Le coup

, par Pierre Beaudet

Pierre Beaudet [1]

La présidente brésilienne Dilma Rousseff sera probablement déchue de son poste d’ici quelques jours lorsque le Sénat aura accepté la proposition de l’impeachment adoptée par le Congrès (parlement) la semaine passée [le 17 avril 2016]. Réélue à la présidence en 2014 pour un deuxième mandat, Dilma (au Brésil, on appelle les responsables politiques par leur prénom) avait succédé à Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, le fondateur historique du Parti des travailleurs (PT). Rapidement, après cette victoire cependant, la présidente a dû faire face à un barrage de protestations qui l’ont mené très bas dans les sondages. L’opposition de droite, de même qu’une partie des partis alliés au PT qui faisaient partie de la coalition gouvernementale, ont alors décidé de renverser Dilma sans attendre les prochaines élections (prévues en 2018). Cette décision s’explique sans doute à cause de la rumeur à l’effet que Lula, qui bénéficie encore de l’appui de la majorité de la population, voulait se présenter à la présidence (au Brésil, on ne peut pas se présenter plus de deux fois de suite à une élection, mais rien n’empêche de revenir plus tard). Cette situation dramatique résulte de plusieurs facteurs.

L’économie, de l’embellie à la panne

Depuis 2002 sous Lula, puis durant le premier mandat de Dilma, le Brésil a connu une assez bonne période du point de vue économique. Le gouvernement était stable et la politique financière adoptée par Lula a été très prudente, voire conservatrice, ce qui a rassuré les investisseurs locaux et étrangers. D’une part, l’économie a connu une embellie à cause de l’augmentation des prix des matières premières dont le Brésil est un grand exportateur, tant les produits agricoles que miniers. D’autre part, le gouvernement du PT a procédé à d’importantes politiques de redistribution, ce qui a permis aux couches moyennes et pauvres d’avoir des revenus supplémentaires et l’accès au crédit, d’où la croissance du marché intérieur. De plus, le gouvernement a entrepris de grands travaux d’infrastructure, ce qui a également stimulé l’économie. Mais ces avancées positives ont atteint leurs limites depuis deux ans.

Le boom des ressources causé en partie par l’augmentation de la demande de la Chine s’est essoufflé, d’où d’importantes baisses de prix, et donc de revenus. L’industrie manufacturière a connu également une décroissance, en partie par la tiédeur des investisseurs et en partie du fait de la non-compétitivité des manufacturiers brésiliens mis à part ceux de quelques secteurs (l’avionnerie notamment). Le chômage a augmenté tandis que le niveau de pauvreté a rebondi, en dépit des programmes de redistribution (dont la fameuse « bourse familiale », Bolsa Familia). Cette détérioration a été fortement ressentie dans les favelas (bidonvilles) où les coûts de logement et de transport ont augmenté considérablement. En 2014, de puissantes manifestations contre ces hausses se sont déroulées, faisant sortir dans la rue des couches populaires qui avaient été traditionnellement du côté du PT. Depuis, la détérioration de la situation économique s’est aggravée, au point où en 2015, le PIB a connu une chute de plus de 3,7%.

Un système politique dysfonctionnel

Ce n’est cependant pas la première fois dans l’histoire du Brésil moderne que des périodes de croissance sont suivies de récessions. En effet, l’économie brésilienne reste fragile, en dépit de son importance. Les structures qu’on pourrait appeler « fondamentales » coincent l’économie dans le créneau étroit des ressources naturelles, toujours sujettes aux pressions extérieures. En outre, la structure des revenus est fortement polarisée, où la minorité très riche et la majorité très pauvre font du Brésil un des pays les plus inégalitaires au monde.

