Pour essayer de comprendre l’Eglise Universelle

, par Carlos Gutierrez, IHU On-Line

Source : Outras Palavras
http://outras-palavras.net/outrasmidias/?p=490605

Auteur : Carlos Gutierrez, lors d’un entretien avec le site IHU
Date de parution : 24/07/2017
Traduction : Roger GUILLOUX
Relecture : Axel DETAMMAERCKER


L’institution fondée par Edir Macedo passe le cap des quarante ans, se développant et se rénovant. Le chercheur interviewé estime que pour faire face au culte de l’entrepreneuriat, la gauche devra revoir ses méthodes d’action.

Le succès de l’Église Universelle du Royaume de Dieu – IURD – depuis sa fondation au Brésil, il y a 40 ans, peut s’expliquer par une série de facteurs tels que son appareil médiatique, sa pénétration dans les milieux pauvres (la périphérie) et son adaptabilité, nous dit le sociologue Carlos Gutierrez lors d’un entretien avec le site IHU. Cependant, ajoute-t-il, l’Eglise « a su tirer profit » de l’ère de religiosité et du « personnel au service de Dieu » et « offrir une série de biens symboliques et de formes de culte qui répondent aux demandes de plus en plus variées des individus ». En plus, indique-t-il, « depuis quelques années, l’Église se caractérise par l’incorporation progressive de références externes à la religion, comme, par exemple, le langage du développement personnel, les notions d’entrepreneuriat, en fait, toute une approche plus psychologisante.

Dans l’entretien qui suit, réalisé par courriel, Gutierrez présente une rétrospective de la trajectoire de l’IURD au Brésil, rappelle son entrée sur la scène politique, sa participation à la l’Assemblée Constituante et réfléchit à la manière dont les changements en cours dans le pays - notamment la vision du monde de la classe des travailleurs sont en résonnance avec les enseignements de l’Église.
« Pour une bonne partie de la population, les inégalités sociales sont davantage ressenties dans l’emploi salarié alors que l’ascension sociale est liée à l’esprit d’entreprise. L’acteur social ayant cet esprit d’entreprise, au moment d’analyser sa vie et de se projeter dans l’avenir, estime que cette option est la seule possible lui permettant d’obtenir une amélioration immédiate et significative de sa vie. C’est quelqu’un de pragmatique » nous dit Gutierrez.

Selon Gutierrez, tout au long des dernières décennies, l’IURD s’est également renforcée politiquement à un tel point, qu’aujourd’hui, il n’est pas possible de gouverner sans l’appui de la Bancada Evangelica [1] . Malgré cela, dit-il, l’avenir politique, non seulement de l’IURD mais des Églises néo-pentecôtistes, est incertain dans la mesure où « le ministre Gilmar Mendes [2] s’est montré préoccupé par l’utilisation de la structure des Églises pour influencer le cours des élections ainsi que pour de possibles abus de pouvoir économique. » Selon ce sociologue, « le ministre a affirmé, lors d’une interview, que les membres du STF [3] discutent actuellement de cette question afin d’élaborer des normes règlementant cette relation au politique. Si cette mesure est mise en place et que, dans le même temps, une réforme politique établit un mode d’élection sur liste fermée [4] , le front évangélique [5] pourrait être affaibli puisque la Chambre des Députés serait alors contrôlée par quatre ou cinq grands partis ».

Gutierrez commente également les spéculations au tour de l’installation d’un nouveau siège de l’Église Universelle dans le quartier Leblon de Rio de Janeiro, le plus cher du mètre carré du pays. « On ne peut pas affirmer de manière catégorique quelle a été la motivation qui a orienté cette décision mais le fait de problématiser la question de classe sociale et de dire que tous ont le droit de rechercher Dieu, y compris ceux qui disposent de meilleures conditions financières, me paraît être une tentative de l’Église Universelle pour améliorer son image auprès des personnes plus riches et plus éduquées », affirme-t-il.

