le
combat pour la démocratisation. Mais celle-ci ne se conçoit
plus comme l'instrumentalisation des associations et des organisations
populaires dans le champ politique traditionnel, mais comme l'occasion
pour elles de faire autrement de la politique.
De leur côté, les exilés s'organisent en petits groupes
de réflexion autour des alternatives politiques à construire
lors de leur retour au Brésil. Certains d'entre eux ont vécu
dans des pays communistes, mais dès la fin des années 70,
la majorité se retrouve dans des pays d'Europe occidentale, dont
beaucoup à Paris. Un regard critique sur le socialisme réel
et sur la démocratie dans les pays capitalistes alimente de longues
discussions. Quelle serait l'alternative pour la gauche ? Reconnaître
la démocratie comme valeur universelle implique que la conquête
du pouvoir et le contrôle de l'Etat ne passent plus par la lutte
armée. Une nouvelle culture démocratique doit être
fondée sur la citoyenneté active, valorisant le pluralisme
des identités sociales à partir des multiples appartenances
ethniques, géographiques, culturelles, politiques.. Il sera important
de reconnaître le rôle joué par les nouvelles organisations
sociales qui mènent dans le pays la lutte contre la dictature et
pour un développement solidaire et durable.
C'est dans ce contexte, riche en discussions et polémiques, que
naît le Parti des Travailleurs. Comment réunir la diversité
et respecter la différence? À partir du pluralisme des mouvements,
des expériences et de la maturité des exilés politiques,
des attentes de la nouvelle génération qui n'a connu que
la dictature
, tous ensemble vont essayer de bâtir un programme
politique !
Citoyenneté et décentralisation
La culture participative
s'enracine tout d'abord dans les organisations et les mouvements sociaux
: chacun est appelé à découvrir une utopie réalisable.
Et tous ensemble ils pourront contribuer à un bonheur commun !
Le slogan du P.T était : " sem medo de ser feliz ", -il
ne faut pas avoir peur d'être heureux.
Peu à peu la dictature se voit délégitimée
par l'émergence d'une nouvelle société civile. Une
grande campagne nationale est organisée pour demander les élections
au suffrage universel (mouvement pour les élections directes) en
1985. La démocratie représentative traditionnelle est amener
à se réorganiser et la transition démocratique finit
par se faire avec l'aval des militaires.
La mobilisation des mouvements sociaux, des ONG de développement,
des syndicats, des partis politiques d'opposition pour la démocratisation
de l'Etat ne cessent pas pour autant. L'accord entre les partis traditionnels
et les militaires n'envisageait qu'une ouverture politique lente et graduelle
Pour la première
fois une véritable articulation se met en place entre les représentants
des différentes catégories sociales, des secteurs populaires
jusqu'alors exclus en tant qu'interlocuteurs. Les ONG, les syndicats,
les mouvements sociaux, les pastorales, les associations de quartiers
ou des favelas, celles des indigènes, des noirs, des femmes, des
homosexuels, etc. se considèrent comme des acteurs de cette nouvelle
société civile. Ils vont jouer un rôle actif dans
la contribution collective pour élaborer une nouvelle constitution
brésilienne : plus de 3000 propositions sont rédigées.
C'est bien de la conquête d'une citoyenneté politique qu'il
s'agit, qui veut casser la culture de l'exclusion et ouvrir des chemins
pour l'apprentissage de la négociation démocratique. Les
travaux en vue d'une nouvelle constitution démocratique et populaire
en ont marqué le début : celui-ci doit élargir l'espace
pour une gestion participative.
Re-démocratiser le pays
En 1988, la Constitution
brésilienne apporte en effet des changements considérables
dans les structures politiques et sociales. La décentralisation
de la gestion municipale doit garantir la participation de la population
à travers des organisations représentatives. Celles-ci verront
leur rôle reconnu dans l'élaboration et le contrôle
des décisions municipales à tous les niveaux ( Art.194 et
Art.204).
Les premières élections municipales dans la nouvelle République
seront alors l'occasion d'une forte participation des représentants
de la société civile. La réforme de la gestion municipale
est devenue une question centrale pour un renouvellement politique. Les
grandes municipalités comme Porto Alegre, Sao Paulo, Belo Horizonte,
Rio de Janeiro, Fortaleza, Recife, Belém, une centaine des moyennes
et petite communes, sont conquises par les partis de gauche, en majorité
du PT.