Il y a aussi au-delà des hauts et des bas de l’économie des facteurs systémiques qui se rapportent à la structure du pouvoir. Jusque dans les années 1980, le Brésil a été mené par des dictatures militaires dont la fonction était de s’assurer que ce système inégal s’imposait. À partir de 1985 avec la démocratisation, le système politique a été repensé pour assurer d’une manière plus subtile la domination des élites. Par exemple, l’élection des députés repose sur un partage totalement inégal entre les régions. Un grand nombre des nombreux partis (près de 30 au total) sont des émanations de petits clans locaux, souvent héritiers des grandes familles qui possèdent la terre, et qui n’ont ni structure ni programme. Les exceptions sont peu nombreuses, dont le PT, ainsi que le parti de centre-droit PSDB. Aucune règle n’a été mise en place pour réguler ce fonctionnement erratique, notamment le financement, ce qui fait que les petits partis qui sont presque tous de droite, de même que le PSDB (favori des élites économiques modernes de Sao Paulo) reçoivent d’énormes subsides des secteurs privilégiés et des entreprises. Notons enfin l’influence énorme exercée par les grands conglomérats médiatiques, dont l’empire Globo, qui domine l’information et dont la perspective est essentiellement de protéger le Brésil inégalitaire que l’on connaît jusqu’à aujourd’hui.

La réforme impossible

Quand Lula a été élu la première fois en 2002, il était question de réformer une situation qui favorise le patronage et la corruption. Mais le président issu du PT a reculé. Le Congrès (le Parlement) dominé par les partis de droite (le PT ne dispose que d’environ 20% des sièges) ne voulait rien entendre. Pour faire adopter des projets de loi, le gouvernement du PT a fait comme ses prédécesseurs en achetant, littéralement, les votes des parlementaires. Ce système de paiements clandestins (mensalão), que tous connaissaient, a été révélé au grand public en 2005. D’autres pratiques nébuleuses ont continué, notamment dans l’allocation des contrats publics, la répartition des postes et de manière générale la corruption généralisée pratiquée depuis des décennies par la quasi-totalité de la classe politique. Sans être aussi corrompu que ses adversaires de droite, le PT a été incapable de se dégager de ce système dans lequel plusieurs de ses responsables se sont eux-mêmes engouffrés. C’est ainsi qu’un autre scandale a été révélé en 2014 (Lava jato) qui démontrait la collusion entre des membres du gouvernement et des entreprises transigeant avec la grande entreprise énergétique Petrobras. Certes, les membres du gouvernement et du PT n’ont pas été les seuls impliqués, car ces pratiques ont atteint tous les partis, tant le PSDB (centre-droit) que le PMDB, un parti sans définition qui avait été d’ailleurs été intégré au gouvernement par Lula et plus tard par Dilma.

L’offensive de la droite

Avec la Lava Jato (scandale impliquant des responsables du gouvernement dans l’échange de sommes d’argent pour l’obtention de contrats publics), la droite a pensé que le moment était venu de déclencher une grande offensive pour en finir avec l’hégémonie du PT, un parti hors du cercle traditionnel du pouvoir et n’émanant pas des élites traditionnelles. Le PSDB et le PMDB se sont alors appuyés sur des mouvements anti PT comme Vem Pra Rua et Movimento Brasil Livre, issus principalement des classes moyennes, qui ont organisé d’importantes manifestations, notamment grâce à l’utilisation des médias sociaux (la moitié de la population brésilienne est branchée). Ces groupes ont par ailleurs reçu l’appui des puissantes Églises évangéliques (dont l’omniprésente Église universelle de Dieu, très influente par ses postes de télévision). Ce secteur chrétien conservateur est animé par Eduardo Cunha, par ailleurs leader du PMDB et également président de la chambre des députés. Et cela, bien que des enquêtes aient révélé que Cunha est lui-même impliqué dans des détournements des fonds et l’utilisation de comptes cachés dans des paradis fiscaux. Après avoir négocié avec Dilma l’arrêt des procédures d’impeachment en échange de l’arrêt des enquêtes contre lui, Cunha a changé de tactique après des révélations sur la malgestion par le gouvernement du budget. Une nouvelle coalition s’est alors mise en place contre la présidente, inspirée par l’ancien président Fernando Henrique Cardoso (de 1994 à 2002), millionnaire bien connecté au monde des affaires brésilien et des institutions financières internationales.

