Le « Galo da Madrugada » et la privatisation du carnaval de Recife

, par Laércio Portela

Traduction pour Autres Brésils : Brunelle Moreau

Relecture : Céline Ferreira

Source : ’O galo da madrugada e a privatizacāo do carnaval do recife<http://www.pragmatismopolitico.com....>

Privatisation de l’espace public : principal symbole du carnaval populaire de Recife, le défilé du « Galo da Madrugada » [1] est retransmis en direct à la télévision publique dans tout le Brésil. Mais le revers de la médaille, lui n’est pas relayé.

Samedi prochain (25 mars) des centaines de milliers de personnes vont s’emparer des rues du centre de Recife pour le défilé du « Galo da Madrugada », principal symbole du carnaval populaire et démocratique de la ville. Il sera retransmis une nouvelle fois à la télé en direct, digne des plus grands spectacles.

Mais il y a un revers de la médaille qui n’est pas retransmis. Le divertissement aussi est business. Et les affaires à Recife s’acharnent à vouloir défier les limites entre intérêt public et intérêts privés, dans l’ombre du soleil qui brûle la foule le samedi de Zé Pereira [2].

Sur un des sites de divulgation de l’Etat de Pernambouco rien de moins que 23 camarotes [3] privés sont annoncés tout au long des six kilomètres parcourus par le bloc [4] avec des billets individuels allant de 160 à 500 réais [5] , certains d’entre eux comportant plus de 6 mille places. La place Sérgio Loreto où se trouvent le Camarote Officiel et le Camarote Downtown est un lieu privilégié, où l’entrée individuelle comprenant un open bar était vendue à 320 réais le 20 mars. La place est publique, mais le profit lui est privé.

En face des loges du Galo et Downtown, sur la même place Sergio Loreto, divisée en deux par la rue Impériale, l’organisation du bloc vend 66 autres camarotes de 20 places chacun. Les ventes commencent en novembre pour 5 500 réais pour le premier étage et 7 000 pour le second. La semaine avant le carnaval, les prix passent respectivement à 7 000 et 9 000 réais.


Le site répertorie les 23 camarotes privés tout au long du parcours du Galo da Madrugada, certains d’entre eux sur des espaces publics vendus par des entreprises privées.

Espaces cédés par la municipalité

Les espaces publics, rues et places où bourgeonnent les camarotes privés sont cédés par la mairie au Galo da Madrugada au moyen de « termes de permission de bien public d’usage commun du peuple » autorisant à « exploiter commercialement les camarotes et gradins par la vente de billets » et à « vendre un service de bar exclusivement pour les acquéreurs des loges et gradins ».

La contrepartie offerte par le bloc aux pouvoirs publics municipaux est sous forme de publicité, garantissant 20% de l’espace publicitaire aux marques officielles de la Mairie de Recife et du Carnaval de la Ville.

Mais le soutien public et financier de la municipalité au Galo da Madrugada ne s’arrête pas là. Il est commun que les pouvoirs municipaux offrent aussi des ressources directes au bloc au moyen de quotas de parrainages aussi bien pour le carnaval que pour d’autres évènements réalisés par l’entité privée tout au long de l’année. En 2014, ce furent 580 000 réais pour le Carnaval et 300 000 pour le Forrozão do Galo. En 2015, 750 mille. Le reportage Marco Zero Contéudo a interrogé la municipalité sur les sommes respectives aux années 2016 et 2017 sans obtenir de réponse.

La « camarotização » du Galo da Madrugada remet sur la table de nombreuses questions, certaines de dimension sociologiques et d’autres qui mettent en valeur la porosité des frontières qui régissent les relations publiques-privées à Recife.

Démocratie raciale ou apartheid ?