Carlos Gutierrez est titulaire d’un master en anthropologie sociale de la Faculté de philosophie, lettres et sciences humaines de l’Université de São Paulo (USP) et d’un doctorat en anthropologie sociale du programme d’anthropologie sociale de l’Institut de philosophie et sciences humaines (IFCH) de l’université d’État de Campinas (Unicamp). Il a travaillé comme chercheur du Cebrap sur le programme « Religion, Droit et Sécularisme, une reconfiguration du répertoire civique du Brésil contemporain ». Il est actuellement chercheur associé de SocioFilo, laboratoire de théorie sociale de l’Institut d’Études Sociales et Politiques (IESP) de l’UERJ, Université d’État de Rio de Janeiro.

IHU On-Line : Quelle a été la trajectoire de l’Église Universelle du Brésil tout au long de ces quarante années ? Comment expliquer la présence et le succès de cette Église dans ce pays ?

Carlos Gutierrez :
Fondée par Edir Macedo l’Église Universelle (IURD) est a vu le jour à Rio de Janeiro. Elle s’est peu à peu développée au niveau de la ville et, profitant de la crise des années 80, elle a commencé à acheter les théâtres et les cinémas inoccupés et à les transformer en temples. Elle s’est lancée dans de grandes campagnes de promotion au Maracanã avec l’objectif de recueillir des fonds pour l’achat de stations de radio et la TV Record [6] . A cette époque, son développement et ses injonctions à verser la dîme, considérés comme trop agressifs, ont attiré l’attention des médias qui ont réalisé de très nombreux reportages sur les abus supposés de l’institution par rapport à l’exploitation du sentiment religieux des classes populaires ainsi que sur la relation tendue vis-à-vis des religions afro-brésiliennes. Depuis lors, l’Église s’est développée et s’est implantée dans les capitales et à l’intérieur des États. Elle a commencé à édifier de grands temples dans les principales villes brésiliennes. Les années 90 ont continué à être agitées, suite à l’incarcération d’Edir Macedo et à l’incident où un évêque de l’IURD poussa du pied une image de Notre Dame, affirmant qu’il ne s’agissait que d’une poupée. L’Église Universelle fut l’objet de nombreuses critiques. Le journal national de la TV Globo diffusa des images d’Edir Macedo enseignant aux pasteurs la manière de demander des dons. Malgré les nombreuses controverses dans lesquelles elle a été impliquée et les critiques qui lui ont été adressées, l’Église Universelle est devenue l’une des principales institutions évangéliques du pays, la quatrième selon les données du dernier recensement.

Je crois que différentes raisons expliquent ce succès : un appareil médiatique qui a contribué à consacrer le télé-évangélisme de l’Église Universelle, sa pénétration dans les périphéries des grandes métropoles et, principalement, sa capacité à s’adapter. Depuis quelques années l’Église Universelle se caractérise par l’incorporation progressive de références externes à la religion comme, par exemple, le développement personnel, les notions d’entrepreneuriat et, plus généralement, tout ce qui a un côté psychologisant.

Divers auteurs ayant réfléchit sur la modernité, dont (Ulrich) Beck et (Anthony) Giddens, estiment que le processus d’individualisation en cours, « dé-traditionalise » les classes sociales. Qu’est-ce que cela veut dire ? Chaque individu devient protagoniste de son avenir et responsable du déroulement de sa vie. L’Église Universelle est une institution qui a bien compris cette question clé du personnalisme de la modernité. Elle propose des cultes adaptés à ses différents publics, ceux qui ont l’esprit d’entreprise, les femmes, les hommes, les personnes ayant des problèmes de santé, des addictions. En un mot, elle réussit à présenter quelque chose d’adapté à chaque public et de cette manière elle attire beaucoup de gens, justement en raison de sa capacité à adopter une démarche plurielle.

