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Vol en aveugle |
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De nombreuses raisons se sont cumulées, au cours de notre histoire, rendant particulièrement difficile le déchiffrement, même imparfait, de l'énigme brésilienne. Même indépendants, nous continuons à être un animal très étrange dans la zoologie des nations : une société jeune, fille de la modernité, conçue dès le départ pour servir le marché mondial, fondée sur un esclavagisme prolongé et tardif, seule monarchie sur un continent républicain, assise sur un territoire très étendu sous les tropiques, avec un peuple en voie de formation sans un passé profond dans lequel il puisse ancrer son identité. Quel avenir peut être réservé à une telle nation ? Longtemps, les tentatives pour comprendre cette énigme et élaborer une théorie du Brésil sont restées, en grande partie, vaines. On ne savait rien faire d'autre que copier les savoirs de l'Europe, où les déterminismes, géographique et racial, qui y prédominaient nous condamnaient irrémédiablement. Ce n'est que dans les années 1930, après plus de cent ans d'indépendance, qu'on a commencé à tisser le fil de notre propre écheveau. On doit au conservateur Gilberto Freyre, en 1934, avec Maîtres et esclaves, une re-lecture révolutionnaire du Brésil, vue à partir du complexe du sucre éclairé par l'anthropologie culturelle moderne : Freyre a tout boulevresé en abandonnant le point de vue de race, en privilégiant celui de culture, qui donne une place prépondérante au rôle civilisateur des noirs et des indiens dans la formation de la société brésilienne. On doit à Sérgio Buarque, en 1936, avec Racines du Brésil, un essai précurseur - un " classique des origines ", selon Antônio Cândido, dans lequel il tentait de comprendre comment une société rurale, d'origine ibérique, vivrait l'inévitable transition vers la modernité urbaine et " américaine " du 20ème siècle. On doit à Caio Prado, en 1942, avec Formation du Brésil contemporain, la dernière révélation de nos origines comme une entreprise coloniale, accompagnée d'une forte hypothèse selon laquelle l'histoire du Brésil a un sens, celui de la transformation de cette entreprise, que nous avons été, en une nation, que nous serons. On doit enfin à Celso Furtado, une brillante synthèse de la Formation économique du Brésil, dans un livre qui s'appuyait sur l'histoire pour montrer les défis fondamentaux de la modernisation brésilienne au 20ème siècle. Un
pays qui a cessé d'exister Ce n'est pas la peine
de savoir si cette image du Brésil était " vraie "
ou Jusqu'à quel point cette image idéologique - même simplement considérée comme ça, comme image idéologique - est-elle toujours viable ? Je ne demande pas - notez bien - si elle est " réelle " ou non car cela n'aurait pas de sens. Je demande seulement si elle continue à organiser notre imaginaire collectif, car c'est dans cette mesure qu'elle devient réelle. Je commence à en douter, et je le regrette profondément. Les informations de ces dernières semaines nous parlent d'un autre pays. Les massacres innommables qui arrivent continuellement aux journaux - à Rio de Janeiro, dans le Rondônia, à São Paulo - ne sont que la partie visible d'un immense iceberg, car la grande barbarie du quotidien reste dispersée et silencieuse. Elle émerge, de façon anonyme et bureaucratique, dans les chiffres sans âme de l'IBGE : 600 000 homicides ces dix dernières années, les prisons et centres de détention pour mineurs hyper subventionnées, les favelas dominées par le trafic, les prospections minières qui se multiplient et les banlieues gigantesques ne sont pas des lieux de vie de mulâtres joyeux, créatifs et sensuels. Aucun futur ne se construit dans ces lieux. Aujourd'hui l'anthropophagie n'est plus culturelle. Les efforts des intellectuels qui nous ont précédés ont laissé des points de départ précieux. Mais je commence à croire qu'ils nous ont parlé d'un pays qui, du moins en partie, a cessé d'exister. Le Brésil de Gilberto Freyre s'organisait autour de la famille élargie de la maison du propriétaire, un espace intégrant dans l'inégalité ; celui de Sérgio Buarque entrait tout juste dans l'aventure de l'urbanisation ; celui de Caio Prado maintenait la perspective de la libération nationale et du socialisme ; celui de Celso Furtado était une économie dynamique, qui vivait une modernisation industrielle accélérée. Nous
n'avons pas une théorie du pays Tous ces processus
sont là, à nous défier, exigeant de nous un effort
d'analyse peut-être plus intense que celui réalisé
par les générations de nos maîtres. On ne sait pas
encore bien jusqu'à quel point de tels processus ont altéré
définitivement les conditions sociologiques de notre existence,
ni dans quelle direction. On n'a pas encore de théorie sur le
Brésil contemporain. On vole en aveugle. PS. Dans ce nouveau
contexte de démontage culturel du Brésil on apprend que
l'université de Brasilia a commencé à photographier
les candidats, lors de leur inscription, pour qu'une commission - serait-ce
une commission académique ?- puisse décider de qui est admis
ou non, conformément au régime des quotas raciaux. L'exacte
graduation de la couleur de peau de chacun sera examinée et jugée.
C'est de l'arianisme à l'envers, dont on se souviendra comme l'une
des décisions les plus honteuses jamais prise par une institution
brésilienne d'enseignement. * César Benjamin
est l'auteur de A Opção Brasileira (Contraponto,
1998, 9ème édition) et de Bom Combate (Contraponto,
2004). Il rédige mensuellement une analyse d'économie et
d'économie politique sur le site www.outrobrasil.net. |
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