Jusqu’à quel point la vision du Carnaval populaire et démocratique de Recife, en opposition au Carnaval baianais des « cordes et maillots » [6] , ne relève t’elle pas uniquement du fantasme ? Est-ce qu’ici comme à Salvador, ne domine pas l’apartheid social ? Noirs et métis pauvres au sol, blancs et autorités dans les loges ? Le mythe de la démocratie raciale, pièce clé de la narration propagandiste du Galo, survit-elle à la gueule de bois du mercredi des cendres ?

Et les relations public-privé qui mettent le bloc dans la rue ? Jusqu’à quel point la cession d’espaces publics pour le bloc privé répond-elle aux intérêts publics ? Tout le processus ne devrait-il pas être transparent ? Les coûts totaux supportés par le Pouvoir Public et le profit obtenu par les entités privées par l’occupation des rues et places publiques ne devrait-il pas être divulgué ? Quels sont les termes de la négociation commerciale du Galo avec d’autres entités privées, comme les loges DownTown (Place Sergio Loreto) e Balança na Rolha (sous le viaduc Capitaine Temudo), puisque nous parlons de sous-cessions pour l’exploitation de l’espace public ? Et pourquoi, en plus de lui céder des espaces publics, la municipalité, offre en plus des ressources au Galo sous forme de sponsoring ?


Cédé pour un prix symbolique à un groupe d’entrepreneur, le Camarote Parador, fait recette de millions de réais sur un espace public loué par un consortium privé.

Loge Parador : facturation élevée et peu de transparence

La polémique sur le Carnaval privé en espace public ne se limite par à la « camarotização » du Galo da Madrugada le samedi de Zé Pereira. Du dimanche au mardi, l’un des espaces les plus riches du Centre de Recife est fermé à l’accès public. Il s’agit du Camarote Parador Itaipava [7], lieu de concerts qui occupe le parking situé à côté de l’entrepôt 14 de la zone non-opérationnelle du port de Recife. L’espace est public mais loué depuis mai 2012 pour 25 ans au consortium Porto Novo Recife S/A. Même comme cela, la cession du terrain d’une entité privée à une autre doit être faite avec le consentement du Port de Recife, organe public associé au Gouvernement du Pernambouco.

Dans un espace privilégié au bord de la mer et à 500 mètres de la plus grande et plus importante scène publique du carnaval de Recife, le Camarote Parador Itaipava met en vente plus de 4000 billets par jour. Ce lundi 20, les billets en ligne étaient vendus entre 270 et 350 réais par nuit. L’énorme structure va recevoir en 2017 des duos sertanejos [8] à succès, comme Henrique/Juliano, et Maiara/Maraisa, des groupes d’axé comme Banda Eva et Bel Marques et des groupes de rock tels qu’O Rappa et Capital Inicial. Le frevo [9] , lui, reste à l’extérieur.

Dans les pages des sites de vente en ligne de billets, le Parador est vendu pour son service privé et sa localisation privilégiée : « Le Parador Itaipava est considéré comme le meilleur camarote de Recife, l’espace offre aux fêtards une excellente structure et un open bar de la meilleur qualité (Whisky Old Par, Bière Itaipava et Vodka). La fête a lieu dans le vieux Recife, principale région touristique de la ville où est située la scène Marco Zero [10] , principal lieu de concerts du Carnaval de Recife. »

Le reportage Marco Zero Conteudo a demandé, sans succès, une copie du contrat de cession de l’espace à l’entreprise Porto de Recife S/A. Selon Porto do Recife S/A la demande doit être « formelle ». Les producteurs interrogés dans le reportage, préférant garder l’anonymat, ont affirmé que l’espace était cédé au même groupe d’entrepreneurs depuis 2015, avec à leur tête Bruno Rêgo (BG Produções) et Augusto Acioly (Festa Cheia Produções e Propaganda LTDA). Acioly est partenaire de Felipe Carreras, actuel secrétaire au Tourisme du Gouvernement de l’Etat et ex-secrétaire au tourisme de la Mairie de Recife.

