dernière mise à jour le 21 novembre 2014

Les quatre crises du Brésil de Lula

20 août 2005
par Pierre Beaudet



Depuis quelques mois, le gouvernement de Lula et le Parti des travailleurs (PT) sont sur la brèche. En juin dernier, le député Roberto Jefferson du Parti du travail du Brésil (PTB), un parti allié au PT, déclarait que des responsables gouvernementaux avaient mis en place un vaste système par lequel le PT achetait l’appui des autres partis au Parlement (congreso) fédéral. Depuis, le bras droit du Président, José Dirceu, chef de la « casa civil » (l’équivalent du Premier Ministre) a démissionné. Le Président du PT José Genoino a laissé sa place à Tarso Genro, l’ancien maire de Porto Alegre , un leader du PT très proche de Lula. La crise actuelle et surtout son dépassement se présentent comme un formidable défi pour le PT et les mouvements sociaux qui l’ont soutenu à travers plus de 25 ans de luttes et de résistances. Les enjeux sont immenses et complexes.

L’offensive de la droite (première crise)

Au départ ouverte par une question de corruption, la crise actuelle découle d’une vaste stratégie de la droite brésilienne pour reconquérir le pouvoir dans le contexte des prochaines élections présidentielles de 2006. Élu pour un premier mandat en 2002 par cinquante trois millions de Brésiliens et de Brésiliennes, Lula avant cette affaire était selon tous les sondages bien parti pour remporter les élections et surtout pour accélérer les réformes entreprises depuis deux ans et demie, Au moment de son élection d’ailleurs, le Président avait bien expliqué que les transformations pour lesquelles le PT avait été élu étaient envisagées sur la durée et qu’un seul mandat présidentiel pouvait tout au plus mettre en place les conditions pour aller plus loin. Les principaux partis de droite dont le PSDB de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso savaient donc bien à quoi s’attendre. Avec l’appui des grands médias (tous de droite), ils ont donc sauté sur l’occasion pour discréditer le gouvernement Lula et exiger sa démission. La grande bourgeoisie brésilienne pour sa part, est plus prudente. Le « plan A » du milieu des affaires est plutôt de détacher Lula du PT et de sa base populaire, quitte à le voir réélire en 2007, mais dans une dynamique où la raison d’être de sa présidence perdait tout son sens. On aurait donc un Président populiste et populaire, « encadré » par un appareil institutionnel très marqué à droite, ce qui jetterait les classes populaires dans la confusion et donc l’impuissance. Pour en arriver là, le milieu des affaires mise également sur l’ambitieux Ministre des finances du gouvernement actuel, Antonio Palocci, réputé pour son orthodoxie monétaire et ses positions de droite au sein du parti de Lula.

Un système qui ne fonctionne plus (deuxième crise)

Au-delà de la stratégie de la droite, la crise actuelle reflète une profonde fracture dans le système politique brésilien qui avait accédé de peine et de misère à la démocratie en 1985. Ce système est de nature « présidentialiste », laissant au Président beaucoup de pouvoir et de latitude pour gouverner, mais dans les limites déterminées par la composition du Congrès. Avec moins de 20% des députés et sénateurs pour le PT, Lula se retrouvait donc à devoir gouverner avec les « autres ». Cette hétérogénéité est aggravée du fait qu’un grand nombre de parlementaires sont à toutes fins pratiques élus pour leur habileté médiatique et leur marketing, davantage que pour leurs opinions et leurs propositions. Ce « populisme » bien ancré dans les mœurs brésiliennes fait du Congrès une sorte de « souk » où sont constamment marchandés les votes et les orientations proposées par le gouvernement. Le PT de Lula en prenant la présidence a hérité de ce système et en plus de la galaxie des petits ou des pseudo-partis qui sont la plupart du temps des « one-man-show », le parti de Lula a dû faire face à des partis centristes comme le PTB et surtout le PMDB, une formation politique fourre-tout dans lequel se retrouvent toutes les idéologies. En capturant la Présidence en 2003, Lula et le PT savaient donc qu’ils n’avaient pas « le pouvoir », mais seulement une parcelle de. L’hypothèse étant qu’avec la présidence, le PT pourrait avancer dans une sorte de « guerre de position » à l’intérieur du système plutôt que de l’extérieur, en transformant peu à peu les institutions pour les démocratiser et les réorienter en faveur des classes populaires. Pari impossible ou utopie créative, le projet est maintenant fragilisé.

