La vocation littéraire de Frei Betto

, par Manuel da Costa Pinto

Source : Revista Cult - Mai 2015
Par Manuel da Costa Pinto
Traduction par Piera Simon-Chaix
Relecture par Pascale Vigier

Manuel da Costa Pinto. Source : José Cruz/ Agência Brasil

Avec bientôt 71 ans révolus et derrière lui une soixantaine de publications, Frei Betto a découvert très tôt l’amour de l’écriture, lorsque ses rédactions d’écolier (ses compositions, comme on disait à l’époque) attirèrent l’attention de ses professeurs sur son talent. Mais il n’est devenu un auteur que « grâce aux généraux brésiliens ».

Membre de l’Action catholique, groupe qui s’est opposé au régime militaire, Carlos Alberto Libânio Christo a été fait prisonnier deux fois : en 1964 et entre 1969 et 1973, alors qu’il était dans l’état de Rio Grande do Sul et participait à un réseau clandestin mis en place par les dominicains pour venir en aide aux insurgés.

De cette seconde expérience résulteront deux recueils de lettres, actuellement réunies en un volume unique appelé Lettres de prison [1] . Le profil du religieux et du militant commençait à s’y esquisser, lui qui publia plusieurs livres à caractère moraliste – parmi lesquels Baptismo de sangue [Baptême de sang, non traduit], qui raconte l’enchaînement des évènements ayant mené à l’assassinat de l’activiste Carlos Marighella [2] et qui allait inspirer le film du même nom réalisé par Helvécio Ratton.

La rencontre de l’action politique et de la religion a rapproché Frei Betto du christianisme progressiste des dominicains et de la théologie de la libération, mais ils n’ont jamais étouffé sa vraie vocation – la littérature. Vocation qui fut attisée par sa mère, Maria Stella Libânio Christo, une chrétienne progressiste et auteur de livres culinaires (parmi lesquels le classique Fogão de Lenha [Four à bois, non traduit] et par son père, Antônio Carlos Vieira Christo, avocat, chroniqueur et fervent anticlérical, qui pleura abondamment lorsqu’il apprit que son fils allait rentrer dans l’ordre des dominicains, mais qui plus tard deviendrait « fan de la théologie de la libération de D. Pedro Casaldáliga » selon Frei Betto.

Dans l’entretien ci-dessous, mené au couvent des dominicains, dans le quartier de Perdizes, à São Paulo, l’auteur de Minas do ouro [Mines d’or, non traduit] évoque la nécessité de dissocier fiction et questions idéologiques. Ces dernières se sont toujours manifestées dans ses interventions publiques, le menant à participer au programme Faim zéro sous le gouvernement de Lula, mais sans l’empêcher d’être critique par rapport aux déviances du Parti des travailleurs (PT) et de la timidité de la gauche.

CULT - À quel moment la littérature et l’écriture apparaissent-elles dans votre vie ?

FREI BETTO - J’ai commencé à écrire très tôt. Je raconte toujours qu’à huit ans, quand j’étais à l’école primaire, ma professeur Dercy Passos est entrée dans la salle avec une pile de compositions (un beau nom que l’on utilisait alors pour parler des rédactions) et qu’en commençant à corriger, elle a gardé la mienne pour la fin. Elle a ensuite dit à la classe : « Vous devriez prendre exemple sur Carlos Alberto ; lui il écrit ses propres compositions, il ne demande pas à ses parents de les faire à sa place. » J’étais tellement fier... Et plus tard, en première année de ginásio [3], au collège des Maristes, mon professeur de portugais m’a appelé et m’a dit : « Si tu ne deviens pas écrivain, ce sera uniquement parce que tu ne l’auras pas souhaité ». Sauf que pour moi, être écrivain, c’était quelque chose d’un autre monde, réservé aux intellectuels. C’est à partir de là que j’ai commencé à faire du journalisme. En 1966 je suis entré là où bien des gens aimeraient terminer leur carrière : la revue Realidade [4] .

Mais c’est seulement grâce aux généraux brésiliens que je suis devenu écrivain, en écrivant Lettres de prison – qui ont d’abord été publiées à l’étranger [sous un autre titre et en plusieurs volumes], d’abord en Italie, en 1971, puis en France et dans d’autres pays. C’est seulement ensuite, en 1977, qu’elles ont été publiées au Brésil.

