Vague conservatrice

, par Silvio Caccia Bava

Source : Le monde diplomatique Brasil – N° 111 – Octobre 2016
Traduction pour Autres Brésils : Roger GUILLOUX
Relecture : Maïa INZAURRALDE NAHSON

Photo : Le monde diplomatique Brasil

Comment se développe la pensée conservatrice ? Comment gagne-t-elle de nouveaux adeptes dans la société ? Comment peut-elle arriver à former des majorités ?

Par Silvio Caccia Bava, directeur et éditeur en chef

Cette discussion renvoie à la question de l’imposition d’une vision du monde, celle d’une partie de la société présentée comme étant la vision de toute la société. Nous sommes dans le champ de la production de l’idéologie et de la bataille pour l’hégémonie. Non pas par la force mais par la capacité à convaincre la majorité de la société à adopter une vision du monde, des valeurs, un projet de société et une forme particulière de socialisation.

Si la mobilisation sociale en faveur de la redémocratisation du pays nous a apporté, grâce à la Constitution de 1988, un paradigme de démocratie et de respect des droits humains, la vague conservatrice qui s’est formée au cours des dernières années est porteuse d’un projet d’une société où prédominent l’intérêt des grandes entreprises sur celui des citoyens, l’intérêt du privé sur le public. Une société où l’individualisme supplante les intérêts collectifs, où la compétition prend le pas sur la solidarité et l’intolérance sur la valorisation de la diversité. Tendance qui conduit également à la poursuite et à l’élimination de l’adversaire que l’on a transformé en ennemi.

Nous assistons, surpris, à des manifestations de plus en plus fréquentes d’intolérance vis-à-vis de ceux qui pensent de manière différente ou qui ont d’autres valeurs. Elles sont l’expression d’une droite qui s’est sentie stimulée par une campagne systématique réalisée par les médias, tout particulièrement par la télévision en accès libre et par des organisations de la société civile, telle que la Fiesp [1], une droite « qui est sortie du bois ». Ces manifestations se sont transformées en attitudes hostiles vis-à-vis de ceux qui sont identifiés comme étant ses ennemis, qu’il s’agisse d’un parti politique, d’une religion afro, d’homosexuels, de jeunes noirs de la périphérie ou d’enfants de la rue. Guido Mantegua, récemment, Chico Buarque et Leticia Sabatella [2], entre beaucoup d’autres, ont été victimes d’agressions gratuites qui expriment bien cette polarisation sociale et politique de notre société.

Les médias ont certainement joué un rôle important dans ce processus, mais il serait naïf de supposer qu’ils seraient les seuls responsables de cette marée conservatrice. La construction de cette hégémonie se produit à l’intérieur de la société civile et c’est là que nous devons en chercher les racines.

Ce n’est pas de manière soudaine qu’une bonne partie de la population se convainc et assume un discours qui prend position contre l’avortement, en faveur de l’abaissement de la majorité pénale, qui criminalise la consommation de drogues, réaffirme les discriminations contre la femme, les homosexuels, les noirs et qui apporte un assentiment silencieux à l’extermination de la jeunesse noire de la périphérie des grands centres urbains.

Parmi les facteurs les plus importants à prendre en compte pour comprendre la formation de cette pensée conservatrice, il y a la croissance des Eglise évangéliques qui, dans les années 70 accueillaient 5,2% de la population brésilienne et qui, selon le recensement de 2010, en accueillent actuellement 22,2%. Cette croissance est principalement le fait des Eglises néo-pentecôtistes telles que l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu [3], (Iurd), fondée en 1977. Plus de 42 millions de Brésiliens et Brésiliennes sont aujourd’hui évangélistes, et selon les projections, en 2030, ils seront aussi nombreux que les catholiques.

Dans une société marquée par des inégalités historiques profondes et qui s’est très rapidement urbanisée - aujourd’hui, 85% de la population vit dans les villes et notamment dans les grands centres urbains – les Eglises pentecôtistes ont centré leur attention sur ce que la presse appelle « la nouvelle classe moyenne » soit 54% de la population, un segment qui inclut les familles dont le revenu mensuel se situe entre 1.200 et 5.174 R$.

