Où est passé Amarildo ?

, par Kakie Roubaud

De notre correspondant à Rio.


Poste de la police dans la communauté de Roçinha - Crédits photos : Kakie Roubaud

La dernière fois que Bete, habitante de la Roçinha, a vu Amarildo, c’était il y a un mois, le 14 juillet dernier. Dans le dédale d’escaliers où se trouve sa maison de brique, la police militaire a embarqué son mari sans autre forme de procès, ainsi que 30 autres personnes, suite à l’Opération Paix Armée qui a mobilisé 300 policiers et abouti à la prison préventive de 16 trafiquants présumés. Puis Amarildo a disparu dans les locaux du commissariat tout proche, l’Unité de Pacification de Police (UPP) qui a repris le territoire au crime organisé il y a un an. Depuis le 14 juillet, plus rien…… On a vu Amarildo entrer : les caméras ont bien enregistré la scène et les images ont même été diffusées sur Globo, la principale chaine de télé du pays. Mais on ne l’a jamais vu sortir : entre temps, les caméras du commissariat sont tombées en panne !

Voilà un mois que ses six enfants âgés de 5 à 21 ans sont sans nouvelles de lui. Le 11 août est traditionnellement la fête des Pères à Rio. Par solidarité avec cette famille qui ne se tait pas et qui crie au contraire sa colère « Vous croyez qu’on est idiots parce qu’on est pauvres ? » mais aussi parce que Amarildo de Souza n’st pas un cas isolé, Amnesty a appelé à une manifestation pacifique au pied de Rocinha, une communauté de la Zone Sul installée sur un pic rocheux, entre les immeubles bourgeois et la mer, 70 000 habitants, la plus grande favela du Brésil. L’Etat de Rio a proposé de mettre la famille Dias de Souza en sécurité grâce au programme de protection de témoins mais ils ont décliné l’offre : ils se sentent mieux protégés, disent-ils, dans la favela.

La principale entrée de Rocinha est la Via Appia, la rue la plus commerçante où Casa Bahia, géant du meuble bon marché a ouvert un nouveau point de vente à deux pas d’un géant du fast-food. Pas grand monde ce jour là , surtout la presse, notamment étrangère, les représentants d’Amnesty et le député Marcelo Freixo, président de la Commission des Droits de l’Homme de l’Assemblée Législative de l’Etat de Rio . Alors qu’ils étaient un million à conspuer le gouvernement sur les thèmes de l’éducation, de la santé et de la corruption, les Cariocas ne se mobilisent sur le cas d’Amarildo, maçon des quartiers pauvres disparu du jour au lendemain. Pas plus que Patricia Acioli, une juge des beaux quartiers mitraillée de 21 balles un 11 aout 2011 alors qu’elle s’apprêtait à inculper plusieurs policiers pour association de malfaiteurs et homicides, n’a mobilisé les foules ! Dans le groupe, il y a un portrait d’elle. On a retrouvé ses assassins : quatre militaires condamnés à 25 ans de prison et sept autres en attente de jugement dont le Commandant du 7eme Bataillon.


La famille de Amarildo - Crédits photos : Kakie Roubaud

« C’est la première fois en 21 ans que je passe le 11 août sans mon père. Je ne peux dire qu’une chose : ils ont l’emmené et ils doivent dire maintenant ce qu’ils ont fait de lui » répète l’ainé des enfants, Anderson 21 ans, aux manifestants du Viaduc Niemeyer. Marcelo Freixo précise : « Il est injuste qu’on criminalise cette famille pour discréditer la dénonciation qu’ils ont eu le courage de faire. Le mari a été appréhendé à proximité de chez lui. Il a été emmené dans les bureaux de l’UPP et de là il a disparu. L’Etat doit rendre des comptes ! Il n’y a pas d’autre solution ». Un commandant-adjoint , depuis écarté, prétend en effet qu’Amarildo et Bete sont de mèche avec les trafiquants de drogue, une allégation que le propre commandant en titre de la 15ème DP chargé de l’enquête dément formellement. Rien , et surtout pas le fait que les Souza habitent à proximité du trafic ne permet de prouver leur complicité.