CULT - L’expérience politique a beaucoup marqué votre littérature. À quel moment une fiction « pure » a-t-elle surgi, libérée de cette préoccupation ?

FREI BETTO - Le militantisme a rendu la fiction très difficile pour moi, même s’il s’agit de ce que je préfère. J’ai dû lutter pour me défaire de cette camisole de force. Mon premier roman fut O dia de Ângelo [Le jour d’Ângelo, non traduit], où cette camisole de force était encore prégnante, où j’avais mis un peu de mes expériences d’emprisonnement solitaire. Puis ça a été Hotel Brasil  [5] et Minas do ouro – où j’ai un peu plus lâché la bride.

CULT - Ce changement coïncide avec la période qui suit la chute du mur de Berlin, quand les grandes questions idéologiques étaient sur le déclin. C’est seulement après, par exemple, que vous écrivez Hotel Brasil, un roman policier. Existe-t-il une relation entre les deux ?

FREI BETTO - Si je vais au bout de ce que je peux affirmer de façon consciente, je crois que je voulais me mettre au défi d’écrire un roman policier – double défi de créer fiction et mystère, conduire le lecteur jusqu’à la fin sans qu’il découvre l’identité de l’assassin. C’est ça que j’avais en tête. Je n’avais pas conscience qu’avec la crise des idéologies, j’allais faire de la littérature « pure ».

Je réserve 120 jours par an à l’écriture. Ils ne se suivent pas, mais ils sont sacrés. Et je me retrouve très souvent à court d’idées en écrivant de la fiction ; alors, sans coup férir, je lis Machado de Assis. Il me réchauffe, provoque mon inventivité. J’ai été un lecteur vorace de Jorge Amado et d’Erico Verissimo, qui était mon ami et qui m’a aidé à mettre en place une bibliothèque dans le pénitencier où j’étais emprisonné - et j’ai été très marqué par la littérature française, Camus, le Sartre du théâtre et de La Nausée.

CULT - En parlant de Jorge Amado et de Sartre, qui étaient des écrivains très engagés, quelle est votre évaluation de la gauche d’aujourd’hui ?

FREI BETTO - Aujourd’hui, la gauche est une rareté. J’ai très intimement connu le monde socialiste, au Nicaragua puis à Cuba, où j’ai réalisé pendant dix ans, entre 1981 et 1991, un travail institutionnel de rapprochement de l’Église et de l’État. Avec la chute du mur de Berlin, la gauche académique, qui n’a jamais effectué de travail populaire, a été cooptée par le néolibéralisme, au point qu’aujourd’hui l’Europe occidentale connaît une crise énorme sans que la gauche fasse la moindre proposition.

Le principal problème philosophique aujourd’hui, c’est que le temps n’est pas considéré selon une perspective historique. Cela a un impact sur la gauche mondiale, qui est en train de perdre son horizon utopique (il n’y a pas d’utopie, il n’y a pas de projet) et cela a aussi un impact au niveau personnel, sur la difficulté d’avoir un projet personnel dans la vie professionnelle, artistique, affective (tout le monde devient vulnérable aux difficultés rencontrées dans la relation conjugale).

Tout cela mène à l’absence d’espoir et fait glisser la discussion politique du rationnel à l’émotionnel. J’ai toujours participé à des discussions politiques et je n’ai jamais été confronté à un niveau d’animosité aussi fort qu’aujourd’hui, parce que l’horizon historique s’est éteint.

Ce n’est pas facile d’être de gauche dans un monde aussi séducteur que celui du capitalisme néolibéral. D’où le problème du PT, qui a perdu son horizon utopique d’un projet Brésil et qui l’a échangé contre l’horizon immédiat d’un projet de pouvoir.

Frei Betto, devant le Palácio do Planalto [siège du pouvoir exécutif] : « Un impeachment ou un coup d’état militaire n’est pas réaliste » Crédits : photo José Cruz/Agência Brasil

CULT - À quel moment vous êtes-vous rendu compte que le PT abandonnait son projet initial ?

