Le gouvernement veut museler ceux qui l’accusent d’être illégitime

, par Guilherme Wisniek

Publié le 5 septembre 2016
Traduction pour Autres Brésils : Caroline Sordia
Relecture : Maïa Inzaurralde Nahson

Photo : Cristiano de Assis

Guilherme Wisniek pour la Folha de São Paulo

Au moment où j’assistais à la retransmission par la chaîne Globo News de l’action héroïque des troupes de choc de la police maîtrisant des fauteurs de troubles qui avaient vandalisé magasins et agences bancaires la nuit de l’impeachment, sur ma page Facebook arrivaient de plus en plus d’images dans lesquelles une foule pacifique, descendant la rua da Consolação dans le centre ville, était acculée et attaquée par surprise à l’aide de bombes, causant la panique et une agitation qui manquait de dégénérer en piétinement généralisé. Ces vidéos avaient été faites tant par des manifestant.e.s que par des personnes filmant d’en haut, depuis leur appartement. Qui donc écrit l’histoire ?

Serions-nous en train de vivre l’arrivée imminente d’une néo-dictature, ce qui impliquerait une réduction drastique de la liberté d’expression ? Paranoïa ou évidence ?

Bien qu’il s’agisse d’un régime civil, institué par une parodie de démocratie – l’impeachment a été républicain sur la forme, pas sur le fond –, le gouvernement Temer semble bel et bien tracer les contours d’une forme camouflée de dictature, fondée sur le trépied suivant : alliance symbiotique avec un pouvoir législatif corrompu, avec les entrepreneurs et avec les grands groupes de presse, qui le protègent ; désintérêt pour le résultat des urnes, et donc pour une politique de concessions aux pressions populaires ; et utilisation discrétionnaire de la violence d’État à travers l’appareil militaire. Bonbonnes de gaz lancées sur les terrasses de bar, fouilles grossières de quidams dans la rue, prisons et bastonnades : cela pourrait n’être qu’un début. Le pays se dirige de plus en plus clairement vers un dualisme dangereux, mais il est certainement encore loin d’une guerre civile. Cet usage autoritaire et aléatoire de la violence vise à installer un climat de peur, en croyant qu’on peut éliminer les dissensions par la terreur.

De même, le gouvernement veut museler celles et ceux qui, imprégnés d’esprit critique, l’accusent d’illégitimité. Les artistes et les enseignant.e.s sont tou.te.s devenu.e.s persona non grata dans ce nouveau et lugubre Brésil. En témoigne le projet de loi « Programa Escola Sem Partido » (« Programme pour une école sans parti », NDT), qui est en passage devant l’Assemblée. S’élevant contre « les abus perpétrés au nom de la liberté d’enseigner », cette sinistre proposition de loi vise à installer une censure à l’intérieur des écoles, grâce à laquelle on inculquerait aux élèves un code de conduite semblable à celui du consommateur. Soutenu.e.s par la morale familiale, ces dernier.e.s peuvent dès lors dénoncer l’endoctrinement supposé des professeurs, devenus ainsi des ennemis potentiels. Il s’agit, comme on le voit, d’une attaque frontale de l’essence et de la signification même d’une école démocratique : un lieu où s’entrechoquent les opinions, un lieu d’acceptation des différences, et certainement pas d’une neutralité moraliste et lyophilisée, vidée de ses contradictions.

Le panorama des prochaines années est gravissime : encouragement des contrats précaires, étranglement des retraité.e.s par la mise à sac de la sécurité sociale, gel des investissements publics dans les programmes et dépenses sociales, pour l’éducation et la santé, détruisant ainsi une bonne part du filet de protection sociale institué par la Constitution de 1988. Tel est l’horizon ultime de ce coup d’État qui ne fait que s’ébaucher, créant une sorte de période « déconstitutionnelle », selon l’expression de Guilherme Boulos.

L’ironie du sort veut que le nom du président usurpateur soit synonyme de peur, le verbe temer correspondant à l’expression « avoir peur ». Hasard objectif, diraient les surréalistes. Le contenu politique s’enracine profondément dans la forme. Forme et fond ne font qu’un.

Voir en ligne : Folha de S.Paulo

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