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Nous sommes face à
une significative victoire politique de Lula à l'occasion de l'élection
présidentielle au Brésil. La victoire de Lula exprime la
défaite infligée aux diverses alternatives qui furent construites
par Fernando Henrique Cardoso, dont le gouvernement sort des élections
en subissant une défaite retentissante. Avec toutes ses limites
- qui sont grandes - la victoire des gauches et de Lula [au sens de pluralité
des gauches au sein du Parti des travailleurs (PT), en dehors du PT, sous
la forme de mouvements sociaux, d'organisations comme le MST, etc.] indique,
pour le Brésil, un moment opportun qui pourrait altérer
l'histoire récente de notre Amérique latine.
De Collor à
Cardoso
Dès lors, il
est important de souligner que la victoire de Lula constitue tout d'abord
une déroute politique du néolibéralisme qui a désarticulé,
au moins depuis le début des années 1980, toute l'Amérique
latine. Si la phase initiale du néolibéralisme au Brésil
a pris consistance sous le gouvernement de Fernando Collor de Mello (1),
ce fut lors des gouvernements de Fernando Henrique Cardoso [entré
en fonction en 1995] qu'un ensemble de mesures néolibérales
se développa effectivement. Tout cela a charrié de profondes
mutations qui ont mis en pièces le pays en approfondissant ses
plaies sociales. Comme dans toute l'Amérique latine, le chômage,
la précarisation du travail, l'exclusion et diverses formes de
barbarie prolifèrent.
Victorieux en 1994, après le désastre de la période
Collor, F. H. Cardoso a réussi à être réélu
en 1998. S'il n'avait pas réussi avec son premier gouvernement
à susciter quelques contentements, il ne serait jamais entré
dans l'histoire du Brésil comme un gouvernant aussi désastreux.
Mais sa réélection avait pour sens d'opérer un regroupement
des besoins sociaux et de reproduction du capital tout autant que des
vanités des partisans du PSDB (Parti de la social-démocratie
brésilienne), le parti de F. H. Cardoso. Aujourd'hui, il termine
tristement son tragique (mauvais)gouvernement.
Que s'est-il passé durant cette période ? Nous devons souligner,
tout d'abord, que l'infrastructure productive brésilienne a été
fortement désarticulée. Et émerge un pays qui fait
face, littéralement, à un dénuement au plan énergétique,
à une désindustrialisation dans beaucoup de secteurs et
à une intégration à " l'ordre mondial "
par le biais d'une désintégration sociale.
La corruption s'est répandue dans presque toutes les sphères
du gouvernement, depuis l'achat de votes pour des réélections
jusqu'aux privatisations qui ont touché de nombreux segments productifs
de pointe qui étaient étatisés. La surveillance et
la répression politiques sont restées vivaces et, dans ses
traits les plus rudes, il est difficile de discerner la différence
entre les coups portés au Mouvement de sans terre (MST) et ceux
qui ont été portés aux délinquants narco-trafiquants.
La désorganisation du travail et des classes laborieuses a avancé
à grands pas. Le chômage a explosé. Presque tous les
secteurs productifs " étatiques " [dans lesquels l'Etat
intervient] ont été liquidés par les privatisations.
La croissance extérieure n'a fait que croître et le pays
est devenu encore plus vulnérable. La plus récente crise
économique et la volatilité du taux de change real-dollar
démontrent que le Brésil se subordonne aux diktats du Fonds
monétaire international (FMI) et de l'empire nord-américain.
Il subit aussi les effets des crises financières internationales,
à tel point que nous avons le sentiment que le démantèlement
du pays opéré sous le gouvernement de F. H. Cardoso a une
dimension difficile à appréhender et peut-être irréversible.
C'est certainement la lecture que F. H. Cardoso a dû faire du slogan
du président Juscelino Kubitschek de Olivera [président
du Brésil de 1956 à 1960] : "Le Brésil devrait
croître de cinquante ans en cinq ". F. H. Cardoso s'est adapté
de la façon suivante à ce slogan : détruire cinquante
ans en un peu plus de cinq ans.
