Vous n’avez rien compris à la logique de l’élection à la Chambre des députés ? Explication d’un chercheur en sciences politiques

, par João Paulo Charleaux

Source Nexo - 14 juillet 2016

Par João Paulo Charleaux
Traduction : Piera Simon-Chaix
Relecture : Roger GUILLOUX

Source : Rogério Rosso et Rodrigo Maia lors de la session de l’élection du président de la Chambre des députés. Photo J. BATISTA.

Les politiciens ont passé outre leurs propres partis, ils ont fait l’impasse sur la confrontation entre les partisans du « coup d’État » et ceux de Dilma Rousseff et n’ont tenu aucun compte des distinctions gauche / droite. Jairo Nicolau explique ce qui a eu lieu dans la nuit du jeudi 14 juillet au Parlement.

L’élection du nouveau président de la Chambre des députés, Rodrigo Maia (Parti Démocrate-Rio de Janeiro, DEM-RJ), durant la nuit du jeudi 14 [juillet], a mis du même côté des partis et des hommes politiques qui, jusqu’à présent, donnaient l’impression de camper sur des positions éloignées et irréconciliables.

Suite à l’éloignement de la Présidente Dilma Rousseff, beaucoup espéraient que le ressentiment entre les partisans et les opposants à la destitution allait refaire surface, récompensant ou punissant les candidats en fonction de leur positionnement par rapport à ce sujet si prégnant dans les débats parlementaires et dans l’opinion publique. Mais ce n’est pas ce qui a eu lieu.

Un certain nombre des députés du Parti des travailleurs (PT), dont fait partie Dilma, a préféré voter au premier tour pour Marcelo Castro, candidat du Parti du Mouvement Démocratique Brésilien (PMDB) – parti du Président par intérim Michel Temer - plutôt que de soutenir la candidature de Luiza Erundina du Parti Socialisme et Liberté de São Paulo (PSOL-SP) ou d’Orlando Silva, du Parti Communiste du Brésil de São Paulo (PCdoB-SP).

Et au second tour, les membres du PT et du PCdoB ont voté pour Rodrigo Maia, du DEM, un parti jusqu’alors qualifié de « putschiste » par les partisans de Dilma.

D’autres mouvements semblables ont eu lieu. Une partie des parlementaires du PMDB, dirigé par le Président par intérim, Michel Temer, ont, par exemple, préféré voter pour le candidat du DEM plutôt que de soutenir Marcelo Castro, le candidat du PMDB.

Afin de tenter d’expliquer la logique de ce qui s’est produit au Parlement, Nexo a posé quatre questions au chercheur en sciences politiques Jairo Nicolau, professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro. Pour lui, «  le conflit a opposé les tenants de la politique traditionnelle au rassemblement centriste amorphe représenté par Eduardo Cunha », et non la droite à la gauche ni, non plus, le gouvernement à l’opposition.

Pourquoi le PDMB de Michel Temer n’a-t-il pas soutenu le candidat de son propre parti aux élections à la Chambre des députés ?

JAIRO NICOLAU – [Marcelo] Castro a un passé politique derrière lui. Au début de cette législature, il a été nommé pour être le rapporteur de la commission pour la réforme politique et il s’est éloigné du président de la Chambre des députés de l’époque, Eduardo Cunha, en revendiquant des prises de position autonomes. Ensuite, il a accepté le poste de ministre [de la Santé] dans le gouvernement de Dilma, et son groupe parlementaire [1] a voté favorablement à la proposition de destitution de Dilma, mais pas lui. Marcelo Castro s’est positionné à la gauche du PMDB. En faisant cela, il s’est privé du soutien de son propre groupe parlementaire. Il a une position qui détonne par rapport à son groupe parlementaire. Il ne représente pas le groupe parlementaire actuel. C’est pour cela qu’il n’a pas bénéficié de ses votes.

Pourquoi une partie des membres PT a-t-elle soutenu un candidat du DEM, qu’elle qualifiait pourtant de « putschiste » ?

