La Déclaration des Droits de l’enfance et de l’Adolescence selon les gens de Bien

, par Eliane Brum

C’est parce qu’ils ne savent pas lire la vraie Déclaration des droits de l’enfant et de l’adolescent que les enfants noirs et pauvres se prennent des balles perdues.

Source : El Pais - 28/09/15
Traduction pour Autres Brésils : Piera Simon-Chaix
Relecture : Roger Guilloux

Eliane Brum

Si les enfants noirs et pauvres avaient appris à lire, leurs petits corps noirs ne causeraient pas d’embouteillages. Et pourtant ils ont accès à des écoles publiques bien équipées, installées dans des immeubles bien conçus, entourées de jardins et de terrains de sport, avec des professeurs bien payés et bien préparés, où ils passent la journée [1], recevant une nourriture riche et équilibrée – et malgré tout ça, ils ne sont pas capables de lire. La seule chose qu’ils savent faire, c’est dilapider l’argent des impôts des honnêtes citoyens comme moi. Ils préfèrent rester dans leurs baraques étouffantes, dans des rues défoncées et sans arbres, par pur mauvais goût. C’est impressionnant ce mauvais goût des enfants pauvres et noirs ! C’est quelque chose d’inné, vraiment, il suffit de voir à quel point ils s’habillent mal. C’est pour ça qu’ils ne comprennent pas la Déclaration des droits de l’enfant et de l’adolescent [2]. Pas ce blablabla approuvé dans les années 90 par ce tas d’abrutis qui pleurnichent encore aujourd’hui parce que la dictature a torturé et tué quelques milliers de communistes. D’ailleurs elle n’en a pas assez tués ! Non, je parle de la véritable Déclaration des droits de l’enfant et de l’adolescent, celle qui n’a pas été faite par des gens qui perdent des années à étudier pour protéger les droits fondamentaux de ces petits bandits miniatures. Comme si les enfants noirs et pauvres étaient des humains ! Je parle de la vraie DDEA, celle de la rue, telle qu’elle est effectivement mise en pratique. L’autre, l’officielle, elle sert juste à faire joli dans les bibliothèques de ces espèces d’intellos de gauche, pour qu’ils mâchouillent cette merde politiquement correcte et la recrachent pendant une réunion de l’ONU. Si les gamins savaient lire ou savaient où est leur place, ils y seraient, bien vivants, en train de patouiller dans les égouts, ce qu’ils adorent. Comme ça me fait mal au cœur de voir des saletés sur la voie publique, j’ai décidé de systématiser la loi en vigueur et de rédiger le manuel de 2015, version actualisée, pour voir si ça les empêche de dégueulasser le sol avec leurs cervelles. Quelque chose de didactique, simple, que même une race inférieure peut comprendre. Je vais donner un nom à chaque loi, histoire que ça entre mieux dans leurs petites têtes enfumées de cannabis. Du genre : rappelle-toi des circonstances, fais le lien avec la loi, ne joue pas avec le feu, et tout ira bien. Comme il va y avoir les Jeux Olympiques l’année prochaine, et que je ne veux pas que les gringos pensent qu’ici il n’y a pas de loi, je me suis limité à Rio de Janeiro. Si chacun fait sa part du boulot pour hygiéniser la ville, le Brésil a encore une chance de briller :

1) Loi Herinaldo : un enfant noir ne peut pas courir dans la rue.

Onze ans et en train de courir dans la favela ? Au turbin !

Pourquoi un enfant devrait-il courir, hein ? Il n’a aucune raison de courir. Il a onze ans et il passe sa vie à courir ? Au turbin ! Le policier a peur de ce petit corps noir maigrichon qui vient vers lui et il tire. Direct, en plein dans le mille ! C’est ce qui arrivé à Herinaldo la semaine dernière. Attends, attends, j’ai besoin de rire un bon coup. Non mais vraiment, où est-ce que ces pauvres dégotent leurs noms ? Herinaldo... tu t’imagines avoir un avenir avec un nom pareil ? Herinaldo a couru et s’est pris une balle. Boum, en pleine poitrine. Il paraît qu’il allait acheter une balle de ping-pong. Imagine ! Depuis quand un noir sait-il jouer au ping-pong ? Ce qu’il allait faire, c’était acheter du shit. Ou alors il était charbonneur [3]. Et il était pédé ce gamin. Au lieu de faire face à la situation comme un homme, il s’est mis à gueuler : « Je veux ma maman ! ». N’importe quoi. En tout cas, ce qu’il faut retenir, c’est qu’à cause du manque d’attention d’Herinaldo, mon SUV s’est trouvé pris dans les embouteillages. Ces gens des favelas, ils adorent bloquer les rues, ça doit être parce qu’ils sont jaloux de ceux qui ont des voitures. Au lieu d’apprendre à leurs avortons que les enfants pauvres n’ont pas le droit de courir, ils font des manifs. Le Brésilien est vraiment un sous-développé, ma parole. C’est bien pour ça que le pays s’enlise. Heureusement que les CRS ont envoyé quelques fumigènes et qu’ils ont mis ce ramassis de macaques en fuite. J’ai pu arriver à temps pour le dîner, mais il s’en est fallu de peu. Et Rosinete cuisine vraiment bien, ça c’est une noire à l’âme blanche, elle fait presque partie de la famille. Après j’ai vu une interview de la mère du petit vaurien sur Balanço Geral. Le journaliste est allé droit au but. « Où étiez-vous au moment des faits ? » Et madame de raconter qu’elle prenait soin d’un vieux, rien que ça ! Au lieu de s’occuper de son fils, de le garder à la maison, elle traînassait chez les autres. En train de travailler soit-disant, mais allez savoir ce que ces gens font vraiment ! Après, le reporter a demandé si Herinaldo était impliqué dans le trafic de drogue. La mère a dit que non, mais ça se voyait sur son visage que ce n’était pas vrai. Si ça avait été vrai, pourquoi le gamin courrait-il ? Pourquoi un gamin de 11 ans court-il dans la rue ?