C'est au moment où la situation internationale est une des plus
dégradées au cours de ces dernières décennies,
au moment où le monde est complètement guidé par
la raison instrumentale [par une logique aveugle] et commandé par
la marchandise et l'argent, au moment où les Etats-Unis et leur
pouvoir destructeur exercent une politique impériale agressive,
unilatérale, néocoloniale, au moment où la dépendance
brésilienne est encore accrue face à la crise économico-financière
internationale que le gouvernement nuisible du PSDB de F. H. Cardoso a
montré ce qu'il a été capable de faire. Et, aujourd'hui,
on peut regarder ce qui reste de ce pays, dépendant et désorienté.
Ce qui avait été conçu comme une voie d'intégration
extravertie du Brésil à l'économie mondiale [par
opposition à un développement " autocentré "]
fut en vérité une voie de complète désintégration
intravertie. Le Brésil, après les périodes de Collor
et de Cardoso, est un autre pays, plus fragile, plus discrédité,
plus bafoué.
Dans ce contexte,
comment faut-il appréhender ce que peut signifier la victoire de
Lula et du PT pour le Brésil et aussi pour l'Amérique latine
?
Tout d'abord, il faut
mentionner qu'au milieu d'un affrontement électoral, en fait quelques
mois avant le début des élections, dans un Brésil
sans tradition démocratique, les règles du système
électoral furent altérées et adaptées en vue
de favoriser la candidature officielle. Cela rappelle un peu notre histoire
quelque peu prussienne ; autrement dit, lorsque les classes propriétaires
parlent de changement, leurs intentions conservatrices et de préservation
sont d'autant plus fortes. Lorsque les risques d'une alternance sont plus
grands, plus les choses doivent rester en l'état.
C'est un trait constitutif de notre formation sociale brésilienne,
dont les dirigeants politiques centraux font des compromis au sommet une
marque forte de leur ingénierie politique et de la mécanique
de leur système de domination. Et, aujourd'hui, une fois de plus,
ils visent à appliquer cela. Quand bien même les mesures
ayant trait au processus électoral [possibilité de coalition
entre partis] n'ont pas été bénéficiaires
au parti de l'Ordre. Les disputes et scissions au sein des partis qui
avaient soutenu le projet de F. H. Cardoso ont eu un effet sur le contexte
électoral et doivent aussi être prises en compte pour comprendre
la victoire de Lula.
Malgré les intérêts puissants qui soutenaient la candidature
de José Serra, cette dernière a fait naufrage de concert
avec le néolibéralisme (qualifié de façon
grotesque de social-libéralisme) de F. H. Cardoso, qui flirtait,
il faut le savoir, avec la troisième voie de Tony Blair. Incapable
de faire décoller la candidature de Serra, le gouvernement n'a
pas pu empêcher la montée de la candidature de Lula, du PT
et des gauches brésiliennes. Et c'est ici qu'interviennent le PT
et sa candidature.
Symbole et dynamiques
sociales
Bien plus qu'en 1989,
lorsque Lula s'affronta à Collor, le cadre était favorable
à une victoire de la gauche au Brésil.
Néanmoins, dans sa politique électorale - il faut le souligner
-, le PT fait de nombreuses concessions, s'alliant à un petit parti,
le Parti libéral, assez conservateur. Et le fait de s'allier au
Parti libéral a provoqué une gêne importante dans
la base du PT, parmi les travailleuses et les travailleurs, au sein des
mouvements sociaux, du syndicalisme de classe et du MST combatif. Cette
politique, dictée par les secteurs majoritaires et dominants du
PT, était considérée comme inéluctable afin
d'obtenir une victoire politique et électorale.
Contre les valeurs qu'elle a défendues tout au long de son histoire,
la tendance majoritaire qui contrôle le PT a imposé cette
politique dite " réaliste " s'alliant aux anciens ennemis
du PT et des classes laborieuses.
Mais, parallèlement à cette politique conciliatrice, jamais
la force électorale de Lula ne fut si importante et, lorsqu'il
pouvait être imaginé que Lula fût battu pour la quatrième
fois, c'est à ce moment que sa force électorale et politique
s'élargit en direction de secteurs populaires qui, jusqu'à
maintenant, ne s'étaient jamais tournés au plan électoral
en direction du PT et des forces de gauche.