FREI BETTO - Il a disparu durant la campagne de 2002, quand le PT a choisi de s’assurer la gouvernance en s’appuyant sur le marché et sur le Congrès. C’est de là que viennent les alliances et la « Lettre aux Brésiliens » [6] qui est en fait la « lettre aux banquiers ». Le PT a abandonné à ce moment-là sa matière première, c’est-à-dire les mouvements sociaux par lesquels il aurait dû assurer sa gouvernance, comme l’a fait Evo Morales en Bolivie, qui n’avait aucun appui au parlement et s’est reposé sur les mouvements sociaux et, grâce à eux, est parvenu à changer le profil du parlement. Aujourd’hui il bénéficie du soutien des deux, c’est le président le plus solidement en place de cette moisson progressiste. Le PT a choisi le marché et le Congrès. Maintenant il est à leur merci et il en paye largement le prix. À tel point que le gouvernement a fait appel à un homme issu du monde de la finance [Joaquim Levy] pour voir s’il allait améliorer l’économie et a offert la partie politique au PMDB.

CULT - Si la « Lettre aux Brésiliens » vous avait déçu, pourquoi avoir participé au programme Faim zéro, du gouvernement de Lula ?

FREI BETTO - J’ai pensé que la « Lettre aux Brésiliens » était une tactique, qu’une fois élu, le PT mettrait en œuvre des réformes des infrastructures, des impôts, une réforme agraire, quelque chose. J’étais extrêmement enthousiaste. On a toujours fait appel à moi pour travailler dans l’administration, mais je n’ai jamais voulu travailler ni pour le privé ni pour les gouvernements. J’aime ma vie errante, sans entrave. Quand Lula a été élu et qu’il m’a invité pour participer du programme Faim zéro, j’ai pensé que travailler avec les plus pauvres des pauvres – les affamés – avait à voir avec mon engagement religieux et j’ai reçu le soutien de mes supérieurs dominicains et même du Vatican.

Je suis resté deux ans et, d’un seul coup, le gouvernement a mis un terme au programme Faim zéro pour le remplacer par la Bolsa Familia. J’ai alors eu la certitude que ce choix allait à l’encontre de tout ce que le PT revendiquait depuis sa fondation. Le programme Faim zéro est un programme qui vise à l’émancipation des personnes concernées, la Bolsa Familia est une compensation. Le programme Faim zéro s’attaquait à la structure du pays et c’est pour ça qu’il a été boycotté par les préfets des différents états de l’union. Il était coordonné par des comités de gestion municipaux, sans passer par les préfets, sans possibilité d’utiliser les ressources du programme pour s’en servir dans le grand jeu électoral. C’est pour ça que les préfets se sont rebellés, ont fait pression sur le Ministère de l’Intérieur, qui a fait pression sur Lula. Finalement, Lula a cédé et moi je me suis enfui.

CULT - Il vous est arrivé d’écrire que le PT fait du « populisme de façade ».

FREI BETTO - L’erreur de Lula a été de faciliter l’accès du peuple aux biens personnels et pas aux biens sociaux, à l’inverse de ce que l’Europe a fait au début des années 1920 en donnant d’abord accès à l’éducation, l’habitation, le transport et la santé et seulement ensuite aux biens personnels. Ici c’est différent. Si vous allez dans une favela, les gens ont des télés en couleurs, une cuisinière, un frigo, des micro-ondes (grâce à l’exonération des appareils électroménagers), un téléphone portable, un ordinateur et même une voiture au pied du morro, mais ils habitent dans une favela, il n’y a pas de système d’évacuation des eaux usées, pas d’éducation de qualité. C’est un gouvernement qui organise l’intégration économique sur la base de la consommation et ne met pas en place d’intégration politique. Les gens consommaient, l’argent circulait et l’inflation était sous contrôle, mais ce n’est pas pour ça que s’est instauré quelque chose de durable. Maintenant la plaisanterie est finie, c’est le moment de payer la note et Joaquim Levy devient ministre des Finances.

CULT - Les catholiques de gauche ont été méprisés par le PT à cause des compromis avec les évangélistes ?