L’entreprise Porto do Recife affirme que la cession est soutenue par la résolution normative numéro 07/2016 de l’ANTAQ (Agence nationale de transports aquatiques). La résolution prévoit, dans le 2e article du paragraphe VII « l’autorisation d’usage et la délégation, par l’administration du port, d’espaces et installations portuaires non opérationnelles disponibles, localisées dans l’enceinte du port opérationnel, pour utilisation coûteuse à titre provisoire visant à la réalisation d’événements de courte durée, de nature récréative, sportive, culturelle, religieuse ou éducative ».

Taxe symbolique pour des bouleversements réels

Interrogé par le reportage Marco Zero Conteudo à propos de la valeur de la taxe payée par les entrepreneurs pour la réalisation des concerts pendant le Carnaval, le Port de Recife a seulement confirmé que « l’utilisation est coûteuse », sans divulguer le montant. Dans un article publié dans la presse en 2015, première année de fonctionnement du Camarote Parador, l’actuel administrateur du Port, Carlos Vilar, avant annoncé que la taxe de cette année devrait tourner aux alentours de 20 mille réais. Une valeur symbolique, qui revient aux pouvoirs publics, considérant les millions de réais facturés que le groupe privé obtient avec l’exploitation commerciale de l’espace pendant le carnaval.

Dans les coulisses, les producteurs se plaignent de la « réserve de marché » de l’espace à des groupes d’affaires liés à Felipe Carreras. Ils s’interrogent aussi sur le supposé caractère « temporaire » de permission d’utilisation de l’espace, considérant que plusieurs concerts avec vente de billets sont réalisés tout au long de l’année par le même groupe entrepreneur, aux périodes de la Saint Jean et du Réveillon, ce qui forme en pratique un accord permanent d’utilisation de cet espace signé entre l’entreprise Porto Novo Recife et les organisateurs du Camarote Parador.

Au-delà de la dispute privée pour l’espace du parking de l’entrepôt 14, il existe des questions qui relèvent directement de l’intérêt public doivent être prises en compte. Il s’agit de l’impact du flux de personnes et de la mobilité urbaine autour de la place du Marco Zero, mais aussi de l’impact pour le budget public d’une plus grande offre de sécurité et fiscalisation du trafic dans la région où il n’y avait autrefois qu’une grande scène publique, qui souffre aujourd’hui de la concurrence structurelle de la plus grande scène privée du Carnaval de Recife.

TV Globo [11] et Place de l’Indépendance : rien à voir

La polémique et les critiques de groupes civils organisés à l’encontre de l’occupation privée des espaces publics ne datent pas d’aujourd’hui. Ce sont ces critiques qui ont forcé l’annulation du Camarote de la TV Globo sur la place de l’Indépendance en 2015, après plus de 15 ans de fonctionnement. Plusieurs jours avant le carnaval, la place était fermée par des cloisons pour l’installation du Camarote de la TV Globo et l’accès interdit à la population. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui sur la place Sérgio Loreto, prise par les Camarote du Galo da Madruga da et du Downtown.

Un an avant la fin du Camarote de la TV Globo, les traditionnels espaces VIP de la Municipalité de Recife et du Gouvernement de l’Etat du Galo da Madrugada – maintenus notamment pendant les mandats du PT- avait été abandonnés. C’était une année d’élection présidentielles et le gouverneur Eduardo Campos (PSB [12] ) craignait que les critiques de la société civile à propos des dépenses publiques pour la manutention des loges VIPs (toujours contenues par la presse locale) ne gagnent les titres des journaux nationaux. Il a échangé l’usure par l’annonce de la moralisation des dépenses publiques uniquement pour la dernière année de ses 8 ans de mandat à la tête de l’Etat.

Au cours des trois dernières années, producteurs et avocats ne se sont pas seulement manifesté contre la cession des espaces publics pour l’exploitation d’initiative privée pendant le Carnaval mais exercent une pression toujours plus grande sur les pouvoirs publics les incitant à rendre des comptes sur la conduite des négociations avec les blocs et entreprises.