Ce qui ne veut pas dire qu’il s’agit d’une exclusivité de l’IURD, cette approche est également présente dans d’autres institutions. Beck affirme que la sécularisation ne promeut pas la fin de la religion mais plutôt sa transformation. Une fois libérées d’une imposition religieuse, les personnes se mettent à construire, d’une manière réfléchie, leur relation à la dimension religieuse, en d’autres termes chacun crée son « Dieu personnel », sa relation particulière à la religion. L’Église Universelle a su tirer profit de cela, offrant un éventail de biens symboliques et de cultes qui répondent aux demandes d’individus de plus en plus différents. Ces chrétiens évangéliques sont exposés à de très nombreux processus de socialisation et, pour cela, les Églises elles-mêmes se mettent à incorporer une série de références et de savoirs provenant d’autres univers, à priori non religieux.

IHU : Quel a été le message de l’Église Universelle à ses fidèles et aux habitants des périphéries ?

CG:Bon nombre d’études, comme celles de Jesse de Souza, par exemple, mettent en évidence un important travail motivationnel de la part des Églises évangéliques en ce qui concerne les habitants des périphéries. Dans ma thèse de doctorat, j’ai également rencontré une situation semblable : la présence d’un message fort d’incitation psychologique levant l’individu à croire en lui-même et à se considérer comme un sujet ayant des droits.

L’Église Universelle propose, par exemple, une campagne de la Révolte où les fidèles sont encouragés à ne plus accepter les conditions humiliantes de leurs vies. Elle y incite les fidèles à mener une réflexion sur leur quotidien et à construire des projets de vie qui sont une rupture avec le contexte dans lequel ils vivent et qui leur permettent d’accéder à une vie digne. Le message central aux classes populaires est : vous êtes fils de Dieu et pour cela, il existe quelque chose de plus grand qui vous attend. Un certain nombre de fidèles racontent combien ils se sentaient infériorisés, humiliés et qui, grâce à la religion, ont pu développer une confiance en eux-mêmes.

En ce sens, la transformation de la vie ne passe pas seulement par une question de revenu, elle inclut également la construction d’une réflexion intérieure qui permet à l’individu d’exprimer une identité à laquelle il s’identifie, tout particulièrement dans le cas de l’entrepreneur autonome, heureux et réalisé dans sa vie personnelle et professionnelle.


IHU : D’aucuns pensent que l’Église Universelle veut toucher la partie la plus riche de la classe moyenne et cela serait l’une des raisons qui expliquent l’installation d’un nouveau siège dans le quartier Leblon. Partagez-vous cette analyse ? Qu’est-ce qui a pu motiver l’Église Universelle à ouvrir un siège au Leblon ?

CG :Je pense que toutes les institutions religieuses ambitionnent de toucher tous les publics. Traditionnellement, l’Église Universelle a construit ses principaux édifices dans des endroits faciles d’accès et très fréquentés. A tel point que la nouvelle église du Leblon se trouve à côté de la station de métro. De même, à São Paulo, l’Église Universelle a construit un temple dans le quartier huppé de Vila Mariana. A Rio, elle possède aussi un édifice dans le quartier du Flamengo, quartier riche également.

Il nous faut aussi définir la notion de classe. Comme le montre bien Pierre Bourdieu, il ne s’agit pas seulement d’une question de revenu, d’un simple capital économique, mais d’un ensemble de capitaux, économique, social et culturel. Les classes supérieures, bien établies, se caractérisent par la possession de diplômes universitaires, la maîtrise de langues étrangères, etc. Les individus de ce milieu social ont peu de chance de se tourner vers une église néo-pentecôtiste. Cependant, il y a des gens à Leblon et à Vila Mariana qui, bien qu’ayant des revenus compatibles avec la réalité de ces quartiers, présentent une autre trajectoire sociale, sans accès aux grandes institutions éducatives, mais qui, en raison de différents facteurs (mobilité sociale, achat d’un appartement à un moment où les prix du marché immobilier étaient plus favorables), vivent dans ce même espace.

