|
|
||
|
Ce
texte est le premier d'une série. Le tout vise à donner
une vue d'ensemble de la conjoncture économique, politique et sociale
brésilienne, après plus d'un an de gouvernement Lula. Brasil de Fato - Comment voyez vous la situation du pays, et, principalement, comment analysez vous cette première année du gouvernement ? Fabio Konder Comparato
- La situation générale du pays est préoccupante.
Pas seulement cette année mais depuis plusieurs années.
Nous connaissons depuis longtemps une croissance du PIB sans pour autant
constater aucune possibilité d'amélioration de la mauvaise
distribution des richesses. Le gouvernement Lula a introduit un très
grand espoir, une chaleur humaine extraordinaire, et il est en train de
détruire, petit à petit, cette espérance, ce
qui est très grave, car gouverner ce n' est pas seulement exercer
le pouvoir. C' est aussi fonder les actions du gouvernement selon la conscience
et l'espoir du peuple. BDF - Ils ont fini par être dominés Fabio Konder Comparato - Ils se sont faits avaler par le gouffre du pouvoir. BDF - Ils ont beaucoup insisté sur le fait que cette année était une année préparatoire pour la croissance et pour les changements. Vous croyez que c'est possible, vu la manière dont les choses sont posées ? FKC - Je crois que c'est impossible et je me demande si les personnes qui sont là-haut, qui sont intelligentes et qui ont une bonne connaissance des données, croient réellement à ce qu'elles disent. Impossible car il n'y a pas besoin de croissance en 2004, mais 2005 ou 2006 auraient besoin d'investissements. En 2003, le total des investissements dans le pays a été de 10% inférieur à 2002. Lula a dit qu'en 2004 cela va changer, mais la situation ne peut pas changer l'année prochaine car ce qui asphyxie l'économie brésilienne c'est le niveau d'endettement de l'Etat. BDF - C' est un peu la justification que l'équipe du gouvernement a donnée : ils ont pris le pays avec un héritage, principalement celui du gouvernement précédent [de Fernando Henrique Cardoso]. FKC - Ce n' est pas
une justification puisqu'au lieu de réduire, ils ont approfondi
cela. Ils ont augmenté les contraintes financières au-delà
de ce qui était exigé par le FMI, comme l'augmentation
de l'excédent budgétaire primaire**. Ils viennent même
de dire, par l'intermédiaire du ministre de l'économie,
félicité presque tous les jours par le président
de la République, que cet excédent primaire de 4,25 doit
durer au moins dix ans. Il est impossible de réunir des capitaux
publics pour l'investissement avec cette contrainte. Je ne crois pas que
le personnel de la Banque Centrale et du Ministère de l'économie
ne savent pas faire les comptes. Ils sont parfaitement conscients de cela.
Au contraire, on pourrait dire : que signifie ne pas payer la dette publique
? C'est ce que fait le Parti des Travailleurs. Ce qui se passe est
qu'ils ne se sont jamais préparés sérieusement pour
cela car il y a la dette externe et la dette interne. La dette interne
est, en grande partie, manipulée par les banquiers. Ils ont certainement
en leur possession la moitié des titres publics [obligations] émis
par le gouvernement et le reste a été distribué à
des fonds d'investissements privés. Le dialogue avec les banques
doit être un dialogue de pouvoir à subordonné, or
le gouvernement se positionne comme inférieur, dans la position
de quelqu'un qui est obligé de se soumettre au pouvoir des banques,
et il leur accorde tout simplement un certain soulagement. Cela n'a pas
d'issue. BDF - Et les politiques sociales, comme le combat contre la faim à travers le programme " Faim Zéro ", ou encore la " Bourse école " ? FKC - Ce sont des miettes. Il y a un principe fondamental qui n'a pas été compris par le gouvernement : le développement économique doit s'appuyer sur une politique économique correcte. L'inégalité sociale n'est pas provoquée par le manque de politiques sociales, mais par une politique économique perverse, intrinsèquement réductrice de l'égalité sociale, qui concentre chaque fois plus la richesse. Lutter contre la misère ne se fait pas seulement par le biais de politiques sociales. Il faut corriger cette fabrique de misère qu'est le système capitaliste. Pour affronter ce système, il faut une bonne préparation, une préparation éthique surtout. Opter pour maintenir le système capitaliste signifie opter pour le maintien de ceux qui écrasent le peuple. Il n'y a pas la moindre justification, pas la plus petite explication acceptable, légitime, au fait que, pour résoudre les problèmes financiers du gouvernement, on ait besoin de licencier un million de travailleurs employés, et ruiner des milliers de petites et moyennes entreprises. Ceci est possible seulement quand on accepte la pensée unique, comme si l'économie était une science de la nature, comme si elle n'avait pas à voir avec la vie humaine. Nous pouvons nous tromper sur la partie technique mais nous ne pouvons pas accepter une orientation de l'économie qui est une création continue et perpétuelle de misère et de pauvreté. Ceci est éthiquement inacceptable. BDF - On dirait que l' analyse du gouvernement FHC que vous avez faite il y a quatre ans se répète maintenant. Vous partagez cette impression ? La seule différence que je note c'est la déception, le sentiment de frustration qui est plus grand. FKC - C' est vrai.
