Semaine décisive pour le Forum social mondial

, par Pierre Beaudet
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Forum Social das Resistências

C’est ici à Porto Alegre que tout a commencé en 2001. Cette ville du sud du Brésil était alors un grand site de mobilisation populaire. Sous l’influence du Parti des travailleurs (PT), les syndicats menaient une politique proactive avec les organisations populaires, avec l’appui du secteur de gauche de l’église catholique (inspirés par la théologie de la libération). Dans les quartiers et les bidonvilles (favelas), des réseaux denses luttaient pour s’approprier la ville et aussi expérimenter des nouvelles manières d’activer la gouvernance. En 2002, un véritable tremblement de terre politique avait lieu avec l’élection d’un président ouvrier venant des régions les plus pauvres du Brésil (le Nordeste). Entretemps, une puissante vague de mobilisations traversait l’Argentine, l’Équateur, le Venezuela et la Bolivie, où le mouvement autochtone faisait une fracassante entrée dans l’histoire.

C’est dans cet océan incandescent de résistances et de construction d’alternatives qu’un petit groupe de Brésiliens avec l’appui de quelques organisations latino, européennes et même québécoises, a lancé l’idée de créer un grand espace de débats, qui avait l’originalité de ne pas définir un cadre rigide, une « ligne juste », mais d’ouvrir grand les oreilles et les yeux de tout le monde, et de constituer, à côté du rassemblement annuel des riches et des puissants à Davos (le Forum économique mondial), un espace pour imaginer un « alter » monde.

Sans s’en rendre trop compte, on est devenu des milliers puis des dizaines de milliers et plus encore. Pendant quelques années, il est apparu normal de continuer au Brésil. Par la suite, il a semblé également logique d’internationaliser le Forum d’où la « migration » vers l’Asie, l’Afrique, l’Europe et les Amériques. D’un évènement annuel, le Forum s’est alors décliné dans une galaxie de forums thématiques, régionaux, locaux. Au début des années 2010, la « formule » du Forum a inspiré (sans les contrôler ni les créer), les divers « printemps » des peuples, les mobilisations d’Occupy et des Indignés, au moment où des mouvements des mouvements décidaient de confronter le néolibéralisme, la guerre et la négation des droits. Le FSM à Tunis en 2013 a été un éblouissant moment de cette montée.

Les dominants par ailleurs ne se sont pas contentés d’observer le mouvement populaire en pleine montée. Le néolibéralisme s’est durci sous les politiques d’austérité, le chômage de masse, la privatisation. Le 1% n’a pas hésité à inclure dans son répertoire les vieux registres de l’autoritarisme, du racisme et du militarisme. Des mouvements populaires ont dû reculer dans la bataille des idées, y compris au profit de courants réactionnaires utilisant parfois le discours de la religion pour masquer leurs projets.

Entre-temps, les expériences de gouvernance démocratique se sont heurtées aux dispositifs occultes du capitalisme financiarisé, tout en s’illusionnant sur leurs capacités et en se détachant des mouvements populaires. Tout en s’opposant à certaines pratiques du capitalisme globalisé, ils n’ont pas réussi à construire un projet contre hégémonique. Par exemple, sur la question cruciale de l’environnement, les gouvernements de centre-gauche, sont restés extrêmement timides, tolérant l’extractivisme et les méga projets faute d’avoir assez d’imagination pour repenser le développement.

Tout cela aboutit au retournement actuel où des aventuriers politiques de droite et d’extrême droite profitent du désarroi et des divisions des mouvements, comme on l’a constaté récemment au Brésil et en Argentine.

C’est ainsi que des débats sont en cours un peu partout. Et c’est donc là où se pose un nouveau défi pour le FSM. Comment faire pour que le Forum reste pertinent et important dans un contexte où il importe, peut-être encore plus qu’avant, de déterminer des chemins convergents ?!?

Pour certains, il faut revenir à des perspectives plus traditionnelles, d’unifier les mouvements sous la direction d’une avant-garde éclairée et de créer, sur le modèle des Internationales des décennies passées, un « centre » capable de « prendre » le pouvoir et éventuellement, de le transformer. Cette optique fait un peu « vieille gauche », mais elle a le mérite de proposer un schéma plutôt que de faire comme si de rien n’était.

Une autre option justement occulte ou minimise le virage actuel pour se réfugier dans le rêve de l’« autogestion locale » et des expériences « alternatives. Il faut alors se tenir « loin » du pouvoir, de l’État et de la gouvernance, sachant que, et c’est une idée tout à fait importante et légitime, que le pouvoir n’est pas une « chose » possédée par quelques bandits, mais un rapport social complexe, un « dispositif » comme le disait Foucault.

Entre ces deux positions polarisées, il y a bien d’autres formulations un peu « hybrides », comme on le voit, par exemple, en Bolivie ou en Espagne, et où les mouvements, sans illusions, décident d’intervenir sur le terrain de l’État tout en s’attelant à la consolidation des initiatives populaires.

D’emblée, le Forum pour continuer doit être un lieu où on converge, au-delà des différences. Il y a là une question de « gros bon sens », pour résister à la vague de droite actuelle. Et il y aussi une conviction éthique et politique à l’effet que tous et chacun doivent sortir de leur « périmètre », apprendre des autres, innover. Le Forum dans ce sens ne doit pas devenir une nouvelle « Internationale », mais il doit laisser (beaucoup) plus de place à la construction des convergences et sortir d’une sorte de pensée magique où on s’abstient, au nom de l’« horizontalité », de refuser des tentatives d’analyse qui pourraient aboutir à des tentatives de construction de projets contre-hégémoniques. Il est certes abusif de miser uniquement sur des processus agissant dans l’espace politique existant, comme c’est une erreur de penser que l’alter-monde va se construire uniquement dans des micro-projets et des initiatives locales.

Cette semaine à Porto Alegre, tout cela sera mis au jeu dans le cadre d’un Forum des résistances convoqué par les organisations sud-américaines qui sont évidemment conscientes de la gravité du contexte. Il y aura à la fin de la semaine une rencontre du conseil international qui une instance plutôt ambiguë et contestée, mais qui a comme mandat de faciliter le processus du Forum.

Cela ne va pas être facile.

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