« Quand il y a un coup d’Etat, une guerre, une crise du capitalisme, les femmes sont les premières à en pâtir »

, par Wallace Oliveira

Source : Brasil de Fato
Traduction : Brunelle Moreau
Correction : Piera Simon-Chaix

L’actuel gouvernement non élu de Michel Temer a poussé encore plus loin des mesures qui augmentent l’exploitation des travailleurs et privatisent les richesses nationales. Les femmes sont les premières atteintes par le programme de ce gouvernement établi par un coup d’Etat.

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Lidyane Ponciano

C’est le constat de Soniamara Maranho, dirigeante du Mouvement des victimes de barrages (Movimento dos Atingindos por Barragens, MAB),qui réalisera sa 8e rencontre nationale en octobre de cette année.

Voici l’interview :

Brasil de Fato MG : Quelle est la situation actuelle dans le secteur énergétique en ce qui concerne le pétrole et l’énergie électrique du Brésil ?

Soniamara Maranho : Dans le cas du pétrole, il y a un conflit entre deux grandes puissances pour les richesses naturelles : la Chine et les États-Unis. Sous les gouvernements de Lula et de Dilma ce sont les chinois qui ont avancé sur le pétrole. En même temps, il existe une concurrence géopolitique des États-Unis pour le contrôle de tout le processus de commercialisation et de production. Avec Trump comme président, on sent une tendance à investir toujours plus pour le développement de forces productives aux États Unis renversant un peu la tendance antérieure, celle d’un gouvernement dédié au capital financier, à la spéculation.

Cette histoire de pétrole a conduit à un retournement en Amérique Latine. Le Brésil et le Venezuela ont, ensemble, la capacité de produire des milliards de barils de pétrole. Nous savons que des réserves aussi importantes peuvent permettre des gains très importants à court terme. Cela peut provoquer, de véritables conflits dans ces pays, il existe plusieurs investissements impérialistes et un véritable anéantissement de l’Etat. Les présidents sont, par exemple, réduits au rôle de diplomates, ce ne sont plus eux qui dirigent le pays.

Pour ce qui est de l’énergie hydroélectrique, les chinois achètent des barrages au coup de production très faible. Leur coup de maître, c’est de privatiser ces barrages hydroélectriques et de vendre l’énergie à un des prix les plus élevés au monde. Donc, celui qui dispose de l’énergie la transforme en bien marchand. Rappelez vous du cas de Samarco [1] : l’entreprise a acheté l’énergie subsidiaire de la Cemig [2] , en a utilisé la moitié pour produire du minerai et a vendu l’autre partie sur le marché, dégageant ainsi un profit avec la vente de l’énergie.

Sous les gouvernements Lula et Dilma, de nombreux barrages, ont été lancés sans aucun respect des droits des personnes concernées. Aucun nouveau chantier ne semple cependant à prévoir pour les années à venir. Aujourd’hui ce qui intéresse le capital c’est de consommer, de privatiser ce qu’il possède et de tertiariser. L’entreprise privée n’investit pas, elle s’approprie ce qui existe déjà. En même temps, la tendance est à la création, par l’Etat, de lois, favorisant cette accumulation de capital. Avec l’adoption des nouvelles technologies, il sera possible de décupler la reprise des taux d’accumulation avec toujours moins de travailleurs et toujours plus de précarisation du travail. En contrepartie, le coût de l’énergie pour les familles augmentera encore plus.

Le Brésil détient l’une des principales réserves d’eau de la planète, avec deux des plus grands aquifères [3] déjà identifiés : Alter do Chão e Guarani. Existe-il une incitation du gouvernement pour privatiser ces réserves ?

Ces aquifères on été étudiés par des universités liées à des entreprises privées, principalement Nestlé et Coca Cola. Au-delà de ça nous n’avons pas beaucoup d’informations, mais nous savons qu’il existe une grande cartographie de toutes les sources d’eau dans le pays, afin de les privatiser dans le futur. Il y a dix ans, j’ai vu cette cartographie établie dans le Sud du pays et maintenant ici, dans le Minas Gerais. Et il n’est pas seulement questions des aquifères, mais de tout le potentiel hydrique disponible pour la consommation humaine au Brésil, qui dispose de 12% de la réserve d’eau douce mondiale.