La vie de ces familles est marquée par les problèmes de logements inadaptés, de précarité des services publics, de violence quotidienne et de désagrégation des liens familiaux. Cette population vit dans les banlieues des grandes villes et c’est là que se concentre la croissance du néo-pentecôtisme. Le profil des fidèles montre qu’en réalité, il ne s’agit pas d’une classe moyenne puisque 63,7% ne gagnent pas plus d’un salaire minimum, 8,6% sont analphabètes et 42,3% n’ont pas terminé l’enseignement obligatoire (I).

Ces personnes vont trouver appui et protection ainsi qu’un espace de convivialité et d’appartenance dans l’église du quartier. Les pasteurs évangéliques cherchent à faire face aux problèmes concrets de leurs fidèles avec des propositions de solutions immédiates. Leur Théologie de la Prospérité affirme que la capacité à surmonter les difficultés est la preuve de leur foi en Dieu. Ce n’est pas un hasard si la croissance récente de ces Eglises coïncide avec la phase d’augmentation de revenu de ce segment social, au cours des dernières années.

Parmi les nouveaux fidèles on trouve des milliers de jeunes convertis qui s’éloignent du trafic de drogue et en viennent à fréquenter les offices religieux, à arrêter de boire et de se droguer. Ils se rachètent ainsi une dignité, assument un nouveau rôle de travailleur honnête et trouvent là, un espace de valorisation personnelle, de convivialité et de festivité. De cette manière, ces jeunes voient en l’Eglise une alternative, un nouveau projet de vie.

Et c’est dans ces temples que les pasteurs font leur prédication spirituelle et, depuis quelque temps, leur prédication politique. C’est là que l’on récolte la dîme et que s’amassent des fortunes, celle d’Edir Macedo, par exemple, le fondateur de l’Iurd qui figure sur la liste des multimillionnaires de la revue Forbes.

Le pasteur Silas Malafaia, leader de l’Assembleia de Deus Vitória em Cristo, prêche contre les candidats qui défendent des principes « non chrétiens » tels que la libéralisation de l’avortement, le mariage homosexuel, la décriminalisation des drogues, etc., et combat ouvertement les candidats du Psol [4] et du PT (II).

Le discours pentecôtiste dit qu’il revient à l’Eglise de sauver les personnes du mal et de lutter contre Satan et le péché. Si, dans les années 50-70, ces Eglises évangéliques recherchaient la guérison divine, à partir des années 80, ce sont les rituels d’exorcisme qui occupent une place importante dans les cultes. Il s’agit d’une guerre contre le mal et contre le diable, guerre où les fidèles en sont les soldats. L’intolérance manifeste à l’encontre des religions afro-brésiliennes se nourrit de cette idéologie car ces Eglises identifient ces dernières à Satan et au péché.

Selon le révérend Carlos Eduardo Calvani, de l’Eglise anglicane du Brésil, le mouvement évangélique est l’un des plus grands dangers pour la société brésilienne. Son fondamentalisme développe des discours qui dupent les analphabètes fonctionnels et les conduits à commettre des crimes au nom de leur foi. Calvani pense que les évangéliques ont un projet de prise de pouvoir politique. (III)

La croissance des Eglises néo-pentecôtistes fait de celles-ci l’une des institutions les plus importantes parmi celles qui accompagnent le quotidien des habitants des périphéries. Lors de la dernière décennie, les Evangélistes et tout particulièrement les Eglises néo-pentecôtistes ont accueilli 16 millions de nouveaux fidèles. L’Association des Assemblées de Dieu est la plus importante avec 12,3 millions de fidèles. La Congrégation chrétienne du Brésil [5] est la deuxième avec 2,2 millions de fidèles. L’Eglise universelle du royaume de Dieu est la troisième avec 1,9 million de fidèles.

Cette croissance s’explique par le recul de l’Eglise catholique qui, au cours des années 70 et 80, organisait la société en communautés ecclésiastiques de base. Elle s’explique également par l’incapacité de la société à résoudre ses problèmes par la voie sociale, politique et économique. On fait appel au surnaturel pour trouver une solution aux problèmes du quotidien de la vie (IV).

L’hypothèse d’un projet de pouvoir politique de la part des Eglises néo-pentecôtistes n’est pas dénuée de fondement. La lutte pour la conquête des cœurs et des esprits dans la société visant à convertir la population aux croyances et aux valeurs de ces Eglises et à affirmer leur hégémonie dans la société semble guider leur action sur le plan de la communication auprès des institutions politiques.