Pour le pasteur Souza Melo, responsable du temple de Leblon, l’espace a été créé pour aider les personnes de ce quartier qui souffrent, quel que soit leur condition financière. Selon lui, les problèmes que l’on y rencontre ne sont pas liés aux questions d’argent mais à la dépression, le sentiment de vide et de solitude. Le reportage réalisé par l’IURD mentionne la question du préjugé et présente le témoignage de deux personnes de classe sociale supérieure qui affirment qu’elles ont l’ont surmonté en décidant de rechercher Dieu. L’Église Universelle reconnaît qu’il existe, à son encontre, un préjugé de classe et que la recherche de la foi évangélique ne peut être comprise comme quelque chose réservé aux pauvres, dans la mesure où il existe, selon elle, de multiples motivations qui conduisent les êtres humains à rechercher le contact avec Dieu. Il n’est pas possible de dire d’une manière catégorique quelle motivation oriente cette action mais le fait de problématiser la question de classe et d’affirmer que tous peuvent rechercher Dieu y compris ceux qui disposent de meilleures conditions financières, me paraît être une tentative visant à améliorer son image auprès des personnes plus riches et plus éduquées.

IHU : A partir de quand, de quelle manière et pour quelles raisons l’Église Universelle a-t-elle commencé à participer à la vie politique ? Quelle est l’influence non seulement de l’Église en tant qu’institution mais des évangéliques de manière générale dans la politique brésilienne ?

CG :L’Église Universelle est entrée sur la scène politique lors de l’élection d’un député pour l’Assemblée Constituante [7] . A cette époque, les évangéliques estimaient qu’il était important de participer au processus de création de la nouvelle Constitution afin d’éviter que celle-ci accorde des avantages à l’Église catholique dans sa relation à l’État. Cette participation a pris de l’ampleur dans les années 90 avec une plus grande implication des institutions évangéliques. Comme le fait remarquer à juste titre le sociologue Ricardo Mariano (USP), le slogan « l’évangélique ne se mêle pas de la politique » a été remplacé par « le frère vote en faveur de son frère ».

Lors des élections de 2002, la présence évangélique s’est accentuée et, aujourd’hui, le front parlementaire évangélique, s’il devenait un parti, serait le troisième au Congrès national. Evidemment, d’autres logiques orientent le vote de ses membres, la logique de parti, par exemple. On retrouve des évangéliques dans différents partis, d’orientations idéologiques distinctes et dont les intérêts sont également différents. Plusieurs études montrent que l’étiquette politique à une grande influence sur la manière de voter de ces parlementaires. Il est vrai cependant qu’il y a des thèmes tels que les droits reproductifs des femmes, la sexualité et les questions morales qui unissent ces députés par-delà les différences de partis. Lors de ces moments de l’activité politique, on observe la construction d’un front évangélique cohérant et préparé pour s’opposer à toute mesure aussi bien au parlement que dans les commissions.

Dans le contexte politique brésilien actuel, il n’est pas possible de gouverner sans l’appui de ce front. D’ailleurs, je pense que l’un des raisons clés de la perte de pouvoir de Dilma a été sa rupture avec les évangéliques qui avaient constitué la base du soutien au PT au cours de ces douze années. Au-delà de leur présence massive dans la politique traditionnelle, les évangéliques sont également présents dans les mouvements de contestation tels que les manifestations de rue, les mouvements de revendication, etc. Cela mobilise des millions de personnes. C’est le cas de la Marche pour Jésus [8] et des grands meetings contre l’usage des drogues organisés par la jeunesse de l’Église Universelle dans les grandes villes du pays. Ainsi, leurs mobilisations produisent également des transformations dans le monde de la vie, c’est-à-dire dans le répertoire des idées et des arguments qu’utilisent les citoyens. De cette manière, les évangéliques se transforment de manière décisive, en acteurs politiques de la démocratie brésilienne pour bloquer certaines propositions ou approuver celles qui sont conformes à leurs intérêts.

IHU : Quel serait le « bras politique » de l’Église Universelle dans la politique brésilienne ? Le PRB [9] ? Comment ce parti s’articule-t-il politiquement aujourd’hui ?