Aujourd’hui, l’eau est plus chère que l’essence ou le lait. L’aquifère d’Alter do Chão, dispose de l’une des meilleures eaux potables grâce un procédé de filtration, unique, qui différe de l’aquifère Guarani. Les « gringos [4] » le surveillent de près. Sans compter qu’une grande partie de l’eau potable est perdue à cause de l’exploitation minière, dans les barrages de rejets et dans les conduits qui transportent les minerais aux ports. L’industrie minière utilise beaucoup d’eau et déverse des produits chimiques dans les eaux qui sont utilisées pour la consommation des populations.

Le crime de la Samarco (propriété de Vale e BHP Billiton) à Mariana [5] date d’il y a déjà plus d’un an. Où en est la lutte des victimes aujourd’hui ?

Le crime de la Samarco est l’un des plus graves commis au niveau national et mondial. Le processus de négociation entre l’entreprise et les victimes a été privatisé, le principal responsable du crime s’arrogeant le droit de s’occuper des personnes atteintes, dans la perspective de construire des maisons pour les familles en cinq, six ans. Le budget est faible par rapport aux conséquences sur plus de 800 km d’extension du bassin du Rio Doce. Plus de 4 millions de personnes utilisent l’eau de ce bassin, depuis Mariana jusqu’à l’état d’Espirito Santo [6] . Elles doivent faire face à des problèmes de contamination de l’eau, de produits qui persistent comme des résidus, à des foyers de fièvre jaune, entre autres. Par conséquent, le plus grand crime a lieu en ce moment et consiste à nier les droits des victimes.

Face à cela, la posture du gouvernement de l’état a été de fournir des autorisations environnementales à cette entreprise, qui a, entre temps, déjà construit quatre autres barrages. Ils repositionnent leur projet technologique parce qu’il y a encore près d’un trillion de dollars en minerai de fer à prélever au cours des cent prochaines années. Mais avec l’innovation technologique cela va prendre beaucoup moins de temps. Ce projet n’est plus coordonné par la Samarco mais par la Vale, qui prône un discours où elle garantit qu’elle va sauver la patrie ; pour pouvoir continuer le processus de l’extraction minière.

L’entreprise fait aussi un travail de base auprès des victimes, essayant de démobiliser, de convaincre les familles qu’elles n’ont pas de droits, ni de besoins. Comme les familles ont toujours été en contact avec l’extraction minière, les maires, et conseillers municipaux qui affirment que l’entreprise est indispensable, les travailleurs se retrouvent en oppositions les victimes, avec un discours avançant qu’indemniser les victimes va à l’encontre de l’emploi des ouvriers. Faire face à cette idéologie demande beaucoup de temps, et dans cet intervalle l’entreprise s’est réorganisée dans la région. Mais en même temps, beaucoup de gens qui avaient confiance en l’entreprise, pensaient qu’elle était bienfaisante n’y croient plus aujourd’hui, ils s’organisent et avancent dans la construction de la lutte.

Vous participez aussi à l’organisation de la journée du 8 mars. Quelle sera la revendication principale de la lutte des femmes en ce moment ?

Simone de Beauvoir disait : « il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ». Ces droits ne sont pas acquis, il faut toujours rester vigilant. Quand il y a une crise de n’importe quel procédé démocratique et souverain dans lequel les femmes ont avancé, quand il y a un coup d’Etat, une guerre, une crise du capitalisme nous sommes les premières à en pâtir. Pour vous donner une idée, dès la fin du gouvernement Dilma 15% des femmes noires étaient au chômage.

Au Brésil, la sécurité sociale est un domaine dans lequel le capitalisme n’avait pas encore mis la main sur les droits des travailleuses. Comme le capitalisme est en crise et n’en sortira qu’en les exploitant encore plus, il est loin d’admettre que les travailleuses puissent avoir des droits. Les femmes de la campagne, par exemple, ont beaucoup perdu à cause de ce système. En plus d’en finir avec la retraite « spéciale [7] », le gouvernement souhaite supprimer les contributions à l’INSS [8] sur la vente des produits, le paiement sera fait de manière individualisée. Chaque personne devra payer près de 50 reais par mois. Si une famille est composée de 4 ou 5 personnes, elle ne pourra pas payer tout ça, les familles les plus pauvres gagnent très peu. Et beaucoup de femmes ne contrôlent pas la gestion économique de leur famille.