Naturellement cette recherche d'intermédiation entre l'État
et la société n'est pas toujours un fleuve tranquille
Mais le processus engagé ouvre un chemin pour restaurer la démocratie
et trouver des réponses à la crise économique. Les
gouvernements locaux sont amenés à jouer un rôle important
dans la fourniture de services sociaux et pour amortir les effets de la
politique économique nationale. Cette décentralisation ne
va pas sans contradictions : en même temps qu'il transfère
pouvoirs et ressources aux municipalités, le gouvernement fédéral
diminue drastiquement leurs capacités d'investissement pour minimiser
les inégalités inter et intra-régionales.
Les expériences sont riches d'enseignement associant démocratie
représentative et démocratie participative. Certes, ces
expériences sont encore loin d'avoir produit une véritable
culture démocratique dans l'ensemble du pays. Mais elles représentent
un acquis essentiel pour affronter les limites et les contradictions léguées
par une histoire dominée par les oligarchies.
Démocratie
représentative versus démocratie participative
La Constitution a
conféré des pouvoirs importants aux organismes législatifs
à tous les niveaux. Et d'abord à celui des municipalités
: le Conseil Municipal est reconnu dans ses responsabilités de
cogestion et de contrôle face au pouvoir exécutif.
Avec le concours du Maire, il élabore les décisions applicables
localement. La " Loi Organique " de toute municipalité
doit préciser les sujets qui sont de sa compétence législative
et d'abord son rôle pour adopter les programmes généraux
et le Budget Municipal.
Il est compétent pour voter des résolutions référendaires,
pour approuver, autoriser, ou élaborer des avis indépendants
de ceux préparés par l'exécutif municipal.
Dans le contrôle du budget, il peut se faire aider par la Cour des
Comptes de l'Etat. Plusieurs mécanismes sont prévus : demande
d'information au Maire, convocation des assistants directs de celui-ci,
mise en place de commissions d'enquête, réquisition pour
examen des comptes de la municipalité, etc. Enfin le Conseil Municipal
a la charge de juger le Maire et les Conseillers Municipaux en cas d'infractions
politico-administratives.
Les Conseils Populaires
Les Lois Organiques
d'un certain nombre de municipalités brésiliennes prévoient
la mise en place de deux autres types de conseils: les Conseils Populaires
et les Conseils Sectoriels.
Les premiers sont chargés de discuter et d'organiser la consultation
lors de l'élaboration des politiques municipales. Ils sont généralement
composés d'associations populaires. Il s'agit d'organismes autonomes,
avec leurs propres statuts, non subordonnés à l'Administration
Municipale.
Les Conseils Sectoriels, quant à eux, sont liés au Pouvoir
Exécutif Municipal. Composés de représentants de
l'Exécutif, du Législatif et des associations, ils permettent
de suivre la mise en oeuvre de la politique municipale dans chaque secteur.
Ils sont des organes de consultation et d'inspection.
Le fonctionnement de ces nouveaux mécanismes de discussion et d'articulation
entre le divers acteurs sociaux et le pouvoir demande encore d'être
mis au point dans plusieurs municipalités. Il s'agit d'un véritable
défi, qui requiert de la part des conseillers une grande connaissance
de la réalité sociale, des finances et des politiques municipales.
Ils ne pourront, surtout, faire vivre ces dispositifs que s'ils permettent
de faire le lien entre les politiques publiques et les demandes sociales.
Leur responsabilité est à la fois de participer aux diagnostics
des municipalités, de déterminer des possibilités
à partir desquelles seront élaborés les programmes
de développement, d'étudier les diverses politiques sectorielles
et les programmes décidés pour y intéresser les communautés
et les groupes concernés. Ils interviennent aussi au moment de
la préparation du budget municipal, pour que soient prévues
les ressources correspondant aux propositions pour chaque secteur. Ils
suivent, conseillent, évaluent et contrôlent les services
fournis à la population par les organismes publics dans leur mise
en oeuvre.
La participation,
jusqu'où ?