CG : Il existe un lien très fort entre le PRB et l’Église Universelle. Le parti a été fondé par un pasteur lié à cette Église et, selon certains chercheurs, des membres de l’IURD feraient parti de la direction nationale du parti, c’est le cas de l’actuel président, Marcos Pereira, évêque sans mandat de l’IURD. Lors de mes recherches de terrain, j’ai noté de nombreux passages de membres de l’Église Universelle au siège du parti et même une incitation à ce que les jeunes évangéliques s’affilient au parti. Selon certains interlocuteurs du parti, l’Église essaie de prendre le pouvoir mais il existe également une tendance « laïque » qui essaie de résister à cette domination de l’IURD.

D’une manière générale, les candidats de l’IURD sont des pasteurs et des membres actifs de communautés ayant un grand nombre de fidèles. Cependant, le PRB essaie de se diversifier et d’intégrer des militants et des candidats de différents univers sociaux. Récemment, il y a même eu l’élection d’un transsexuel au poste de conseiller municipal, événement qui a fait l’objet d’une intense publicité de la part du parti dans ses réseaux sociaux.

En 2012, lors des élections municipales à São Paulo, le PRB a confirmé son indépendance vis-à-vis de l’IURD en appuyant la candidature d’un catholique fervent, le député Celso Russomano. Le parti a connu une forte croissance lors des dernières élections et compte aujourd’hui plus de 20 députés fédéraux, des maires et un grand nombre de conseillers municipaux et de députés au niveau des États. Récemment, son plus grand succès a été la conquête de la mairie de Rio, avec Marcelo Crivella. Ce parti a été le premier à placer un candidat évangélique à la tête d’une grande capitale brésilienne.

Je crois que la principale caractéristique du parti (ainsi que son succès) est l’autocontrôle de ses membres visant à ne pas révéler, en public, leur appartenance à l’Église Universelle. On prend toujours certaines précautions dans la manière de présenter ou d’occulter ce lien religieux afin de lutter contre d’éventuels préjugés vis-à-vis de cette Église. Ces précautions ne fonctionnent pas toujours, étant donné qu’à certains moments des périodes électorales, la question du lien entre Église et parti est toujours utilisée par les adversaires.

Par ailleurs, on constate un mouvement intéressant car, au moment même où le parti s’associe à la « vague conservatrice », il accueille des membres LGBT en son sein. La compréhension de la nécessité de s’ouvrir et d’incorporer différents acteurs sociaux afin de se donner les moyens d’objectifs plus ambitieux, est l’une des principales caractéristiques du PRB. Il s’agit là d’un phénomène très intéressant : comment les partis liés aux évangéliques vont-ils gérer la question de l’homosexualité avec leurs cadres et quel type d’activisme gai vont-ils être amenés à créer.


IHU : Certains spécialistes défendent l’idée que la gauche n’a pas seulement ouvert un espace aux évangéliques, en politique, mais qu’elle a également légitimé leur action. Partagez-vous cette thèse ? Et toujours dans ce sens, de quelle manière la gauche voit-elle les évangéliques ?

CG : Je suis d’accord pour dire que le PT a dû négocier et céder de l’espace aux évangéliques afin de pouvoir gouverner. Lors de la première élection de Lula, le Parti des Travailleurs n’avait pas une base assez large et il a dû négocier des accords avec d’autres partis et députés afin de pouvoir gouverner. Et ce faisant, il a ouvert les portes des institutions gouvernementales. D’une certaine manière, je crois qu’une bonne partie de la gauche a toujours ressenti et continue à ressentir une certaine aversion vis-à-vis des évangéliques, les considérant comme des aliénés politiques et des fondamentalistes. Cependant, si la gauche veut survivre au Brésil, elle devra composer avec ce segment de la vie politique et l’incorporer. Ce qui ne veut pas dire qu’elle devra accepter toutes ses propositions mais qu’elle devra certainement établir un véritable dialogue, dans lequel elle sera capable de recevoir et de formuler accueillant des critiques de manière démocratique.

IHU : Iriez-vous jusqu’à dire que les évangéliques ont un projet politique pour le pays ou qu’ils estiment pouvoir accéder à des fonctions politiques importantes, au gouvernement ou au Supremo Tribunal Federal (STF), par exemple ?