La lutte du 8 mars s’oppose à tout cet ensemble de retraits des droits conquis, et nous serons dans la rue. En mars, le 13 et 14 nous lutterons pour les droits des victimes de barrages, et le 15 le Front Brésil Populaire appelle à des manifestations dans tout le pays contre la réforme de la sécurité sociale. Il n’y a pas de signes de conquêtes, mais des menaces d’anéantissement des droits déjà conquis. Donc, notre défi est de dénoncer et de lutter pour maintenir ce que nous avons conquis grâce à de nombreuses luttes.

Entre le 1er et le 5 octobre, le MAB réalisera sa 8e rencontre nationale autour du leitmotiv « Eau et énergie avec souveraineté, distribution de la richesse et contrôle populaire » Quels défis le mouvement identifie-t-il pour la prochaine période ?

Le défi est de mettre à l’agenda un modèle énergétique qui prend en considération la vie des familles qui souffrent d’un manque d’accès à l’eau et d’une énergie chère. Nous devons construire cela avec souveraineté en prenant en compte le contexte actuel de manque de démocratie. La rencontre aura lieu à Rio de Janeiro, sachant que c’est là que sont basées les entreprises publiques fédérales, y compris la Petrobras [9] , qui aura 64 ans le 3 octobre. Ce sera un moment important pour démystifier tout ce que la droite a dit et fait entendre à propos de la Petrobras : qu’elle a échoué, et qu’elle n’est que corruption. En vérité, contrairement à ce que l’on dit, dernièrement la Petrobras s’est engagée plus que jamais dans un processus de production et d’innovation qui profite grandement au secteur public.

Nous aurons aussi l’opportunité de débattre avec des ouvriers du secteur pétrolier, des électriciens, des étudiants, entres autres, sur le « pré-sel [10] » brésilien. A cette occasion nous réunirons plus de 4 000 militants du MAB. Lutter pour la distribution signifie que toute la richesse produite doit être redistribuée et être soumise à un contrôle populaire. Pour cela, nous devons construire un modèle alternatif au capitalisme. Nous n’avons pas d’autre option que celle de changer de contexte. C’est quelque chose de très important pour la construction du projet populaire. Il faut être présents en ville et à la campagne, renforcer l’unité et l’alliance avec d’autres organisations. Et il faut dénoncer les violences et les problèmes environnementaux qui affectent directement la vie des familles. A cette occasion, nous discuterons aussi des 100 ans de la Révolution russe, avec une évaluation critique du legs de cette importante expérience historique.

Enfin, notre défi, est de construire un nouveau modèle énergétique et de parvenir à réaliser une grande organisation avec les travailleurs du secteur énergétique. Nous devons renforcer le Front Brésil Populaire afin de pouvoir affronter le projet privatiste des entreprises capitalistes internationales et du PSDB [11].

Voir en ligne : Brasil de Fato

[1Samarco est une entreprise brésilienne d’exploitation minière, dont un des barrages de rejets s’était rompu en 2015, inondant plusieurs villes du Minas Gerais (Etat du Brésil) (NdT).

[2Compagnie Energétique du Minas Gerais (NdT)

[3Formation géologique permettant de stocker de grandes quantités d’eau tout en étant suffisamment perméable pour que l’eau puisse circuler librement. (NdT)

[4Terme péjoratif désignant des étrangers. (NdT)

[5Ville de l’Etat du Minas Gerais. (NdT)

[6Autre Etat du Brésil (NdT).

[7Retraite destinée aux personnes qui travaillent dans des conditions dangereuses pour leur intégrité physique, ou au contact de produits dangereux pour la santé (NdT).

[8Institut National de Sécurité Sociale, gère la prévoyance sociale financée par les cotisations des employeurs et salariés (NdT).

[9Entreprise d’Etat brésilienne de recherche, extraction, raffinage, vente de pétrole (NdT).

[10D’importante quantités de pétrole ont été découvertes dans la couche dite « pré-sel » du littoral brésilien. Les caractéristiques géologiques nécessitent une technologie complexe pour permettre l’extraction mais les réserves sont suffisamment prometteuses pour attirer les investissements. En 2016, l’entreprise d’Etat chargée de l’exploitation de gisements pétroliers dans la couche « pré-sel » (Petrobras) s’est vue retirer son exclusivité d’exploitation, donnant la possibilité aux entreprises étrangères d’agir dans le secteur. [Source : http://bolivarinfos.over-blog.com/2016/10/bresil-la-remise-du-pre-sel-menace-le-developpement-du-pays.html, 2017-03-04] (NdT).

[11Parti Social Démocrate du Brésil, principale opposition des gouvernements Dilma et Lula (NdT).

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