Sur l’image du Brésil

, par Celso Amorim

Auteur : Celso Amorim
Source : CartaCapital, publié le 02/05/16
Traduction pour Autres Brésils : Flaviene Lanna
Relecture : Piera Simon-Chaix

Ce qui dénigre le pays à l’étranger n’est pas une « campagne » destinée à le discréditer, mais bien les faits qui se produisent en son sein. Photo : Hieronymus Bosch / Carta Capital

Il y a une nouvelle obsession au sujet de l’image du Brésil. Les parlementaires et les éditorialistes se préoccupent particulièrement des effets que les discours et les interviews de notre Présidente [1] peuvent avoir sur les étrangers, en particulier ceux d’Europe et des États-Unis.

Depuis toujours, dans ma vie politique et professionnelle, je me suis penché sur ce qui se trouve derrière le concept d’« image à l’étranger », qui n’est rien de plus qu’une des nombreuses facettes du complexe colonial caractéristique de notre élite. Pour cette dernière, ce que nous sommes compte moins que ce que les autres (en particulier les habitants de l’Europe et des États-Unis) pensent de nous, étant donné qu’au fond « elles » (les élites) aimeraient être à leur place.

Il semblerait que telles sont les grandes lignes du raisonnement des faux défenseurs du Brésil qui, comme les Pharisiens de l’antiquité, s’indignent de la « campagne » qui chercherait, d’après eux, à décrier nos institutions. (En réalité, elles discréditent seulement un processus spécifique).

De plus, les individus ou les entités qui se disent préoccupés par l’« image » présupposent une totale déconnexion entre celle-ci et la réalité. Des citoyens ont été persécutés, pendant la dictature, pour avoir contribué à dénigrer l’« image du Brésil » en diffusant des faits que notre propre presse ne pouvait pas publier mais qu’elle a dû reconnaître plus tard.

À cette même époque, du temps où je présidais l’Embrafilme, j’entendais parfois un autre commentaire encore plus consternant. Le cinéma brésilien était nocif à la perception du Brésil parce qu’il montrait beaucoup la pauvreté. Les plus effrontés ont même dit qu’il « montrait trop de noirs » (sic).

Je me rappelle d’une discussion, vers 1972 ou 1973, entre mon chef d’alors, l’équilibré et rationnel ambassadeur George Alvares Maciel, et un diplomate haut gradé qui a fini par être le leader d’une délégation à une réunion de l’OEA [Organisation des États Américains]. L’envoyé du gouvernement a profité de l’occasion pour faire une leçon sur la situation brésilienne aux fonctionnaires du service, en mettant l’accent sur la préoccupation concernant l’« image ».

Maciel, qui jouait cartes sur table, a dit à la fin : « J’ai une idée pour améliorer l’image du Brésil ». Entre sceptique et surpris, l’auteur de la leçon l’a questionné : « Laquelle, dites-moi ? ». Maciel a été concis : « Dites au gouvernement de mettre un terme à la torture ».

Aujourd’hui, les « gardiens de l’image » aimeraient éviter que la vision de la vraie nature du processus en cours au Brésil ne se consolide, à savoir : un transfert illégitime du pouvoir d’un groupe politique à un autre, sur la base de déclarations peu substantielles concernant le maniement du budget.

Comme ce sujet a été abondamment discuté, j’attire l’attention sur un ou deux points qui, je pense, n’ont été cités que de manière indirecte. Le premier concerne la question de l’image à proprement parler. Rien n’a fait autant de mal à la perception de notre pays que le spectacle sinistre de l’ouverture du procès de destitution à l’Assemblée nationale.

Et cette perception, hélas, correspond à la réalité d’un système politico-électoral produisant des députés qui parlent au nom de Dieu ou de la famille quand, en réalité, ils défendent des intérêts personnels ou paroissiaux, auxquels s’ajoute un dégoût manifeste du changement social entrepris par les gouvernements de Lula et Dilma.

Avec des bienfaits et des erreurs (elles existent toujours), ces administrations ont été tournées vers le peuple et, surtout, vers la diminution brutale de l’inégalité qui caractérise la société brésilienne. Cette « haine de classe » n’est pas l’apanage des très riches, mais un point commun entre les personnes qui veulent se tenir à l’écart de ceux qui sont sur le palier en dessous du leur. C’est aussi une lamentable misogynie estampillée sur le visage de ceux qui, comme dans un tableau de Hieronymus Bosch, ont vociféré des insultes à chaque fois qu’un orateur manifestait son opposition à la destitution.

Ce système politique doit être modifié pour rendre les élections moins coûteuses et plus représentatives des désirs du peuple brésilien, soit par le vote par listes, ce qui renforcerait les partis, soit par le système de districts mixte (comme le modèle allemand) qui associe l’alignement sur une idéologie à une représentativité plus proche des communautés.

Pour cette raison, entre autres, la suggestion de l’anticipation des élections présidentielles n’aura aucun effet si, en même temps, on ne procède pas à une refonte en profondeur du système politique et électoral, tâche que seulement une Assemblée constituante exclusive peut effectuer.

Un autre aspect, qui n’est apparu qu’implicitement jusqu’à présent, même dans les comparaisons très bien construites avec d’autres situations et d’autres pays, concerne justement la substitution d’un groupe politique par un autre : un changement de direction qui remplace un projet novateur, consacré dans les urnes, par une vision socialement conservatrice, caractéristique de presque tous les gouvernements qui ont précédé celui de Lula. Dans la majeure partie des cas communément rappelés, il ne s’agissait pas de cela. Aux États-Unis (toujours le repère), Richard Nixon n’a pas été substitué par un démocrate.

Aucun politique républicain n’aurait succédé à Bill Clinton si le jugement du Sénat des États-Unis avait été différent. Même au Brésil, la sortie de Fernando Collor n’a pas ramené au pouvoir des dirigeants de gauche. En effet, malgré la tendance nationaliste d’Itamar Franco [2] et sa sensibilité sociale, la politique néolibérale a été maintenue, avec comme seul différence une plus grande efficacité et des résultats plus mesurables, au moins en ce qui concerne la macroéconomie.

Ce qui restera un motif d’étonnement et de stupéfaction pour l’opinion publique mondiale est le fait que le projet mené par les gouvernements de Lula et de Dilma pour une société plus égalitaire et un pays plus autonome et plus impliqué dans les questions internationales, objet d’une admiration et d’un respect pratiquement universels, cède sa place à un énorme retour en arrière vers d’anciennes habitudes de soumission aux plus puissants, sur le plan extérieur, et de complaisance envers l’injustice, sur le plan intérieur, non pas de façon conforme à une décision sanctio née par un vote populaire, mais à cause de manigances dans les hautes sphères du pouvoir, conduites par des personnages sur lesquels (même si l’on respecte l’indispensable présomption d’innocence) pèsent des accusations bien plus graves que celle des « pédalages budgétaires » [3].

Les « offensives médiatiques » n’arriveront pas à effacer cet étonnement et cette stupéfaction, même avec le soutien d’une bonne partie de nos médias, de la même manière que les informations commandées sur le « miracle économique » des années 1970 n’ont pas sauvé l’« image » du pays, corrompue par la torture.

Voir en ligne : Carta Capital

[1Quand j’écris [mai 2016], Dilma Roussef est encore la présidente élue du Brésil et j’espère qu’elle le restera

[2Itamar Franco a assumé le rôle de Président du Brésil entre 1992 et 1995, ayant succédé à Fernando Collor après la destitution de ce dernier. (NdT)

[3Qui est, rappelons-le, la principale accusation adressée à Dilma Rousseff. (NdT)

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