CG : Chaque groupe a son projet d’accès au pouvoir. Nous ne devons pas oublier que les évangéliques sont extrêmement divers. Tout indique qu’ils sont unis et qu’il existe une forte mobilisation collective quand certains thèmes sont abordés à la Chambre des Députés, cependant, il ne faut pas oublier qu’il existe des conflits entre les Églises en raison des horaires de télévision et de radio. Par ailleurs, les évangéliques sont répartis entre différents partis, chacun ayant ses propres intérêts, ce qui inviabiliserait la formation d’un front évangélique, au moins en période électorale. Marcelo Crivella lui-même, a affirmé dans une réunion qu’un jour les évangéliques iront élire un Président qui travaillera pour les Églises. Cependant, le contexte chaotique de la politique brésilienne post-destitution rend ce processus très incertain.

Le front évangélique et la réforme politique.

De toute manière, une bataille politique approche, impliquant le STF. Le ministre Gilmar Mendes s’est en effet montré préoccupé par l’utilisation de la structure des Églises pour influencer le cours des élections et donc par de possibles abus de pouvoir économique. Lors d’un entretien, le ministre a affirmé que les membres du STF réfléchissaient à cette question en vue de créer des normes visant à codifier cette relation. Prochainement, si le projet de réforme politique prévoyant le vote de liste fermée est adopté, le front évangélique pourrait souffrir un coup très dur puisque la Chambre des Députés serait alors contrôlée par quatre ou cinq grands partis. Cela entraînerait une chute vertigineuse du nombre de députés évangéliques.

C’est pour cela que bon nombre de membres du Front évangélique ont manifesté leur désaccord au sujet de cette mesure. Il est vrai cependant que la crise politique n’aura pas d’issue sans une réforme politique. Si elle venait à se réaliser, les évangélistes devront migrer vers des partis plus importants et se battre pour pouvoir figurer sur la liste des candidats présentée par chaque parti. Pour cette raison, les prétentions politiques des évangélistes pourraient subir un important revers.

IHU : Certains observateurs ont attiré l’attention sur le changement de profil de certains habitants des périphéries, ceux qui souhaitent devenir entrepreneurs. Y a-t-il un changement de mentalité en relation à l’entrepreneuriat dans le pays ? Quels sont les facteurs qui ont motivé ce changement ? Ce changement serait-il lié à la présence des Églises néo-pentecôtistes dans les périphéries des villes ?

CG : J’ai abordé cette question dans ma recherche. Certains habitants des périphéries perçoivent l’entrepreneuriat comme étant la solution pour améliorer leurs conditions de vie. Et donc, l’entrepreneur est, par excellence, l’image de la modernité puisque celle-ci est en train de mettre fin aux relations de travail telles que nous les connaissions. Nous avons de plus en plus de personnes avec un meilleur niveau d’étude qui doivent se contenter d’activités ne demandant pas de qualification. En ce sens, le capitalisme contemporain n’offre comme modèle que le sous-emploi. Horaires flexibles, absence de droits et de garanties, faibles rémunérations, travail intermittent, parfois seulement quelques jours par semaine. Bon nombre de personnes dans différents pays ne trouvent plus un travail légal et stable, un travail qui s’insère dans un projet de carrière et donc fondé sur la permanence dans une entreprise et dans la même fonction. Ces personnes perçoivent l’entrepreneuriat comme la meilleure solution pour elles.

Dans le cas brésilien, j’ai remarqué un fort rejet du travail salarié formel lequel est associé à l’humiliation et à l’exploitation. Ainsi, la position des évangéliques est une critique singulière au capitalisme national : travailler pour les autres, c’est être humilié et exploité. Cependant la solution ne passe pas par un changement du système économique mais par une nouvelle position du travailleur dans ce même système. Je pense donc qu’il y a une relation entre cet esprit d’entreprise et le message des Églises néo-pentecôtistes. Bien sûr, ce n’est pas le seul motif ; il y a, comme je l’ai déjà indiqué, des facteurs structurels inhérents à la modernité elle-même. Cependant, une bonne partie des personnes que j’ai interviewées, ont affirmé de manière catégorique l’importance de la croyance dans le processus de construction d’une critique de leur vécu, dans le changement de leur manière de penser, de se percevoir et de percevoir la vie.