Comme le Brésil est un pays doté d'un fort conservatisme,
d'un élitisme prégnant qui ont toujours pris des initiatives
pour que des changements indispensables afin de sauvegarder la dignité
de notre peuple, si humilié, la victoire de Lula a, à la
fois, une signification réelle et symbolique qui dépasse
de beaucoup sa politique d'alliances. Il suffit de dire qu'il s'agissait,
pour la première fois, d'une candidature d'origine ouvrière,
peut-être la plus importante de toute l'histoire sociale du Brésil,
qui a gagné le pouvoir gouvernemental. En étant victorieux
électoralement, les représentants du PT et des gauches brésiliennes
devront, toutefois, redessiner leur option et, de cette manière,
chercher effectivement à représenter les aspirations populaires,
les classes qui vivent du travail, dans toutes leurs diversités,
qui incluent aussi bien ceux et celles qui ont un emploi que les chômeurs,
les hommes et les femmes, les jeunes et les personnes âgées,
les Blancs, les Noirs, les Indiens. En un mot, la totalité de ceux
qui désirent ardemment des changements substantiels et réels,
comme le MST et d'autres mouvements sociaux, comme le syndicalisme de
gauche présent dans la CUT (Centrale unitaire des travailleurs),
et qui ne craignent pas d'être de gauche. Se placer sous le charme
d'une bourgeoisie transnationale qui n'a jamais exprimé plus qu'actuellement
son impudence de classe, mais qui sans alternative électorale s'est
rapprochée de Lula, cela ne donnera ni au PT ni à Lula l'ancrage
nécessaire pour conduire les changements qui sont inévitables
et qui ne se concrétiseront que sous l'impulsion et la force des
secteurs sociaux populaires.
Une reconstruction
contre la désintégration " ajustée "
Ce contexte nouveau
permet d'envisager, pour les années à venir, une relance
des luttes sociales au Brésil à un niveau supérieur
à la situation présente. Dans ce but, il est très
important d'élaborer - en ayant à l'esprit la centralité
du monde du travail dans sa quotidienneté ainsi que des mouvements
sociaux et partis politiques de la gauche - une alternative contre l'ordre
avec des contours clairs, qui s'oppose à la logique destructive
du capital qui, jusqu'à maintenant, a suivi les programmes rigoureux
et néfastes du FMI, avec l'éventail de leurs recettes. Le
défi majeur est donc de développer un programme alternatif,
contraire au modèle socio-économique actuel, formulé
à partir du point de vue du monde du travail, un programme apte
à répondre à ses revendications immédiates,
urgentes, mais présentant aussi un horizon sociétal socialiste,
autrement dit n'entretenant pas d'illusions sur le caractère destructeur
et excluant de la logique du capital. Il est clair qu'une telle avancée
ne sera possible que si elle peut prendre appui sur un vaste éventail
de forces sociales issues du travail (et tout autant de celles "
exclues " par la logique destructrice du capital).
Un point fondamental consiste à engager une bataille pour l'élimination
de la surexploitation du travail caractéristique du capitalisme
latino-américain - et tout autant du capitalisme brésilien
- qui est partie prenante de la division inégale internationale
du travail et du capital et qui pénalise les peuples dits du tiers-monde,
dont les revenus (salaires) minimums atteignent des niveaux misérables
; et cela malgré l'existence d'un potentiel productif significatif
(agricole et industriel), comme c'est le cas du Brésil. Ce projet
devra, dans ses caractéristiques essentielles, engager un démontage
du régime d'accumulation capitaliste actuel au travers d'un ensemble
de mesures qui s'opposent à la globalisation et à l'intégration
destructive - imposées toutes deux par la logique du capital mondialisé
et transnational ; ce modèle d'accumulation intègre le Brésil
à l'extérieur [aux besoins économiques des pays du
centre] et désintègre le Brésil à l'intérieur.