FREI BETTO - Lula a toujours reconnu que les Communautés ecclésiastiques de base (CEB) ont eu plus d’importance pour la capillarité du PT sur le territoire brésilien que le syndicalisme. Dans les années 1980, il existait des noyaux du PT au fin fond du Maranhão ou de l’Amazonas, grâce à ces communautés. Durant leur période d’activité, il n’y avait pas de fuite des fidèles vers les églises pentecôtistes. C’est le fait que le Pontificat de Jean Paul II ait réprimé les CEB qui a poussé les évêques à ne plus les soutenir et de nombreuses personnes à se tourner vers les églises évangéliques.

Dans les CEB, le pauvre se sent à son aise. Mais dans une église, non. Si à la paroisse, il n’y a que des gens de classe moyenne, s’il y a la patronne, si tout est concentré autour du prêtre – les gens n’échangent pas comme dans une communauté. Les CEB existent encore, mais pas avec la même force qu’avant.

Les CEB ont produit de nombreux militants, comme Erundina, Vicentinho, Chico Alencar. Les figures éthiques [du PT] ont une tradition d’église. Le PT est formé de trois segments : les gens d’Église, les syndicalistes et les gens issus de la gauche – réminiscences de la gauche de l’époque de la dictature (Zé Dirceu, Paulo Vannuchi, etc.). Ceux des CEB, par formation personnelle, n’ont jamais couru après le pouvoir. Peu à peu, ils se sont retrouvés au second plan.

D’un autre côté, les évangélistes mettent en place une grande stratégie pour dominer la politique brésilienne, qui se résume à : « Nos principes religieux exigent des attitudes morales déterminées et nous ne pouvons imposer cela que de deux façons : en convertissant toute la nation (ce qui est impossible) ou en détenant le pouvoir d’inscrire dans la loi civile l’obligation pour la population de faire ce que nous voulons (puisque la loi est universelle) ». Il suffit du stylo pour qu’un principe religieux devienne une loi.

Frei Fernando, Frei Betto, Frei Ivo et Frei Tito (de gauche à droite) pendant le jugement des dominicains en 1971 Crédits : Divulgação

CULT - Voyez-vous de la sincérité religieuse dans cette posture, ou s’agit-il de la manipulation de sentiments réactifs des fidèles ?

FREI BETTO - Les deux. Il y a les fondamentalistes, et il y a ceux qui sont seulement opportunistes. Ceux-ci comprennent qu’il s’agit d’un vivier de votes. Le pasteur le dit clairement : « le candidat, c’est celui-ci ». Cela n’a pas lieu au sein de l’église catholique – ça avait lieu dans les années 1930, avec la LEC (Ligue électorale catholique), avec l’évêque qui disait « ça oui, ça non ». Dans les églises évangéliques, aujourd’hui, la trajectoire est parfaitement explicite. De nombreux hommes politiques y sont par fondamentalisme, d’autres par opportunisme.

CULT - Quelle est votre position par rapport à l’autorisation de l’avortement ?

FREI BETTO - Je défends le modèle français. Tout doit être mis en œuvre par l’État pour convaincre la femme de ne pas avorter, mais la décision finale lui appartient. Ce modèle, en premier lieu, a permis d’en finir avec l’avortement clandestin et a ainsi permis de diminuer le nombre de décès. En second lieu, le fait que le médecin et le responsable religieux de la femme l’incitent à ne pas avorter a permis d’augmenter le nombre de femmes qui ont cherché à avorter, mais ont finalement décidé d’assumer l’enfant. J’ai moi-même une expérience personnelle à ce sujet. J’ai déjà reçu des adolescentes dans cette situation, et j’ai toujours dit : « Va jusqu’à l’accouchement et laisse l’enfant, je m’en charge, laisse-le à la porte du couvent ». Personne n’en a jamais amené et aujourd’hui, j’ai une tripotée de filleuls... J’ai une position ouverte, je pense que l’avortement en dernière instance est un droit de la femme et ne peut absolument pas être criminalisé.

CULT - Mais cela ne contrevient-il pas aux dogmes de l’église ?