La naissance de cette révolte en relation au contexte social et la construction d’un projet de vie dans le cadre de l’entrepreneuriat et de la construction de sa personne en tant que sujet autonome s’est réalisée avec une importante participation de l’Église. De nombreux fidèles ont raconté comment ils sont arrivés à se percevoir comme des personnes de droit suite aux prêches des pasteurs (« vous n’êtes pas nés pour être humiliés. Vous n’êtes pas nés pour être petits, soumis. Vous êtes grands, importants »). De cette manière, il y a toute une incitation à la réflexion sur la vie elle-même, sur le présent et l’avenir.

A partir des débats à l’intérieur de l’Église, le fidèle repense son quotidien, les possibilités de transformation qui se présentent à lui. De plus, certaines Églises offrent également des cours d’entrepreneuriat et des réunions pour les entrepreneurs. Dans le cas de l’Église Universelle, le culte destiné aux entrepreneurs, est organisé par les pasteurs et les évêques. Il se présente comme un échange où sont discutées les questions liées au marché et les compétences nécessaires pour devenir entrepreneur et comme un exercice de motivation. Selon les témoignages livrés par ces personnes, celles-ci se sentaient autrefois faibles et fragiles face aux conditions objectives dans lesquelles elles vivaient mais après avoir intégré l’Église, elles se sont senties plus fortes et n’ont plus eu peur de se lancer. Il existe donc tout un travail de renforcement de la confiance en soi vis-à-vis des adversités externes.

Quels sont les défis auxquels la gauche est confrontée suite au déclin du syndicalisme et à l’augmentation de petits entrepreneurs et de travailleurs autonomes ?

CG : Dans la phase actuelle du capitalisme, les syndicats ont cessé d’être un centre important de socialisation de la classe des travailleurs, ils ont perdu leur place d’institution centrale dans la formation des personnes comme cela était le cas au XIXème et, en partie, au XXème siècles. Les indices de productivité ont augmenté de manière vertigineuse, provoquant de fortes vagues de chômage et en même temps le capitalisme a installé le sous-emploi comme activité type de la majorité de la population. En lien avec tout cela, le processus d’individualisation s’est accentué et, aujourd’hui, chacun est tenu pour responsable de la construction de sa propre trajectoire. De ce point de vue, la notion de classe n’a plus de sens. Elle n’est plus opératoire car elle a été « dé-traditionalisée ». Elle ne mobilise plus et n’est plus responsable de la socialisation des individus comme elle l’était autrefois. Cependant, le niveau d’inégalités socio-économiques n’a jamais été aussi élevé.

Voilà le grand défi pour la gauche : comment mobiliser et proposer des changements dans un capitalisme post-classes, de plus en plus inégalitaire et destructif ? Il est évident que nous avons utilisé le terme de classe en référence à une certaine couche sociale bien que les personnes qui en font partie ne s’identifient plus à un tel concept. La majorité se définit comme appartenant à une « classe moyenne » ou pauvre de manière générique. Dans ce contexte de sous-emploi, de forte rotation, de travail intermittent, le chômage est progressivement perçu comme une situation normale. Nous tous, à un moment ou à un autre, nous serons au chômage en raison de la flexibilisation du droit du travail, de l’organisation du temps travail, de l’utilisation de nouvelles technologies et de l’augmentation constante de la productivité. La stabilité qui a existé dans la phase antérieure du capitalisme, avec la possibilité de faire carrière, n’existe pratiquement plus et très souvent, nous sommes obligés de changer de métier pour survivre.