Il appartiendra au gouvernement Lula de soutenir le niveau technologique
brésilien à partir d'éléments concrets, en
tenant compte de la science et de la technologie de pointe développées
dans notre pays, en cherchant la coopération avec des pays qui
ont des caractéristiques similaires au Brésil et dont les
lignes de force du développement technologique et scientifique
sont prioritairement conçues pour répondre aux manques et
besoins de notre population laborieuse.
Dès lors, il devra s'opposer à la prédominance du
capital financier et limiter les formes d'expansion et de spéculation
du capital de placement. A l'opposé, il devra inciter les productions
qui répondent aux besoins sociaux de la population laborieuse,
les productions de " choses " socialement utiles, s'inscrivant
de la sorte dans cette lutte contre la " marchandisation " du
monde qui est un thème des mouvements altermondialistes. Les propriétés
et mises en valeur collectives de terres, organisées par le MST,
sont des exemples importants et devraient être poursuivies et approfondies
dans tout le Brésil, lorsque l'on prend en compte " l'univers
agraire " du Brésil et ses potentialités.
Dans cette phase de rébellion importante et d'expectative qui s'exprime
dans toute l'Amérique latine - comme on le voit en Argentine, comme
on le voit avec cette rébellion d'en bas qui prend de nombreuses
formes en Equateur, au Venezuela, en Colombie, en Uruguay, au Mexique-les
réponses que donnera le gouvernement Lula auront un impact allant
bien au-delà du Brésil.
Notre défi majeur - et nous le répétons : cela ne
sera possible que si un projet s'enracine dans un mouvement social et
politique de masse significatif - consistera à prendre des premières
mesures en direction d'une société qui aille au-delà
du capital. Et à partir de cette perspective d'offrir des réponses
à la barbarie qui désole la vie quotidienne des travailleurs
et des dépossédés. Un tel projet sera possible en
développant des actions qui ont comme point de départ des
éléments concrets de la vie quotidienne et qui peuvent rejoindre
des valeurs universelles aptes à permettre de se rendre compte
de ce que peut être une vie dotée d'un sens construit, dans
et dehors du travail, à partir du déroulement de la vie
quotidienne.
Notre horizon doit être, toujours plus, la recherche d'un nouveau
régime de métabolisme social, comme disait Marx, visant
à la production de choses utiles, de valeurs d'usage et non pas
de valeurs d'échange. Nous savons que l'humanité qui travaille
pourrait se reproduire socialement, à l'échelle globale,
éliminant les productions destructrices et visant centralement
la production de biens utiles socialement. Si, toutefois, nous sommes
apparemment très éloignés d'un tel cadre social,
notre Amérique latine doit s'insurger et dire, à tous ceux
qui veulent l'entendre, qu'elle n'accepte plus une destruction aussi grande,
une inhumanité et une barbarie si fortes.
Dès lors, dans une telle perspective, un nouveau dessein sociétal
alternatif et socialiste n'est pas aussi distant qu'on veut le croire.
Voilà le message le plus fort qui ressort des urnes et que conforte
la victoire électorale de Lula. Pour cette raison, l'actuelle bataille
qui se mène au Brésil est une part intégrante et
constitutive des luttes sociales et politiques de tout le peuple latino-américain,
une lutte pour la réhabilitation de sa dignité et pour la
construction d'une humanité devenant effectivement sociale.
(1) Président
de 1990 à 1992. Fernando Collor de Mello, qui a trempé dans
de nombreuses affaires de corruption, suscitera une mobilisation populaire
visant à sa destitution. En août 1992, après une mobilisation
à São Paulo de près d'un million de personnes, Collor
sera destitué par l'Assemblée Nationale. Les "plans
d'austérité Collor" sont au nombre de deux, l'un en
mars 1990, l'autre en avril 1991.
* Ricardo Antunes
est professeur de sociologie à l'Université d'Etat de Campinas
(UNICAMP), dans la région de São Paulo, collaborateur du
MST (Mouvement des paysans sans terre) et de la CUT (Centrale unitaire
des travailleurs), auteur de " Le nouveau syndicalisme au Brésil
", " Classe ouvrière, syndicats et partis au Brésil
" et " Le travail et ses sens ".
Source
: Rebelion
Traduction : A l'encontre
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