Le système judiciaire au premier plan

En mars, dans le contexte de nouvelles manifestations contre Dilma, la présidente a tenté de sauver la mise en invitant Lula à se joindre au gouvernement. Quelques jours plus tard, Lula lui-même faisait l’objet d’une enquête judiciaire concernant des fonds reçus illégalement et sa nomination a donc été empêchée par une décision d’un juge. Dans cette saga qui continue, le centre de gravité s’est déplacé de la scène politique vers l’institution judiciaire. Présentement, 316 politiciens, majoritairement du PT, du PSDB et du PMDB, sont sous enquête. Juges et procureurs viennent en grande majorité de l’élite, ce qui remet en doute l’impartialité de leurs jugements face à la crise en cours. Mais dans le contexte de la perte de crédibilité des acteurs politiques, les magistrats apparaissent au-dessus de la mêlée aux yeux de la population. Il s’agit en fin de compte d’une perte totale de crédibilité des acteurs politiques, aussi bien ceux du PT que de l’opposition, mais comme c’est le PT qui contrôle le gouvernement, c’est ce parti qui subit le choc le plus grave.

L’inévitable confrontation

La confrontation actuelle va sans doute continuer pendant plusieurs mois, voire quelques années. Si Dilma est démise de ses fonctions, le vice-président actuel, Michel Temer, leader du PMDB, va hériter du pouvoir jusqu’aux prochaines élections de 2018. Mais Temer est également accusé, comme son comparse Cunha, de malversations et de corruption. L’opinion est en fin de compte totalement désemparée, ce qui explique que les récentes manifestations, pro-Dilma ou anti-Dilma, n’ont pas réuni les foules que les partis politiques espéraient. Des signaux semblent indiquer la possibilité d’une radicalisation, car des secteurs de droite proclament la nécessité d’une action musclée contre le PT dans son ensemble et font ouvertement référence au coup d’état de 1964, lorsque les militaires avaient renversé le président de centre-gauche João Goulart.

Du côté du PT et de ses alliés sociaux, notamment les syndicats et le puissant Mouvement des paysans sans-terre (MST), on parle d’occupations, de blocages et d’actions de perturbation à grande échelle. Pour les mouvements sociaux, on craint le retour de la droite et des politiques qui avaient aggravé le sort des couches moyennes et populaires dans les années 1980-90, dont la privatisation d’une partie importante du patrimoine public, des coupures dans les services publics et la criminalisation des actions de protestation sociale. La capacité de mobilisation des forces sociales de gauche reste cependant ambiguë, car à travers les politiques de Lula et de Dilma, les mouvements sociaux se sont sentis souvent abandonnés. Ils avaient réclamé un changement ainsi que des pratiques vigoureuses pour assainir la gestion publique, mais en fin de compte, les chefs du PT ne les ont pas écoutés. Aujourd’hui, plusieurs dirigeants du PT sont sous les verrous et il sera bien difficile de regagner la confiance de la population.

L’avenir incertain de la démocratie brésilienne

Du côté des partisans de la présidente et du PT, on estime que la destitution de Dilma constitue, de facto sinon dans la loi, un coup d’État. Ce coup est de toute évidence « légal », puisqu’il suit les prescriptions de la constitution et est approuvé par les parlementaires. Malgré cela, pour beaucoup de Brésiliens, il n’apparaît pas légitime. Il est hors de tout doute raisonnable que l’opposition soit plus propre que le gouvernement et il semble évident que le système en place a été pensé et mis en place par la droite brésilienne bien avant l’arrivée au pouvoir du PT. Aussi, la « légalité » actuelle constitue un piètre rempart pour défendre réellement les droits et libertés. Au-delà de ses graves erreurs, le PT a représenté l’espoir de changement. C’est cet espoir qu’on cherche à détruire aujourd’hui.

[1Professeur à l’École de développement international et de mondialisation, Université d’Ottawa. Editeur des Nouveaux cahiers du socialisme (Montréal), membre du réseau « Intellectuel collectif internationaliste »

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