JAIRO NICOLAU – Le découpage de ce vote n’a pas été entre la gauche et la droite, ni entre les partisans et les opposants à Dilma Rousseff. Les députés ont préféré tenter de sauvegarder une certaine normalité au sein du Congrès, laquelle avait été perdue au moment de l’ascension d’Eduardo Cunha et de ce nouveau « grand centre » trans-partis qui a mené la Chambre à perdre complètement sa crédibilité. [Rogério] Rosso, [député du Parti Social-Démocrate pour le District Fédéral, battu au second tour par Maia] représentait la continuité de cette situation. L’impression que j’ai, c’est qu’une partie de la gauche a vu dans le député Rodrigo Maia la possibilité de sauvegarder une ancienne manière d’agir politiquement au sein de la Chambre, avec des partis un peu plus influents, afin que la politique traditionnelle dispose d’un espace pour agir. La confrontation a donc bien davantage eu lieu à ce niveau qu’entre des partisans ou des opposants au « coup d’État ». C’est un autre alignement qui s’est dessiné.

Pourquoi des partis considérés de gauche ne se sont-ils pas réunis autour de Luiza Erundina ?

JAIRO NICOLAU – C’est une candidature qui ne parvient pas à aller au-delà du périmètre de son propre parti, peut-être parce que Luiza Erundina se situe à gauche de l’hémicycle. Elle peut bénéficier de soutiens ici ou là, mais la gauche est restée très fragmentée – une partie soutenait Marcelo Castro, une autre était favorable à [Orlando Silva], le candidat du PCdoB. En plus, il y a aussi un concours de circonstances, parce qu’elle n’a pas déclaré sa candidature dans les temps prévus. Si une articulation avait pu être faite avec davantage de temps ... donc il faut tenir compte de ce concours de circonstances. Elle s’est retrouvée à répéter le programme du PSOL, parti très marqué à gauche mais qui n’arrive pas à ratisser très large.

Expliquez-nous la logique qui régit les alliances dans une élection parlementaire et la logique de l’opposition à un gouvernement.

JAIRO NICOLAU – Il est nécessaire de commencer par mentionner le grand nombre de candidats, 14, ce qui montre la fragilité des partis. Quand on a des partis forts, qui agissent de façon plus disciplinée, il y a des rapprochements qui ont lieu et on se retrouve avec, au maximum, trois candidats. Ce grand nombre de candidats montre que, dans cette législature, les partis ont perdu énormément de force.

Le conflit entre la gauche et la droite, entre les partisans et les opposants au « coup d’État » semble avoir précipité une alliance différente, celle de la politique traditionnelle contre le « grand centre », sachant que la politique traditionnelle est représentée par la vieille élite politique qui pense contrôler le Parlement, qui pense que le Congrès doit être remis entre des mains plus traditionnelles ; c’est, finalement, l’ascendance des plus anciens.

Eduardo Cunha a fait irruption avec ce rassemblement trans-partis, le « grand centre » – que nous appelions autrefois le bas clergé –, qui est une sorte de gelée informe. De Michel Temer, en passant par Dilma Rousseff, Lula et les dirigeants des partis, tous ont compris qu’il était temps de marquer le pas. Il n’est plus possible d’avoir une institution comme la Chambre des députés dirigée par cette gelée informe, une confédération trans-partis faisant grand tort non seulement à la prévisibilité du travail législatif, mais aussi aux relations entre les pouvoirs législatif et exécutif. Cela a conduit à deux dernières années de désorganisation. Mon impression est que le conflit a eu lieu entre la politique traditionnelle et ce « grand centre » amorphe représenté par Eduardo Cunha. Et en plus, nombre de députés a eu peur de ce qui pouvait arriver si [Rogério Rosso], un allié d’Eduardo, devenait président de la Chambre députés à un moment aussi délicat.

[1La majorité des quelques 30 partis représentés au Congrès, n’ayant ni ligne ni de programme politique bien défini, laissent à ses membres la faculté d’adhérer à des groupes d’intérêts appelés bancadas. Les intérêts que ces fronts représentent peuvent être d’ordre public, renvoyant à une vision le plus souvent néo-libérale et/ou conservatrice de la société. Ils peuvent être également de type corporatiste (ceux de l’agro-business, de la mine, par exemple). Pour plus de détails, consultez Les Fronts parlementaires transpartis.

Annonces

Suivez Autres Brésils

Newsletter

Inscrivez vous
Entrez votre adresse pour vous abonner à notre lettre d’infos

La dernière newsletter :

>>> Projection « Lute como uma menina » - 29/11/17

Réseaux sociaux

Flux RSS

Abonnez-vous au flux RSS