Les expériences dans la manière de combiner démocratie
représentative et participative sont très hétérogènes.
La capacité n'a pas été partout semblable à
profiter des avantages de la décentralisation, et la participation
populaire a été diversement suscitée. Selon les lieux,
selon les rapports de forces, la culture et la tradition du pouvoir local.
les programmes, les projets et les mécanismes institutionnels ont
pris les formes les plus diverses.
La participation peut rester instrumentale. Elle cherche d'abord à
impliquer des catégories sociales concernées par un projet.
Mais c'est toujours la municipalité qui définit ce niveau
de participation. La participation peut être celle d'une parole
donnée: elle vise à organiser un débat : forums,
conseils communautaires pour permettre à chacun d'influer sur les
décisions qui le concernent. Mais la démocratie représentative
entend préserver la capacité de décision de ceux
qui ont été élus responsables des communautés
locales.
La participation comme " empoderamento ", au contraire, signifie
que les groupes et les personnes qui étaient exclus du processus
de décision en ont pris conscience et, veulent entrer dans l'espace
politique et inventer des possibilités d'action collective qui
promeuvent des changements. La participation, comme la liberté,
et la démocratie, ne sont solidement acquises que si elles sont
le résultat d'un effort collectif, d'un groupe.
Les initiatives
de participation les plus connues :
- Budget Participatif
: la société civile discute et décide la réalisation
des travaux et des services prioritaires pour la ville ( il n'y a pas
ici de modèle unique, la méthodologie varie selon la municipalité).
- Congrès de la Ville : c'est un espace de discussions et
de décisions, en dehors des structures administratives, où
les élus et la société partagent la réflexion
sur les politiques publiques et planifient l'avenir de la ville.
- Programmes d'aide à la construction de logements, urbanisation
des " favelas " : ces programmes sont élaborés
et mis en place avec la population. L'entraide dans la construction de
logement est organisée par des coopératives d'accès
à l'habitat.
- Le Budget participatif de la jeunesse à Belém, dans
l'État du Para en Amazonie : les jeunes de 12 à 25 ans
font des propositions sur le sport, la culture, les loisirs. La première
année, 5000 jeunes y ont participé; l'année suivante,
ils étaient plus de 10 000.
- Les projets de développement sont élaborés dans
différents domaines, sur la base d'un partenariat élargi
(ONG, Mouvements sociaux, syndicats, Centre de Recherches, Université).
- Participation conjointe au Plan de développement local intégré.
- Commission de gestion des équipements : elle vise à impliquer
les usagers dans le contrôle des équipements des villes.
- Forums, conseils municipaux sectoriels (santé, éducation,
transports, etc.
) Créés auprès des secrétariats
de la municipalité, ils ont pour but d'élaborer des plans
d'orientation et d'action, et de suivre la mise en place des projets.
De multiples exemples
pourraient encore être cités. Tous témoignent de la
même recherche : comment, dans la définition des priorités,
inclure les représentants de la société civile organisée
et refléter la volonté de gouverner autrement ?
Cette démarche brésilienne pour bâtir un pouvoir local
à partir d'un partenariat entre démocratie représentative
et démocratie participative, ne peut-elle contribuer au débat
français ? Ici aussi s'exprime le besoin de multiplier les espaces
pour l'exercice d'une citoyenneté plus active, où les rapports
de pouvoir soient ouverts à la contestation démocratique.
BIBLIOGRAPHIE:
Constitution de la République Fédérative du Brésil,
1988.
Refinetti Martins, Maria Lucia. Os desafios da Gestao Municpal Democratica
- Santos. POLIS, 1998.
Steil, Carlos Alberto. Projetos Sociais. Instituto de Filosofia e Ciencias
Humanas da Universidade Federal do Rio Grande do Sul, 2001
Loi Organique de la Municipalité de Campina Grande, 1992.
Municcipios Brasileiros-Ivony L.Saraiva e Mria do Socorro de Oliveira-CENTRAC-1997
MEDAUAR, Odete. Direito Administrativo Moderno, Editora Revista dos Tribunais,
São Paulo, 1992.
* Economiste, consultante internationale pour la coopération au
développement
Article publié dans la Revue Trimestrielle
Projet, numéro 274-2003
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