Les Eglises évangéliques contrôlent 25% des radios FM. Tout pasteur ayant une certaine renommée dispose d’un temple, d’une station de radio et d’un canal de télévision. Certaines Eglises ont leur propre maison d’édition, de production musicale et leur agence de voyage. Le nombre d’heures achetées sur les chaines de télévision en accès libre est de plus en plus important.

Si nous prenons comme référence l’Iurd, nous observons qu’elle est devenue une véritable puissance au niveau médiatique. Elle distribue gratuitement dans les rues, un hebdomadaire tiré à 1,8 millions d’exemplaires. En 1989, elle a acheté la chaine de télévision Record - deuxième chaîne du pays – elle contrôle plus de 20 chaînes télévision et diffuse ses programmes sur plus quarante stations de radio.

Cet investissement dans les médias semble être synchronisé avec son engagement récent en politique. Au début des années 90, l’Iurd s’est ouvertement engagée dans la politique. La direction de cette Eglise désigne des candidats sur la base de critères tels que le nombre d’électeurs d’une communauté ou d’un district [6] de fidèles. Chaque paroisse a un candidat aux postes de député fédéral et d’Etat. Ces candidats sont des leaders religieux charismatiques, habiles orateurs. On les retrouvait dans différents partis jusqu’à ce que l’Eglise Universelle crée son propre parti, le Parti Républicain du Brésil (PRB) qui compte aujourd’hui 12 députés fédéraux et 21 députés au niveau des Etats.

La croissance constante du nombre de parlementaires de l’Eglise Universelle a incité d’autres Eglises, l’Assemblée de Dieu par exemple, à faire de même et a conduit à la création de la Confédération des Conseils de Pasteurs du Brésil en 2009. Cet organisme national vise à consolider le poids politique des évangélistes et tout particulièrement des pentecôtistes et néo-pentecôtistes. Cette année, elle a apporté son soutien aux candidatures aux postes de maires et de conseillers municipaux. Sur les 52 candidatures au poste de maire ayant reçu le soutien de cet organisme, 43 sont membres du PRB. Actuellement, la plus importante est celle du neveu d’Edir Macedo [7] , le sénateur Marcelo Crivella qui a de grandes chances de devenir le prochain maire de Rio de Janeiro [8]. Un autre candidat du PRB, Celso Russomano, s’est maintenu en tête des sondages d’opinion à São Paulo tout au long de la campagne électorale [9].

Le projet de la Confédération des Conseils de Pasteur du Brésil prévoit qu’à partir de 2017, les personnalités politiques évangéliques se mettent à travailler de manière plus articulée, défendant les mêmes programmes, indépendamment des partis auxquels leurs représentants sont affiliés [10].

Le Forum évangélique National de l’Action Sociale et Politique compte près de 10.000 « conseillers municipaux de Dieu », soit près d’un cinquième du total. Au niveau des Etats, dans quinze d’entre eux, il existe déjà des fronts parlementaires évangéliques ; au niveau fédéral, le front évangélique compte 73 députés et trois sénateurs (VI).

Au Congrès, les parlementaires évangéliques se réunissent tous les mercredis matins pour le culte religieux et pour discuter des projets de loi à l’ordre du jour. Le suivi législatif est réalisé par des assesseurs, indiqués par l’Iurd, qui orientent l’action des parlementaires.

Les parlementaires évangéliques sont très largement représentés dans les Commissions du Congrès, celles de la Sécurité sociale, des Droits humains, de la Constitution, de la Justice et de la Citoyenneté, par exemple. Ils défendent là, une posture idéologique et se positionnent contre tous les projets qui, selon eux, portent atteinte à leurs valeurs. C’est ce que l’on a pu constater avec le député Marcos Feliciano (PSC- SP [11], pasteur de la Cathédrale du Renouveau, une Eglise pentecôtiste reliée à l’Assemblée de Dieu et qui a été président de la Commission des Droits humains. Ils utilisent la bible pour proposer ou modifier les lois et attaquer les clauses fondamentales de notre Constitution. Ils sont également présents dans la Commission de Technologie et de Communication où ils occupent 14 des 42 sièges afin d’empêcher toute initiative visant à limiter leur pouvoir médiatique.

