Une honte bien brésilienne

, par Matheus Pichonelli

Source : Carta Capital

Traduction pour Autres Brésils : Didier Bloch ; révisé par Piera Simon-Chaix

Un usager de Twitter a produit l´un des meilleurs commentaires (ironique) à propos des cris d´orfraie poussés à l´arrivée des médecins cubains au Brésil : « Les médecins étrangers c´est du populisme. Revenons donc à la politique du laisser mourir ». Populisme, opportunisme, esclavage. Pendant que médecins, pharisiens et autres docteurs en loi sont occupés à filtrer les moucherons, ceux qui vivent dans les endroits les plus reculés du Brésil doivent avaler des chameaux par troupeaux [1]. Autrement dit, les gens continuent à mourir, sans avoir droit au moindre égard de la part de ceux qui semblent disposés à lever une Intifada contre le programme Mais Médicos [2].

Selon les données du gouvernement, il y a aujourd’hui´hui 701 villes brésiliennes sans un seul médecin en poste [3]. Savez-vous combien de médecins brésiliens ont manifesté leur intérêt à y travailler, lors d´un récent appel à candidatures ? Aucun. Dans ces villes, il manque l´essentiel, comme l´a bien montré le reportage du journaliste Gabriel Bonis à Sítio dos Quintos, une ville de l´intérieur de l´État de Bahia, où la population n´a aucun recours en cas d´urgence (le cas le plus emblématique : la mort d´un homme ayant été poignardé, qui n´a pas pu être pris en charge parce qu´il n´y avait pas de médecin de garde, selon les témoignages d´une auxiliaire de santé et d´un garde). Nous ne parlons pas ici de chirurgie hautement complexe, mais du simple manque de personnel dont la présence garantirait le traitement élémentaire de problèmes élémentaires : diarrhées, grippes, blessures légères qui, du fait des jeux d´intérêt en cours, se transforment en véritables tragédies quotidiennes, prenant ainsi une ampleur disproportionnée.

Des tragédies qui ne semblent pas émouvoir le moins du monde ceux qui, d´entrée de jeu, prétendent ressentir de la honte face à la succession de navires négriers ayant fait escale chez nous, chargés de médecins soi-disant enclins à niveler par le bas la médecine brésilienne. Jean-Marie Le Pen, leader d´extrême droite français bien connu pour sa xénophobie éhontée, rougirait sans doute face aux réactions des médecins brésiliens, Blancs pour la plupart, qui ont menacé, hué et traité d´« esclaves » leurs homologues cubains, Noirs pour la plupart, à l´occasion d´une formation préparatoire à Fortaleza. Cet acte de protestation, organisé par le Syndicat des Médecins de l´État du Ceará, a sans doute été le point culminant d´une offensive où le président du Conseil Régional de Médecine en personne avait, comme dans un culte, sermonné ses ouailles pour qu´elles boycottent leurs camarades étrangers. Les manifestants, qui probablement se réjouissent aujourd’hui´hui de l´héritage colonial auquel nous aurions soi-disant mis fin avec la Loi d´Or, inventent sans doute une forme de rébellion originale contre la situation en vigueur avant 1888 [4]. Leur méthode consiste à cracher sur l´esclave pour manifester leur (fausse) aversion envers l´esclavage. Ça ne semble pas être une méthode très intelligente de la part de personnes ayant passé six ans à l´université pour obtenir leur diplôme. Ça ne colle pas.

Cet épisode montre que, même lorsqu´il s´agit de sauver des vies humaines, on peut être contaminé par la plus dévastatrice des maladies : l´ignorance de celui qui ne perçoit le monde qu’à travers le prisme du vrai ou du faux, sans rien pouvoir penser entre ces deux extrêmes. L´ignorance semble ici dénoter un reliquat d´inhumanité, en vigueur dans ce qui représente l´un des derniers retranchements de l´élitisme précolonial. Un élitisme qui tolère l´oubli et l´omission, mais qui fait des pieds et des mains à la moindre atteinte à son prestige, loin, très loin des salles d´attente où l´on a le plus besoin de médecins. Là où, à la fin de la journée, la blouse blanche est maculée de terre.