La réponse ne convainc pas Roger. « La place de la République (en face du Palais Campo das Princesas) est fermée et à la fin du Carnaval, quand on tire les cloisons elle est intacte, personne n’y a accès. Ce n’est pas le cas de la place Sérgio Loreto. Elle est fermée, et n’y rentre que ceux qui payent. Celui qui paye occupe la place. Ou est-ce que les secrétaires à la Culture et au Transport de la Mairie ne sont pas au courant qu’il existe des camarotes privés fonctionnant pendant le Carnaval ? »

Cette méconnaissance est peu probable. Au-delà des publicités pour la vente de billets à la télé et sur les réseaux sociaux, les camarotes du Galo finissent, en pratique, par remplacer les loges de la municipalité et du gouvernement du Pernambouco (qui est, par ailleurs est présenté sur le site officiel du groupe comme sponsor de l’événement.) Maire, gouverneur, secrétaires municipaux, hommes d’affaires, journalistes et artistes globaux maintenant occupent les espaces VIP organisés par le Galo Madrugada.

Elitisation

Pour Roger de Renor, les camarotes privés sur des espaces publics sont au service de la séparation des classes sociales.

« C’est inadmissible que pendant le Carnaval le plus populaire de la ville, l’espace public soit privatisé parce qu’il y a des gens qui n’aiment pas se mélanger avec le peuple. Les personnes les plus importantes du Carnaval de Recife, sont le public, les participants, ce ne doit pas être ceux qui ont 300 réais à dépenser, pour ne pas rester dans la rue. On ne peut pas faire payer à quelqu’un l’accès à une place publique. Cela existe dans le Carnaval de Recife depuis plus de 10 ans dans le principal bloc du Carnaval. Un bloc, il est bon de le rappeler, qui est indemnisé par la municipalité elle-même. »

Roger de Renor, croit que la répercussion est moindre sur la classe moyenne recifense parce que c’est une place du centre de la ville qui voit sont accès fermé, et donc isolée des quartiers les plus riches. « Imaginez si cela était fait sur la plage de Boa Viagem ? Imaginez si un bloc de Boa Viagem [13] ou de la Parceiria (ancien bloc de Carnaval du groupe supermarché Bompreço qui faisait venir des chars motorisés le long de la plage avant le carnaval), par exemple, recevait une cession d’une partie de la plage et décidait que seuls y auraient accès ceux qui auraient acheté un billet ? Dans la pratique c’est ce qui se passait place de l’Indépendance avec la TV Globo et qui a lieu encore aujourd’hui sur la place Sérgio Loreto avec les camarotes Downtown et du Galo. »


Les arbres et le parc pour enfant ne sont pas accessibles au public sur la place Sérgio Loreto pour recevoir 66 loges vendues par le Galo da Madrugada (Photo : Roger de Renor)

Actions en Justice

Présumant le manque de support légal pour la cession des espaces publics à l’initiative privée, l’avocat Pedro Josephi a lancé, l’année passée, deux actions populaires en Justice pour forcer la municipalité de Recife et le Port de Recife à annuler les permissions d’utilisation des espaces publics et ouvrir l’accès à toute la population.

L’action contre les camarotes de la place Sérgio Loreto et dans les aires publiques du parcours du défilé du Galo a été traitée par la 4e Chambre du Trésor Public. Comme il s’agissait spécifiquement du Carnaval de 2016 et que la demande de préliminaire de l’avocat a été rejetée par la Justice, le procès a perdu son objet. Dans le cas du Camarote Parador, le procès a commencé par être traité par la 5e Chambre de la Justice fédérale et a été ensuite transmit à la 5e Chambre du Trésor Public car traitant d’un terrain appartenant à un organe étatique loué à l’initiative privée.