Le PT malmené (troisième crise)

La période s’annonce difficile d’autant plus que le PT a subi durant la dernière période une certaine usure du pouvoir, démontrée lors des dernières élections municipales (octobre 2004). La perte de villes-symboles comme Sao Paulo et Porto Alegre) a fait mal, de même que la diminution du vote PT dans plusieurs autres grandes villes où le PT avait trouvé sa force et sa base historiquement. Les voix dissidentes au sein du PT sont de plus en plus nombreuses pour dire que le parti s’est mis dans le pétrin lui-même. Plinio Arruda Sampaio, un fondateur du PT qui a été longtemps député fédéral, affirme comme beaucoup d’autres que Lula a été trop conservateur sur le plan social et économique : « Lula a trop misé sur l’établissement d’un bon rapport avec les détenteurs de capitaux. Des concessions injustifiables ont été faites aux multinationales de l’énergie et des télécommunications, par exemple. » Mais le plus grave selon Sampaio est le fait que la gestion de Lula a laissé tomber le peuple : « la conduite politique du gouvernement s’est soumise intégralement aux schémas traditionnels de l’élite brésilienne corrompue : connivences, petits arrangements, alliances illégitimes, financement obscur des campagnes électorales. Ce comportement n’a fait que confirmer le scepticisme d’une grande partie de la population envers tout ce qui a trait à la politique et démoraliser les leaders populaires qui pendant deux décennies ont lutté pour convaincre le peuple que le PT était différent ». Même les défenseurs de Lula comme le Ministre de la réforme agraire Miguel Rossetto admettent qu’un grand virage est nécessaire pour redynamiser le PT et le sortir du marasme. Un appel dans ce sens vient d’être lancé par les grands mouvements sociaux comme la Centrale unique des travailleurs (CUT) et le Mouvement des sans terre (MST) qui savent bien qu’une défaite du PT serait catastrophique pour l’ensemble des mouvements sociaux et des couches populaires.

Par ailleurs, vingt-et-un députés fédéraux du PT (sur environ 90), à l’appel du « Bloc des gauches » (regroupement des diverses tendances de gauche au sein du PT) viennent de signer un appel qui rejoint celui des mouvements sociaux : « Le gouvernement Lula doit modifier sa base d’appui parlementaire. Pour un gouvernement de gauche, la « gouvernabilité » doit reposer sur son programme de changements et sur le soutien des mouvements

Les mouvements sociaux à l’heure des choix (quatrième crise)

Le PT a été et demeure l’expression des mouvements de base qui ont joué un rôle de premier plan dans la lutte pour la démocratie et la justice. Lula l’ex-syndicaliste a fait ses classes dans les usines autour de Sao Paulo. La plupart de ses collègues ont été syndicalistes, animateurs des mouvements paysans, voire d’ex-guérilléros qui ont combattu les armes à la main, comme José Dirceu et José Genoino. La complicité de ces mouvements avec le PT au pouvoir, d’abord dans les municipalités et ensuite au niveau fédéral, était non seulement « normale », mais porteuse, puisque le PT s’affichait lui-même comme « mouvement » et « partenaire » des organisations sociales, et non comme parti d’« avant-garde » au-dessus des masses. Mais une fois arrivé à Brasilia, la situation a changé et dans une large mesure, les mouvements sociaux ont adopté une ligne assez suiviste face au gouvernement. Seule et très importante exception, le MST a su bien naviguer, appuyant le gouvernement quand il le pouvait, s’en démarquant quand il le fallait, notamment sur les ambiguïtés du pouvoir face à la réforme agraire. Car en dépit des promesses électorales, cette réforme a peu avancé, en bonne partie faute de fonds : le gouvernement sous la conduite du ministre Palocci ayant en effet adopté une politique d’austérité qui restreint trop les programmes sociaux.


Par Pierre Beaudet - 16 août 2005

Source : Alternatives International






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