FREI BETTO -
Ce n’est pas un dogme. Si s’en était un, l’Église devrait aussi être contre la guerre, il n’y aurait pas de chapelain militaire et, aux États-Unis, elle serait contre la peine de mort. En vérité, la théologie est ambiguë. Saint Thomas d’Aquin acceptait l’avortement jusqu’à quarante jours après la fécondation, parce qu’il n’y avait pas encore, véritablement, une personne – et c’est lui, la doctrine officielle de l’Église. La discussion théologique n’est pas fermée. À tel point que j’ai écrit un texte à ce sujet en 1988, qui a circulé au sein de la Conférence nationale des évêques du Brésil, et je n’ai jamais été confronté à des remontrances. D’ailleurs, dans ce texte, je dis que « si l’homme accouchait, l’avortement serait un sacrement »...

CULT - Et pour ce qui est du mariage homosexuel ?

FREI BETTO - Le fondement de la relation de tout être humain est l’amour – et s’il y a de l’amour, il y a Dieu. Le thème de la sexualité et de la famille est figé au sein de l’Église catholique depuis le 16e siècle. Plusieurs tentatives ont eu lieu pour évoquer ce thème dans les conciles, mais sans succès. Je pense que le pape François, d’une façon très intelligente, est en train de parvenir à se débarrasser de ces préjugés. Au lieu de dire « nous allons accepter le mariage homosexuel », il dit « ces couples ont des enfants, les enfants n’ont-ils pas le droit au catéchisme ? ». Grâce à ça, il ouvre déjà le champ des possibles. Il a récemment reçu au Vatican un transsexuel espagnol qui a été discriminé par les évêques et qui va désormais se marier. Ça a été un scandale en Espagne, à tel point qu’ils affirment que la droite espagnole prie ainsi pour le pape : « Seigneur, illuminez-le ou éliminez-le ».

CULT - Un autre sujet d’actualité qui divise l’opinion publique est l’abaissement de la majorité pénale. Qu’en pensez-vous ?

FREI BETTO - Criminaliser la jeunesse est une manière commode de ne pas avoir à se confronter à ce qui devrait être fait pour éviter la criminalité juvénile : éduquer. C’est le cas des Unités de police pacificatrice à Rio [7] : la police monte dans la favela, mais l’école, le théâtre, le cinéma, le sport, la musique ne montent pas – et le trafiquant ne souhaite pas que son fils soit un délinquant, il veut qu’il soit médecin. Une génération aurait déjà pu être sauvée à Rio si les équipements sociaux étaient eux aussi entrés dans les favelas.

CULT - En tant que militant et ex-prisonnier politique, comment voyez-vous cette clameur pour la destitution de la présidente et pour le retour de la dictature ?

FREI BETTO - Je ne suis pas inquiet devant ces menaces de destitution ou de coup d’état. Elles n’ont pas de base solide. Les militaires ne sortent même pas en uniforme dans la rue. Avant, les soldats se baladaient en uniforme avec orgueil, même pour draguer les filles...

Je suis plutôt inquiet de la dépolitisation de la jeunesse brésilienne. Les segments de la gauche devraient être préoccupés par la politisation, comme cela a intensément eu lieu dans les années 70 et 80. Il n’y a pas de formation de la pensée critique – et alors les gens se tournent vers l’émotionnel, ils attendent le retour des militaires, sans avoir la moindre idée de ce qu’a été la dictature, parce qu’elle peut donner l’impression d’avoir été calme, mais c’est juste un effet de la violente censure. Nous sommes en train de revenir à ce niveau de désinformation, à cette répugnance envers la politique.

Manuel da Costa Pinto est journaliste et critique littéraire.

Témoignages au sujet de Frei Betto

Raduan Nassar, écrivain : « Dans le monde stupide qui nous entoure, la voix de Frei Betto est exemplaire, elle est dotée d’un efficacité rare, d’où le respect que j’ai à son encontre »