J'aimerais rappeler la pensée de Confucius. Un disciple demande
: " Maître, en quoi consiste l'art de gouverner ? " Et
Confucius répond : " En trois choses. Donner à manger
à la population, distribuer des armes et inspirer la confiance.
" Le disciple demande à nouveau : " Mais si nous devions
éliminer une de ces trois choses, quelle serait-elle ? ",
et il répond : " Les armes ". " Et entre les deux
restantes ? Si nous devions choisir, laquelle éliminerions-nous?
". " La nourriture car la mort accompagne l'humanité
depuis ses débuts. Mais un gouvernement ne peut exister sans le
minimum de confiance du peuple ". BDF - Certaines personnes qui ont déjà exprimé leur position contraire à cette ligne politique et économique du gouvernement en ont souffert les conséquences. J'aimerais que vous commentiez l'expulsion de ceux qu'on appelle les radicaux du PT. FKC - C'est regrettable. Ils ont dit que dans le passé le PT a déjà expulsé des gens. C'est vrai. Mais le PT du passé n'est pas le PT d'aujourd'hui. Le PT avait une autorité morale pour expulser. Aujourd'hui il a fait alliance avec le PTB. En ayant fait des accords avec José Sarney et Antonio Carlos Magalhaes, en ayant accepté de négocier avec les planteurs gaúchos de soja transgénique, quelle autorité a le PT pour expulser ces personnes ? Jusqu'à maintenant, la politique extérieure du gouvernement a été pratiquement la seule qui s'en sorte. Ce n'est pas que les autres Ministères en dehors du secteur économique effectuent un mauvais travail, mais ils sont asphyxiés par la politique économique du gouvernement. BDF - Et au sujet de la politique extérieure du gouvernement, quelle analyse faites-vous ? FKC - Dans le cas
de la politique extérieure, cette asphyxie n'existe traditionnellement
pas. Malgré toutes les coupes faites par le Secrétariat
de la Trésorerie du Ministère des Affaires Etrangères
qui font que, bien des fois, les diplomates se retrouvent dans des situations
contraignantes, la politique extérieure peut se développer
libre de ces contraintes financières, car ce n'est pas une politique
d'investissement économique. En fait, aucune politique économique
progressiste ne peut se maintenir très longtemps avec un gouvernement
conservateur et rétrograde. Car il y a une contradiction évidente
dans le gouvernement brésilien qui, d'un côté, se
veut le leader des mouvements de libération de la périphérie
du monde capitaliste, contre les injonctions du centre du système
et, de l'autre, se conforme de manière appliquée à
toutes les mesures imposées au pays par le Fonds Monétaire
International. BDF - Le PT représente la plus grande accumulation de forces déjà conquises par la gauche ces dernières années. L'échec d'un gouvernement du PT peut amener de sérieuses conséquences pour la gauche. Comment voyez-vous cet échec ? FKC - Je ne suis pas aussi pessimiste. Ce que je crois, c'est que la gauche va souffrir une espèce d'épuration. Elle va devoir abandonner, nécessairement, cette croyance selon laquelle, en arrivant au pouvoir, elle peut dominer les forces qui traditionnellement organisent le pays ou le désorganisent. La gauche va comprendre qu'il faut un autre type de trajectoire pour le pays, surtout un autre type de préparation pour l'exercice du pouvoir. BDF - Comment voyez-vous le rôle des mouvements sociaux dans une conjoncture comme celle-là ? FKC - Il est fondamental.
Je voudrais en profiter pour affirmer avec toute ma conviction que la
ligne suivie par le MST est juste. Il existe, dans toute relation de pouvoir,
une espèce de dialectique entre le pouvoir qui commande et le pouvoir
qui empêche. Jusqu'à maintenant, la gauche s'est uniquement
préoccupée d'arriver au pouvoir pour commander, mais n'a
pas compris que la tendance naturelle du pouvoir est de se concentrer
sur soi-même et d'éliminer ses rivaux et les obstacles au
développement de son action. BDF - Quelle serait la mesure immédiate que le gouvernement devrait prendre pour changer les destinées de ce pays ? FKC - Etablir un
moratoire de la dette externe et un changement substantiel de la dette
interne. Mettre le reste du monde devant le fait accompli. A partir de
là, nous pourrions négocier. Mais ce n'est pas la direction
prise. Ce qu'il y a de terrible dans la rénovation de l'accord
avec le FMI, ce n'est évidemment pas le fait que le FMI nous donne
plus d'argent bien que cela augmente la dette. Ce qu'il y a de terrible,
c'est que cela rend le changement de politique économique beaucoup
plus traumatisant pour le pays. Car, à partir du moment où,
par exemple, un gouvernement voudrait changer substantiellement de politique
économique, parce qu'il ne se conformerait pas aux exigences du
FMI, il devrait immédiatement rembourser la dette et se mettrait
en position de faiblesse. * Fabio Comparato est juriste et professeur à l'Université de São Paulo ** le solde positif,
avant paiement des intérêts de la dette interne et externe Entretien
effectué par le journal Brasil de Fato - 22 décembre
2003
|
||