|
Retour

Photo
: Alessio Moiola
Le reporter était
parti à la recherche des Awá-Guajá, dans l'Etat du
Maranhão. Il a fini par découvrir une entreprise de São
Paulo qui se cachait derrière les coupes illégales de bois
et la tentative d'appropriation illégale des terres indigènes
: c'est le même groupe qui est responsable de l'infrasctructure
du SIVAM.
Des piles de papiers,
près de 5 000 feuilles, composent les trois procès du Tribunal
de São Luís do Maranhão où est impliquée
la société d'élevage Agropecuária Alto Turiaçu
Ltda. On l'accuse de déboiser les terres des indiens awá-guajá
pour essayer de se les approprier illégalement.
Le n° 94.2455-0 est le plus ancien. Il s'agit d'une action menée
par l'entreprise contre la FUNAI (Fondation Nationale de l'Indien) en
1994 dans l'objectif de s'approprier 37 980 ha. Selon les rapports d'enquête,
90% de ces terres appartiennent aux Awá-Guajá, un des derniers
peuples nomades du Brésil, qui court le risque d'extinction, justement
pour manque de terres.
Parmi les 19 000 indiens de l'Etat, les 300 indiens awá-guajá
sont les seuls à ne pas avoir leurs terres délimitées.
" D'ici la fin de l'année je déciderai à
qui appartient la zone ", promet le juge José Carlos Madeira.
Les autres procès, datant de 2002, sont menés par le Ministère
Public Fédéral (MPF) et sont terminés. Dans l'un
d'eux, le MPF demandait la délimitation physique de la réserve.
Le 27 août dernier, le juge a donné un délai de 45
jours pour que la FUNAI commence la délimitation. L'autre action
publique implique aussi l'Institut Brésilien de l'Environnement
(IBAMA), qui a autorisé la coupe du bois. En juin, le juge a annulé
la décision de l'institut fédéral et infligé
une amende de 10 000 réaux par jour en cas de retour des bûcherons
de Alto Turiaçu Ltda. pour déboiser la zone. L'IBAMA, cependant,
a contesté la décision, affirmant que " le projet
de gestion de la forêt approuvé se trouve en dehors de la
zone litigieuse et est correctement contrôlé". L'entreprise
et l'institut fédéral ont tous deux fait appel. " J'ai
acheté ces terres de l'Institut des Terres du Maranhão ITERMA)
et d'autres propriétaires ", raconte Cláudio Azevedo
Donizete, qui se dit propriétaire de l'entreprise d'élevage.
Mais dans les compte-rendus du procès on peut constater l'unique
acte de vente présenté concerne seulement 2 996 ha et non
pas 37 980. De plus, Cláudio Azevedo n'est pas le nom indiqué
administrativement comme propriétaire de Alto Turiaçu. Les
véritables propriétaires sont à São Paulo
: Salim Taufic Schahin et Milton Taufic Schahin, qui dirigent le groupe
Schahin Cury. Mais Cláudio Azevedo n'est pas uniquement un prête-nom.
" C'est un homme puissant et très influent dans la région
", révèle un responsable politique qui préfère
garder l'anonymat par peur des représailles. Non seulement Cláudio
Azevedo est le président de l'Association des Eleveurs de l'Etat
du Maranhão, mais il jouit aussi d'un grand prestige dans le Palais
des Lions, siège du gouvernement de l'Etat.
L'élevage industriel n'est qu'une des activités de ce groupe
économique présent sur le marché depuis 36 ans. Immobilier,
télécommunications, énergie, pétrole, gaz,
finances, contrôle satellite, font aussi partie de ses champs d'action.
Le groupe Schahin Cury entretient aussi de bonnes relations avec le milieu
politique de São Paulo. Dans les administrations des ex-maires
Paulo Maluf (PPB) et Celso Pitta (PSL), ils ont obtenu des contrats pour
diverses constructions, comme le Projet Cingapura.
Il se trouve que ce n'est pas que dans l'Etat du Maranhão que le
groupe a affaire à la Justice.
La Banque Schahin subit une enquête du Ministère Public de
São Paulo au sujet de prêts (17 millions de réaux)
accordés à huit des douze coopératives du Programme
d'Assistance Santé (PAS), projet de Maluf qui s'est poursuivi durant
la gestion de son successeur, Celso Pitta.
De bonnes relations
avec Brasilia. Schahin Cury a été le groupe responsable
des constructions civiles et de l'infrastructure du Système de
Vigilance de l'Amazonie (SIVAM). Selon le colonel Paullo Valente, du service
de communication du projet, cela a coûté 110 millions de
dollars. " Une affaire sans concurrence parce que Schahin Engenharia
a été la seule entreprise à se proposer ",
révèle-t-il.
Selon la propagande officielle, le SIVAM a pour objectif de protéger
" l'Amazonie Légale " - formée de neuf Etats,
dont une partie du Maranhão - grâce au contrôle du
trafic aérien à l'aide de radars, d'un contrôle environnemental
et d'images satellites.
Au sujet des plaintes impliquant le nom d'une de leurs entreprises, les
frères Schahin ne veulent pas s'exprimer tant que la question est
aux mains de la justice. Cependant, ils poursuivent leurs affaires dans
le nord, par l'intermédiaire de leur
" représentant ", Cláudio Azevedo. Ils vont d'ailleurs
inaugurer une usine de produits laitiers, la Sanlate, à Santa Inês,
près de Zé Doca, pour les distribuer sur 14 communes de
la région.
Le prestige, le groupe n'en manque pas. Le colonel Paullo Valente, par
exemple, ne voit aucun problème éthique dans le fait
qu'un groupe sous enquête judiciaire - justement pour tentative
d'appropriation illégale de terres indigènes - participe
à un projet d'intérêt public comme le SIVAM.
" C'est la FUNAI qui s'occupe des indiens. ", dit-il,
" s'il y avait des irrégularités, ce n'était
pas à nous, l'Aéronautique, à faire l'enquête.
". De son côté, la directrice régionale de la
FUNAI, Elenice Viana Barbosa, dit ne pas connaître le goupe de São
Paulo, " encore moins ses relations avec Alto Turiaçu
".
La meilleure défense du groupe a pris la forme d'éloges.
Durant l'inauguration du SIVAM, à Manaus au mois de juillet, le
président Fernando Henrique Cardoso a déclaré : "
Je veux remercier ici tous ceux qui ont travaillé pour arriver
à ce résultat. En particulier le groupe Schahin, car seuls
ceux qui connaissent l'Amazonie savent les difficultés de construction
dans cette région humide ".
Sur une terre infestée de tronçonneuses et de plus de 200
envahisseurs, qu'ils soient propriétaires terriens, forestiers
ou simples colons, les Awá-Guajá connaissent aussi la difficulté
de vivre dans la région, et certainement mieux que ces entrepreneurs
de São Paulo.
(Zé Doca, Etat
du Maranhão, octobre 2002)
Traduction
: G. da Costa
* Paulo Pereira Lima
est le rédacteur en chef de Sem Fronteiras
|