Le choix d´exercer dans les grands centres urbains est, d´une certaine façon, compréhensible. Il ne s´agit pas ici de contester les fragilités du programme d´urgence (Mais Médicos). Il serait peu sensé, par exemple, de nier l´absence de structures adéquates pour qu´un médecin, quel qu´il soit, puisse exercer correctement sa profession dans l´intérieur du pays. De même qu´il serait peu sensé de nier les difficultés juridiques concernant l´établissement d´un contrat de travail qui prévoit une triangulation entre pays [6] (dont l´un est bien peu enclin à la transparence) pour rémunérer les médecins. Nous ne nions pas non plus la nécessité de réglementer l´action de ces médecins en fonction de l´ampleur de leurs responsabilités. Pas plus que nous ne discutons la nécessité de valider les diplômes sur la base de critères honnêtes, n´ayant pas pour finalité la constitution d´une réserve de marché. De même, serait-il (ou plutôt devrait-il être) sensé de supposer que l´urgence d´assurer un service essentiel doive précéder les corrections de trajectoire – faciles à faire avec un peu de bonne volonté, alors que ce n´est plus possible quand il s´agit de vies qui ne tiennent qu’à un fil.

Mais, pour une bonne partie de ces activistes du dimanche, croiser les bras face à de soi-disant manœuvres politiciennes, au soi-disant populisme, au soi-disant opportunisme et aux soi-disant navires négriers, est plus noble que de s´attaquer aux vrais problèmes. On croirait assister à une version remaniée de la conférence des araignées, dans la nouvelle A Sereníssima República de Machado de Assis [6]. C’est la meilleure allégorie qui soit de notre incompétence historique : « Certains prétendent qu´une araignée doit tisser sa toile avec des fils droits – c´est le parti rectiligne ; d´autres pensent au contraire que les toiles doivent être tissées avec des fils courbes – c´est le parti curviligne. Il y a aussi un troisième parti, mixte, au centre, qui prône que les toiles doivent être faites de fils droits et de fils courbes – c´est le parti recto-curviligne. Il y a enfin un quatrième segment politique, le parti anti-recto-curviligne, qui fait table rase de tous les principes en lice et propose l´usage de toiles tissées d´air, ouvrages transparents et légers ne comportant aucune espèce de ligne ». Au cours de cette conférence, la discussion porte sur les symboles attribués à une toile donnée. Et les vociférations ne mènent qu´à une chose : l´immobilisme.
Comme les araignées de Machado de Assis, nous préférons discuter du sexe des anges plutôt que de plonger au cœur d´une question brûlante : l´abandon d´une partie considérable de la population à son propre sort. Il serait sensé que cette question soit au centre des débats. Mais le bon sens est une denrée rare dans un pays où le contingent (toujours soi-disant) le plus éclairé de la population a pour carte de visite l´invective, l´arrogance et l´agression.

Notes du traducteur :
[1] Allusion au passage biblique “"Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! (…) Guides aveugles, qui filtrez le moucheron et avalez le chameau " (Matt. 23. 23-25). C´est une manière de souligner l´hypocrisie de ceux qui donnent une importance démesurée aux petites choses (les moucherons) tout en fermant les yeux sur les plus importantes (les chameaux).
[2] Mais Médicos est un programme de santé publique lancé par le gouvernement fédéral brésilien en juillet 2013, afin de pallier la carence de médecins dans les villes de l´intérieur du pays. Le gouvernement a été durement critiqué par des associations de médecins pour avoir fait venir des professionnels cubains dans le cadre de ce programme.
[3] Le gouvernement brésilien est censé implanter des équipes médicales complètes dans l´ensemble des 5570 municipalités brésiliennes.
[4] A savoir l´esclavage, aboli par la Loi d´Or (Lei Áurea) en 1888.
[5] Le Brésil et Cuba.
[6] Écrivain brésilien (1839-1908) dont les ouvrages sont très souvent emprunts d´humour, voire de fine ironie.

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