L’avocat invoque que l’intérêt privé se superpose à l’intérêt public aussi bien pour le Camarote du Galo da Madrugada que pour le Camarote Parador. Pour Pedro Josephi, la désoccupation de la place Sérgio Loreto et d’autres espaces publics sur le trajet du bloc permettrait de meilleures conditions de déplacement et de sécurité des participants. « La situation du Galo est alarmante. La municipalité permet l’utilisation de l’espace public à une entité privée, malgré le fait que le Galo soit un patrimoine public du Carnaval, et en plus cette entité sous-loue ces espaces pour qu’ils soient exploités commercialement par des tiers sur la place Sérgio Loreto et sous les viaducs de l’Avenue Azul ? Il y a une évidente prédominance de l’intérêt privé sur l’intérêt public. »


Contrairement à ce qu’affirme la municipalité de Recife, le patrimoine public de la Place Sérgio Loreto, est affecté par la présence des camarotes du Galo da Madrugada et Downtown, comme on peut le voir avec l’intervention ‘artistique’ réalisée autour des statues (Photo : Carnaval 2015, Roger de Renor)

Rendre des comptes à la société

Une autre question dérange Pedro Josephi c’est l’impossibilité pour la population de suivre les détails des négociations conclues entre le Pouvoir Public et l’initiative privée. « Le plus grave est qu’aucun compte n’est rendu à la société ni à la municipalité, par rapport au prix où sont vendus les camarotes tout au long du défilé du Galo, quelles sont les valeurs attribuées à ces sous locations, quelles sont les compensations données par ces entreprises dans le domaine de la sécurité et même du patrimoine en cas de dommages ? De notre point de vue, tout cela doit être plus clair et transparent pour toute la société. »

Le reportage Marco Zero Contéudo est entré en contact avec les services de presse de la Cour des Comptes et du Procureur général du Pernambouco demandant s’il existe des procédés ou processus de suivi, de la part de ces organes, des cessions d’espaces publics aux acteurs privés pendant le carnaval. Les attachés répondirent que les organes en question ne développent ni action, ni contrôles spécifiques à ces cas.

Des questions qui attendent des réponses

Le manque de transparence a incité le conseiller municipal du premier mandat du PSOL [14] , Ivan Moraes à lancer demande d’information à la Préfecture de Recife. Ivan a sollicité une copie des « contrats de permission d’usage de bien public d’usage commun du peuple » conclus entre la municipalité et le Galo da Madrugada des cinq dernières années et s’est interrogé sur les instruments légaux autorisant la cession ou sous-location d’espaces publics par le Galo à des tiers, comme c’est le cas du Downtown sur la place Sérgio Loreto.

Il a aussi sollicité des informations à propos de la situation tous les camarotes qui seront installés dans espaces ou bâtiments publics des quartiers de São José et São Antônio le jour du défilé du Galo da Madrugada. Mais aussi : les copies des outils qui autorisent l’usage du sol et l’installation du camarote Balança a Rolha, localisé sous le viaduc Capitão Temudo ; du Camarote Spettus, sur l’Avenue Dantas Barreto ; et du Camarote Downtown sur la place Sérgio Loreto.

Le conseiller municipal du PSOL veut également savoir plus sur les contreparties et les sommes que la municipalité de Recife reçoit pour la cession et l’installation de camarotes privés dans des espaces et bâtiments publics de la ville et si le pouvoir public municipal a réalisé une étude ou recherche sur l’impact pour les participants du carnaval de l’implantation de camarotes privés dans des espaces publics ?

Pour justifier cette demande d’information, Ivan Moraes rappelle que pour la réalisation d’un défilé d’un bloc carnavalesque des dimensions du Galo da Madrugada il incombe à l’administration publique la dépense de sommes significatives pour le maintien de l’ordre et de la sécurité publique, pour les services de nettoyages urbain, les secours, le réaménagement de la circulation et l’accueil de santé de la population réalisé par le SAMU. « Toutes ces dépenses publiques sont extrêmement élevées et payées par toutes la société » affirme t’il.

Jorge du Peixe : Pourquoi tant de camarotes ?