Il faut insister beaucoup auprès des moto -taxis stationnés au bas de la Via Appia pour que l’un d’entre eux accepte de monter jusqu’à la partie haute de Rocinha, près de la maison d’Amarildo. Le lieu, dit-il n’est pas accessible en moto… mais on peut aller jusqu’à la rue numéro 2. La moto attaque la pente plein gaz et négocie les virages par le milieu comme dans un circuit automobile au mépris total des véhicules qui se déversent dans le sens opposé. Dix minutes plus tard, elle pile au pied d’un « beco », un couloir « traboule » ouvert sur la gauche entre deux immeubles et qui s’enfonce dans l’ obscurité. En face sur la Rua Dois se trouve l’ UPP où a disparu Amarildo. Le motard lâche « Ce serait mieux d’attendre que quelqu’un sorte ». Sans doute une « boca de fumo », l’un des 100 points de vente du trafic itinérant qui existent encore dans cette communauté « pacifiée » et pourtant « contrôlée » par une centaine de truands tous liés à Nem, leur chef sous les verrous mais toujours aux commandes. Le première personne qui émerge du « beco » est un homme jeune couvert de chaines en argent avec un bon sourire. Il est venu attendre ses tantes, deux femmes chargées de cabas qui ne tardent pas à arriver.


La route de Fufa - Crédits photos : Kakie Roubaud

Dans cette zone de ruelles sombres qui puent les excréments et les égouts à ciel ouvert , impossible que deux personnes se croisent. En 10 ans, la population de Rocinha a augmenté de 23%. C’est dire qu’on y passe sa vie à rajouter des étages et c‘est justement ce qu’Amarildo 43 ans s’apprêtait à faire, lui qui gagnait 300 réais par mois, la moitié d’un SMIG et qui vivait ici dans une unique pièce partagée avec sa femme et ses 6 enfants. Sa maison est un cube de briques crues trouée « côté rue » par deux fenêtres carrées, chacune verrouillées par un X en métal et côté « cour » par une unique ouverture béante qui donne sur un égout de trois mètres en à pic. « La police prétend que cette fenêtre est une trajectoire de fuite » explique Anderson, le fils d’Amarildo à Marcelo Freixo.

Difficile d’imaginer qu’un homme aussi fort nommé Le Bœuf, parce qu’il portait les malades sur son dos, puisse passer par une ouverture aussi étroite pour sauter comme une balle de tennis dans une décharge à ciel ouverte parcourue par des rats. Au dessus de l’égout, Amarildo avait en partie posé des planches préfaçant ce qui serait un jour l’agrandissement de sa maison mais les fondations, à cause de la source, menaçaient de s’écrouler. Ici, tous les voisins sont ses frères, ses cousins, ses tantes ou ses neveux et tous sont solidaires d’Amarildo, une seule et même famille. C’est là qu’il est né, à l’époque où la Rocinha méritait encore son nom de « Petit Champ » mais comme la Petite Source devenue un égout, Amarildo n’a jamais prospéré, arpète de maçon, pêcheur à ses heures et toujours sous la ligne de pauvreté. En territoire rural, on appellerait son quartier une « quilombola » : une communauté noire descendante d’esclaves. Seule Bete, sa femme au visage d’indien vient du lointain Nordeste.


Bete, femme de Amarildo - Crédits photos : Kakie Roubaud

Dans une maison plus haut, une femme mûre se penche par la fenêtre d’aluminium : « J’ai toujours habité ici mais je pense sérieusement en partir car depuis l’installation de l’UPP , j’ai peur : je n’ose plus sortir ». L’homme jeune avait lui commenté en m’orientant dans les escaliers : « Maintenant à partir de 18 heures je reste chez moi. Etre jeune ici, c’est pour les policiers la même chose qu’être un trafiquant. En allant chercher du pain, je suis tombé sur deux policiers militaires. Ils m’ont frappé, mis des claques pour m’humilier. Ils disaient : « On a la rage. C ‘est à cause de gens comme toi qu’on est ici ». On ne peut rien dire parce qu’on a peur des représailles. Leur leitmotiv c’est « Morador eu bato, traficante eu mato » : « L’habitant, je le bats ; le trafiquant je l’abats ». Quatre vingt caméras et 700 policiers dispersés pour surveiller la population et personne, personne à Rocinha n’a vu Amarildo ?

Un GPS détient peut-être la réponse. La voiture qui a emmené Amarilo a été tracée par radio et son trajet prouve un passage inexpliqué par la Zone Portuaire, l’hôpital militaire et le bataillon du quartier chic de Leblon. Le soir du dimanche 11 août, on a entendu des tirs échangés en haut de Rocinha et ce soir, jeudi 14, un mois après sa disparition, les habitants de la communauté ont fermé le tunnel Zuzu Angel en réclamant des explications. C’ est un avocat, João Tancredo avocat des familles de victimes du vol AF 447 par ailleurs avocat de l’Ong Rio da Paz qui défendra les droits de la famille de Souza. « La favela ne se tait plus ! » clame le t-Shirt d’Anderson, fils ainé d’Amarildo. Et au dos : « Celui qui ne bouge pas ne sent pas le poids des chaines »

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