Ricardo Kotscho, journaliste : « Notre Frei Betto, également connu sous le nom de "moine volant", parce qu’il est toujours en déplacement, a un secret que nous sommes peu nombreux à connaître. Savez-vous comment il parvient à écrire tellement de livres et d’articles, à être l’auteur d’une œuvre si prolifique qu’il semble impossible qu’elle ait été écrite par un seul homme ? Il y a de nombreuses légendes à son sujet qui disent qu’il dispose d’une équipe de petits moines retraités qui passent leurs jours et leurs nuits dans le sous-sol du couvent à écrire pour lui. Betto donne un sujet, du pain et du vin à volonté, puis il signe... J’aimerais savoir où il trouve le temps de faire autant de choses en même temps, sans jamais faire faux bond à un ami ou à quiconque aurait besoin de son aide. C’est n’est pas seulement une question de temps, paraît-il, cela implique aussi la patience nécessaire pour écouter les doutes et les plaintes de tellement de gens que, bien souvent, il ne connaît même pas. Pour mieux cerner le personnage, je conseille la lecture du livre Essa escola chamada vida [Cette école appelée vie, non traduit], qui contient des témoignages que j’ai recueillis auprès de de Betto et de Paulo Freire, de nombreuses années plus tard, sur leurs trajectoires de vie quand ils étaient jeunes. Seule l’école de la vie peut expliquer les mystères de cet être humain spécial, dont je suis très fier d’être l’ami et avec lequel j’ai déjà partagé de nombreuses joies et tristesses au cours de ce long voyage de rêves par les routes du monde. Ça valait le coup, Betto, et ça vaudra toujours le coup une fois encore  ».

Luiz Ruffato, écrivain : « En ce qui concerne Frei Betto, je jouis d’un triple privilège : je suis son lecteur depuis que je suis étudiant, je suis son voisin depuis dix ans, et, malgré la distance, j’ose dire que nous sommes amis. Pas du genre qui se voit tous les jours, car il a constamment de nombreux engagements, mais du genre qui partage des idées proches, qui ont à cœur de lutter pour un monde meilleur, pour autant que cette phrase ou ce sentiment résonnent, en nos temps d’extrême égoïsme, comme un cliché. Frei Betto est le genre d’hommes absolument nécessaires, de ceux dont nous parle Brecht : son parcours personnel se confond avec l’histoire politique récente du pays, depuis qu’il était séminariste, quand il a été emprisonné pour son combat contre la dictature militaire. Intellectuel organique, Frei Betto est l’un des grands noms de la littérature brésilienne contemporaine. Son œuvre étendue, qui comprend des dizaines de titres dans les genres les plus différents, a pour point central de proposer une réflexion sur le passage de l’humanité sur cette Terre. Quelque chose comme : quel est, finalement, le sens de la vie ? Si nous avions davantage de gens comme Frei Betto, la réponse serait simple : la recherche du bonheur.  »

Adelia Bezerra de Meneses, professeur de théorie littéraire et de littérature comparée à l’université de São Paulo : « Au milieu de la prolixe bibliographie de Frei Betto, je choisis un titre : Baptismo de sangue : les dominicains et la mort de Carlos Marighella. Prix Jabuti en 1982, ce livre est douloureux et indispensable. Dans ce livre, où se confondent le journaliste, l’historien, le mémorialiste et l’analyste politique – tous placés sous le signe de la Parole qui libère – Frei Betto retrace, en pleine ambiance historique du Brésil des années de plomb, le parcours de Carlos Marighella et de Frei Tito de Alencar Lima, tous deux assassinés par la répression. Mais Frei Betto lui-même, protagoniste de la résistance à la dictature militaire, n’est pas simplement un narrateur. Il est aussi un personnage de ce « temps des hommes brisés » (l’expression est de Carlos Drummond de Andrade, qui fait référence à une autre dictature, celle de Getúlio Vargas). Et Frei Betto raconte la saga de Tito, avec qui il s’est trouvé en prison, jusqu’à ce que son confrère dominicain soit emmené à la « succursale de l’enfer » qu’était l’OBAN [8]. Avec objectivité et ténacité, il construit un témoignage ému qui restera gravé – mémoire retrouvée de quelque chose qui ne pourra jamais être oublié. Guidé par l’utopie, Frei Betto semble avoir pris à sa charge, devant ses compagnons emprisonnés et assassinés, devant son frère Tito détruit par la torture, l’engagement de transmettre aux générations actuelles et futures cette mémoire partagée. Parce que se souvenir, c’est résister. »