La camarotisation du Carnaval de Recife autour de la scène du Marco Zero dérange le chanteur du groupe Nação Zumbi [15], Jorge Du Peixe. La Nation Zumbi, une des principales têtes d’affiche de la scène l’année précédente, cette année ne jouera pas dans la rue pour le public recifense. Le groupe fera, ce jeudi 23 (mars) un concert au Baile Perfumado, pour la pré-soirée de la Troça Eletrica, aux côtés de Bixiga 70 et de l’orchestre de frevo de Henrique Dias.

Dans un message posté sur facebook, Jorge du Peixe rappelle l’expérience de Nação Zumbi lors du Carnavl de 2016. « Ils ont mis trois grandes têtes d’affiches sur la même scène et le public en a subit les conséquences. C’est la faute de la gestion, de l’organisation. Même si cela parait grand, tout le monde ne rentre pas. Et ils mettent en place des camarotes privés. C’est un manque d’attention aux spectateurs d’ici comme à ceux qui viennent de loin, car le Marco Zero est la principale vitrine du Carnaval ».

En réponse à Jorge Du Peixe, le maire Geraldo Julio (PSB) a affirmé à la presse qu’il n’y avait pas de camarotes privés sur le Marco Zero. « Il n’existe aucun camarote privé dans la zone du Marco Zero. L’espace est 100% public et ouvert à la population. » En vérité, la principale scène publique du Carnaval de Recife est entourée de camarotes privés de tous les côtés. Le plus grand d’entre eux, est le Camarote Seu Boteco, avec une vue directe sur la scène et monté par la municipalité, nourriture et boisson à volonté avec des billets allant de 220 à 250 réais par jour. On trouve aussi dans l’enceinte du Marco Zero, le camarote Palàcio do Antigo, dans l’ancien bâtiment du Santander Cultural [16] , avec ses trois étages, et des groupes exclusifs en live.

Le maire a aussi oublié de mentionner l’existence du Camarote Parador, à tout juste 500 mètres de la scène du Marco Zero. Il s’agit bien d’un espace public loué à une entreprise privée qui l’a cédé à une autre entreprise privée, qui bénéficie de toute la super structure de sécurité publique, aménagement du trafic routier et accueil de santé mis en place par la municipalité de Recife et le Gouvernement de l’Etat.

Pression et monopole

Ce que le maire ne voit pas, est ce qui attire le plus l’attention de l’avocat Pedro Josephi. Il rappelle, « Quand il y une fête privée de cette ampleur, cela gêne le son de la scène principale du Marco Zero, cela crée une plus grande demande de ligne de bus, de logistique de la CTTU [17] , d’interruption et d’organisation du trafic, une plus grande demande de gestion du flux de personne dans le vieux Recife. Les personnes qui affluent pour assister au carnaval gratuit et populaire sont confrontées à une autre foule qui vient au carnaval privé. En 2016 nous avons constaté une grande quantité de vols et d’affrontements dans la rue ».

Pour Pedro, il existe un autre facteur aggravant en termes de production culturelle à Recife du fait de ce monopole de la scène détenu par quelques uns. « On constate que le secteur de la production culturelle de fête dans le Pernambouco est une véritable boite noire, il n’y a pas de transparence sur la forme dont sont utilisés ces espaces publics et qui sont les gagnants de ces énormes sommes d’argent grâce à une fête qui devrait être démocratique, populaire et accessible à tous. »

Culture du ségrégationnisme

La professeure de spécialisation en développement urbain de l’Université Fédérale du Pernambuco, Cristina Araùjo, retourne dans les années 1940 et 1950 aux États-Unis où ont été créées les premières résidences fermées, pour analyser l’expansion du capital privé dans le système capitaliste. Selon la chercheuse, ce modèle arrive au Brésil dans les années 1980, sous la forme des « alphaviles », qui « vendent l’idée de la sécurité et de la qualité de vie dans un contexte de villes violentes et peu sûres ».