L’obtention d’un diplôme de niveau supérieur n’est plus une garantie d’emploi, ce n’est qu’un accès à la compétition pour un sous-emploi. Pour les travailleurs, les incertitudes ne font qu’augmenter dans la mesure où le travail se décentralise. Il ne se situe plus dans un seul lieu de production comme autrefois, ce qui rend le contrôle des conditions de travail quasi impossible. Dans ce contexte, l’accès à sa propre entreprise, apparaît, pour beaucoup de gens, comme la solution la plus efficace pour accéder à une vie meilleure. Il est possible que nous puissions dire « Ah ! Mais ces personnes sont toujours pauvres ». Cependant celui qui gagnait 1000 réaux, devait affronter de dures journées dans des conditions épouvantables, s’il devient son propre patron, il va gagner de 1800 à 2000 réaux, il y a donc une grande différence.

L’une des références principales de mon étude est la sociologue Margaret Archer qui use d’une excellente métaphore pour expliquer comment la structure sociale est perçue de façons différentes. La formule chimique de l’eau est H2O (deux molécules d’hydrogène et une d’oxygène), cependant quand on se mouille, on n’a pas de contact direct avec cette représentation scientifique, mais bien avec l’eau de la douche, de la piscine ou de la pluie. En d’autres termes, une même structure peut être appropriée de nombreuses manières différentes, et, pour une bonne partie de la population, les inégalités sociales sont avant tout ressenties dans le travail salarié alors que l’amélioration de la vie est à rechercher dans l’accès à sa propre entreprise. L’acteur social ayant cet esprit d’entreprise, au moment d’analyser sa vie et de se projeter dans l’avenir, considère cette option comme la seule possible lui permettant d’obtenir une amélioration immédiate et significative dans sa vie. C’est quelqu’un de pragmatique.

Le défi, pour la gauche est de comprendre cette trame complexe de la modernité, la pluralisation croissante des processus de formation sociale et d’individualisation et de trouver un principe commun capable de mobiliser ce secteur plus ample de la société. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk, affirme que les entrepreneurs constituent la nouvelle social-démocratie, car ce sont eux, en tant que secteur productif, qui constituent la base réelle de la société de marché et non pas les grands capitalistes qui promeuvent la spéculation financière. L’argument a sa logique. Mais je ne pense pas qu’il suffise de voir dans l’entrepreneuriat le « sauveur de la patrie » mais bien de se rendre compte que la classe des travailleurs est en train de se réorganiser en tant que classe d’entrepreneurs, modifiant ainsi ses aspirations. Cela ne signifie pas nécessairement que ces personnes défendent des points de vue considérés comme libéraux. La majeure partie des travailleurs est favorable au maintien de certains services par l’État, tels que la santé, l’éducation mais ceux-ci perçoivent la force individuelle comme un atout leur permettant d’améliorer leur qualité de vie.

[1Bancada Evangelica. Les groupes parlementaires les plus influents ne sont pas les partis politiques mais les regroupements transpartis organisés autour d’un thème politique ; ils sont appelés « bancadas ». La bancada evangelica comptait 196 députés en 2016. Cf. Autres Brésils, Les fronts parlementaires transpartis.

[2Gilmar Mendes : l’un des onze membres du Suprema Tribunal Federal (STF).

[3Tribunal Fédéral Suprême, la plus haute instance judiciaire du pays.

[4Voto em lista fechada. Avec le système de liste fermée, les électeurs ne votent pas pour des candidats mais pour un parti

[5Evangélique : en tant que nom ou adjectif, ce mot renvoie à une personne membre d’une église évangélique, l’évangéliste est la personne qui enseigne, diffuse la religion de son église.

[6TV Record. Première chaîne de télévision au Brésil (1953), elle a été rachetée par Edir Macedo au début des années 90. Elle occupe la deuxième place en termes d’audience.

[7Assemblée Constituante : 1987- 1988

[8Marcha para Jesus. Chaque année, elle réunit de grandes foules dans les principales villes du pays. A titre d’exemple, celle de São Paulo, réalisée le 17 juin dernier a réuni plus de 2 millions de personnes (5 à 6 millions selon les organisateurs).

[9PRB : Partido Republicano Brasileiro

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