Ignácio de Loyola Brandão, écrivain : « Pendant des années, j’ai toujours vu Frei Betto arriver dans une ville avec son paquet de livres. Il transportait des livres, où qu’il aille. C’est sûr, c’est ainsi qu’il faut faire, en ce Brésil où les rares librairies qui existent sont défaillantes. Transporter ses livres, c’est un signe d’humilité et d’amour à nos écrits. C’est connaître le pays où nous vivons. Voilà l’une des nombreuses leçons que cet ami m’a données. Une fois, dans une dédicace de deux lignes, il a définit l’amitié, les relations, l’échange. Dans le roman Entre todos os homens [Entre tous les hommes, non traduit], il a écrit : « Loyola, l’amitié en laquelle je te tiens et les conversations que nous n’avons pas encore eues me manquent. » Au moment de signer, il a ajouté un néologisme extraordinaire : fraternura [mot-valise inventé à partir de fraternité et tendresse]. Tout est dit. Une fois, en apprenant que nous allons nous trouver à la même table ronde, j’ai renoncé. Connaissant sa façon de parler, je savais que j’allais être absorbé. Je n’aurais rien à dire. Cependant, davantage que la peur, c’est un raisonnement qui m’est venu à l’esprit : si je reste à cette table, je dois me concentrer sur ce que je vais dire et je ne vais pas écouter sa voix qui enrobe, douce, dure, rauque. Je n’oublierais jamais un jour, dans les années 1970, où il est venu déjeuner chez moi. Il venait de sortir de prison. Moi, qui m’imaginais un homme révolté contre tout et tous, j’ai vu arriver un homme plein de sérénité, quelqu’un qui comprenait le pourquoi et le comment des choses. Anxieux, je l’ai interrogé sur la peur. Comment ne pas lui succomber ? En prison, je mourrais avant qu’on ne me tue. Il m’a dit : "Il suffit de mesurer la quantité de peur qui est fabriquée par ton imagination. Si tu parviens à en faire abstraction, le fantasme s’arrêtera. C’est la peur amplifiée par l’imagination qui a raison de toi. ».

Livres de Frei Betto traduits en français :

Hotel Brasil, trad. du portugais (Brésil) par Richard Roux, La Tour d’Aigues : Editions de l’Aube, 2012. Lien vers un compte-rendu du Monde Diplomatique.
Entretiens sur la religion avec Frei Betto, avec Fidel Castro, trad. de l’espagnol par Charles Antoine, Paris : Éd. du Cerf, 1986, [indisponible].
Les frères de Tito, trad. du portugais (Brésil) par Charles Antoine et François Malley, Paris : les Éditions du Cerf, 1984, [indisponible]. Lien vers un court compte-rendu du Monde Diplomatique.
Lettres de prison, présentation, sélection et traduction du brésilien par Charles Antoine, Paris : Éditions du Cerf, 1980, [indisponible].
L’Église des prisons : lettres de Betto, Paris : Desclée De Brouwer, 1972, [indisponible].

[1Lettres de prison, présentation, sélection et traduction du brésilien par Charles Antoine, Paris : Éditions du Cerf, 1980, [indisponible].

[2Marighella, né en 1911 a été en 1968 un fondateur de l’ALN (Action de libération nationale), mouvement qui visait à unir les différentes forces révolutionnaires. Il est aussi connu pour son manuel de guérilla urbaine. Victime d’une embuscade policière, il est tué en 1969 et amnistié en 2012.

[3Jusqu’en 1971, il s’agissait d’un cycle d’enseignement de quatre ans qui suivait l’école primaire.

[4Revue d’investigation née en 1966, confrontée à la censure après 1968, elle a cessé de paraître en 1976.

[5Hotel Brasil, trad. du portugais (Brésil) par Richard Roux, La Tour d’Aigues : Editions de l’Aube, 2012. Lien vers un compte-rendu du Monde Diplomatique.

[6Il s’agit d’une lettre que le candidat Lula a lue devant son parti. Il proposait une série de mesures économiques à discuter avec le gouvernement de Fernando Henrique afin de lutter contre la crise de 2002.

[7Unités policières implantées dans les favelas pour démanteler les trafics et prendre le contrôle territorial.

[8L’Opération Bandeirantes, le centre militaire qui coordonnait la lutte contre la résistance à la dictature.

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