Selon Silas Malafaia, il existe des centaines de projets de loi au Congrès national qui pourraient détruire la famille et les bonnes mœurs - les droits LGBT, par exemple – et il revient au front parlementaire évangélique de combattre ces projets. Mais leurs ambitions vont bien au-delà : ils demandent également des exemptions fiscales, la cession de terrains publics pour construire leurs temples, des autorisations de fonctionnement des églises, la reconnaissance de la culture évangélique et son financement à partir de fonds publics, le maintien des lois de radiodiffusion et la concession de canaux de radio et de télévision.

S’ils sont très actifs au Congrès, cela ne veut pas dire qu’ils n’accordent pas d’importance à leur action au sein de la société. En janvier 2015, l’Eglise Universelle a créé les Gladiadores do Altar, un groupe sélectionné à l’intérieur de la Force Jeune Universelle. L’Iurd fait savoir que 4.300 hommes de moins de 26 ans ont déjà rejoint ce groupe. Ils défilent en uniforme, font le salut militaire à leur leader, jurent de donner leur vie à Dieu, valorisent la discipline et la hiérarchie. Ils participent à des réunions hebdomadaires où l’on enseigne par la théorie et la pratique, l’importance de l’Œuvre de Dieu.

Marcio Alexandre, coordinateur du Coletivo de Entidades Negras attire l’attention sur le fait qu’au cœur de la théorie pentecôtiste se trouve l’idée d’une guerre contre le mal et qu’il revient aux Eglises de sauver les personnes de ce mal. « Si leur discours est celui de la guerre, leur pratique peut également le devenir. » (VII)



Pour ceux qui lisent le portugais, voici les documents de référence cités par l’auteur

I - Adriano Senkevics, “A ‘nova classe média’ e o crescimento das Igrejas evangélicas”, 24 out. 2013. Disponível em :

.
II - “Pastor grava vídeos para explicar em quem ‘cristãos não devem votar’”, Folha de S.Paulo, caderno Eleições, p.4, 21 set. 2016.
III - Dan Martins, “Pastor compara políticos cristãos a fundamentalistas islâmicos, e afirma que ‘evangélicos têm um projeto de tomada de poder na sociedade brasileira’”, 1º set. 2013. Disponível em : <http://noticias.gospelmais.com.br/p...> .
IV - Lamia Oualalu, “El poder evangélico en Brasil”, Nueva Sociedad, Buenos Aires, n.260, nov.-dez. 2015.
V - Thais Arbex, “Evangélicos buscam atuação política mais coesa com campanha”, Folha de S.Paulo, caderno Eleições, p.6, 19 set. 2016.
VI - Piero Locatelli e Rodrigo Martins, “O poder dos evangélicos na política”, Carta Capital, 12 ago. 2014. Disponível em : <www.cartacapital.com.br/revista/811...> .
VII – « Exército’ da Universal preocupa religiões afro-brasileiras », Carta Capital, 5 abr. 2015. Disponível em : <www.cartacapital.com.br/sociedade/exercito-da-igreja-universal-preocupa-religioes-afro-brasileiras-449.html

Voir en ligne : Le monde diplomatique Brasil

[1FIESP. Fédération des Industries de l’Etat de São Paulo

[2Guido Mantegua : ancien ministre des Finances de Lula et Dilma Rousseff, Leticia Sabatella : actrice qui s’est manifestée contre la destitution de la Présidente Dilma Rousseff

[3Igreja Universal do Reino de Deus (Iurd)

[4Psol. Partido Socialismo e Liberdade. Petit parti de gauche issu d’une dissidence du PT (2004) jugé trop à droite. Malgré un nombre d’élus très réduit (aucun sénateur et seulement 6 députés fédéraux), l’activité et le rayonnement de ce parti n’est pas négligeable.

[5Eglise pentecôtiste fondée en 1910 au Brésil

[6District  : une subdivision d’une Eglise évangélique composée de plusieurs communautés locales mettant en commun les moyens dont elles disposent.

[7Edir Macedo : fondateur et leader de l’Iurd

[8Marcelo Crivella a été élu maire de Rio le 30 octobre 2016.

[9Marcos Feliciano a été battu par l’homme d’affaire ultra libéral, João Doria.

[10Voir l’article Les fronts parlementaires transpartis, publié dans Autres Brésils.

[11PSC-SP : Partido Social Cristiano, section de l’Etat de São Paulo)

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