Derrière les résidences privées apparaît l’idée que ce qui est organisé par l’initiative privée est bon et sûr tandis que ce qui est du ressort du pouvoir public est mauvais et dangereux. Elle cite les avenues sales et pleines de trous. Elles n’ont pas besoin d’être entretenues car la logique de la voiture, du bien privé domine celle de l’espace public.

La logique ségrégationniste de la résidence fermée atteint les fêtes populaires comme le Carnaval. Dans l’Etat de Bahia, cela est encore plus net avec la dissémination de l’idée que les personnes de la « pipoca [18] » sont violentes et que si vous êtes une personne respectable vous devez profiter du Carnaval dans les loges, ou acheter des maillots (abadás en portugais) pour profiter de la protection privée du bloc.

« Récemment cette logique est arrivée ici, à Recife et Olinda. La conception de sécurité se nourrit de l’idée de distinction, autrement dit, si tu peux payer, fais la fête avec tes semblables. Et cela a lieu avec l’entière complicité de la municipalité et du gouvernement de l’Etat. C’est l’initiative privée qui en bénéficie transformant ce qui était public en privé et créant de véritables ilots fantasmatiques où l’ont se retrouve entre-soi, que se soit dans les résidences fermées, ou dans les fêtes populaires » analyse Cristina.

Elle poursuit : « Dans un système capitaliste, l’initiative privée va essayer de s’étendre pour faire du profit et il serait du devoir de l’Etat de rétablir l’équilibre répondant aux intérêt de toutes les classes. » Une règle qui parait bien loin du jeu que l’on joue au Carnaval de Recife.

Voir en ligne : Pragmatismo Político

[1En français « Le coq du petit matin », principal bloc du Carnaval de Recife (NdT).

[2Expression faisant référence au samedi de Carnaval ainsi qu’à une diversion carnavalesque traditionnelle (NdT) .

[3Il s’agit en fait de loges dont l’accès est payant, qui permettent de profiter du spectacle de rue d’un point de vue privilégié, voire de concerts spéciaux. (NdT)

[4A Recife, le Carnaval est constitué principalement de blocos, sont des groupes de rue qui défilent, et qui peuvent dont être accompagnés par tout le monde. (NdT)

[5Entre 50 et 150 euros, ce qui constitue un prix énorme par rapport au niveau de vie brésilien, où le salaire minimum tourne autour de 260 euros. (NdT)

[6Le carnaval de Salvador dans l’Etat de Bahia est caractérisé par la prédominance de chars électriques auxquels ont accède en payant au prix fort une place dans les loges/camarotes, ou en achetant le maillot du groupe pour obtenir sa place dans l’espace sécurisé par des cordes autour du char. Les personnes se trouvant à l’extérieur restent exposées aux éventuels vols et échauffourées (NdT).

[7Itaipava est une marque de bière (NdT)

[8Style de musique très populaire au Brésil (NdT).

[9Musique typique du carnaval de Recife reconnue patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par l’UNESCO (NdT).

[10Place centrale du vieux Recife, où est située la plus grande scène publique du carnaval de Recife (NdT).

[11Principale réseau de télévision brésilienne, créé sous la dictature c’est un outil de propagande puissant. (NdT)

[12Parti Socialiste Brésilien, un des principaux alliés du PT de Lula (NdT).

[13Quartier très aisé de la ville de Recife (NdT)

[14Parti Socialisme et Libertés (NdT).

[15Groupe emblématique du mouvement de musique mangue-beat originaire du Pernambouco, et dont le nom fait référence à Zumbi dos Palmares, un des leaders de la révolte des esclaves. (NdT)

[16Fondation culturelle de la banque Santander (NdT).

[17Compagnie du Trafic et Transport Urbain de Recife (NdT).

[18Il s’agit des participants du carnaval qui restent dans la rue, en dehors des chars électriques dont l’accès est payant et très coûteux (NdT).

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