Mise en pratique : l’application la plus récente de la loi n°1 de la DDEA de Herinaldo Vinicius Santana, 11 ans B a eu lieu le 23 septembre 2015, a pris une balle en pleine poitrine, à Caju, dans la zone portuaire de Rio de Janeiro.

Ça te fait de la peine ? Va te coucher ! [4]

2) Loi Cristian : les adolescents noirs ne peuvent pas jouer au foot

Pourquoi jouer au foot ? Essayer de comprendre ce qu’un débile dans son genre a dans la tête. Si un gamin de 13 ans habite dans une grande favela pleine de trafiquants, il va faire quoi ? Jouer au foot ? Bien sûr que non ! Il va plutôt s’enfermer dans la cabane qui lui sert de maison, je ne sais pas moi, pour regarder Netflix à la télé ou jouer sur sa tablette, puisqu’il n’aime pas étudier. Puisque les pauvres se vantent de faire partie de la classe moyenne maintenant, qu’ils achètent des télés géantes à écrans plats : autant qu’ils en profitent ! Il fait 40° à la maison ? Va prendre un jacuzzi pour faire baisser ton taux d’hormones ! Mais non, ce bandit en puissance se prend pour Neymar et il sort jouer au foot. Depuis quand les gamins jouent-ils au foot au Brésil ? Et la police est là, en train de faire son devoir, à la recherche d’un être sordide qui a tué un policier militaire, un père de famille, un travailleur et voilà qu’une balle perdue trouve le gamin. La faute à qui ? À la police ? Bien sûr que non – sauf pour ces abrutis de défenseurs des droits de l’homme. Si le gamin avait été en train de travailler à ce moment-là, rien ne serait arrivé. Mais non, il était là, à jouer au foot, juste avant midi. Selon un député de gauche, il paraît que quand il a entendu les coups de feu, le gamin se serait arrêté pour aider une vieille à se protéger. Et hop, le voilà canonisé. Mais comment la police va-t-elle mettre de l’ordre dans ce bordel avec toute cette canaille au beau milieu ? Et la mère du gosse ? Qui sort le grand jeu à l’enterrement : « Réveille-toi mon fils, réveille-toi... ». Pathétique. Est-ce que cette femme est stupide au point de ne pas comprendre que son fils était déjà en enfer ? Un seul parmi tant d’autres, pourquoi en faire tout un plat ? Vu comment cette raclure se reproduit, il doit y avoir 13 petits nègres de plus à la maison, tous du même genre, juste pour avoir droit aux alloc’. Les miséreux se remettent à protester... ça fait encore un peu plus le foutoir. Et voilà t’y pas qu’Amnesty International (qui devrait être en Syrie et prendre soin des petits blancs de là-bas) publie une note en évoquant une « logique de guerre ». Quelle guerre ? C’est la loi. La DDEA du B pour nettoyer le Brésil ! Il a joué au foot au mauvais moment, il s’est pris une balle. Simple comme bonjour. Vous voulez un dessin ?

Mise en pratique : l’application la plus récente de la loi n°2 de la DDEA du B est attestée le 8 septembre 2015. Cristian Soares Andrade, 13 ans, a été tué par balle dans le quartier de Manguinhos, à Rio de Janeiro.

Ça te fait de la peine ? Va te coucher !

3) Loi Jesus : un enfant pauvre ne peut pas rester assis devant sa maison.

Qu’est-ce qu’un gosse de 10 ans peut bien avoir dans la tête à rester assis sur le seuil de sa maison, s’il habite dans l’une des favelas du Complexo do Alemão ? Sérieusement, dites-moi. Rien. Il n’a rien dans la tête. Ou plutôt, il n’avait rien dans la tête. Maintenant il a une balle. Les policiers d’un côté, en train de faire leur travail, c’est-à-dire de tuer les criminels, le gosse de l’autre, en train de gêner l’intervention. Et voilà la mère, qui commence à gueuler sur un policier, vous imaginez la chose ! Si la femme provoque une esclandre, ce qu’un agent de la loi doit faire est de la mettre en joue. Est-ce qu’il doit rester sans rien faire, comme une fillette ? La grognasse se met à crier : « Allez-y ! Vous pouvez me tuer ! Vous pouvez me tuer, vous avez déjà foutu ma vie en l’air ! » Les femmes sont vraiment des bêtes hystériques, hein ? Et celles-là, qui vivent dans les favelas, on voit bien qu’elles sont nées dans la pourriture. Si j’avais été à la place du flic, vu comme j’ai tendance à m’enflammer, j’aurais déjà appuyé sur la gâchette. On aurait pu mettre la mère et le fils dans le même trou. Ç’aurait été autant de place de gagné au cimetière, qui déborde déjà avec tous ces nègres qui n’ont même pas le fric pour être enterrés assez profond. Et si celle-là n’avait pas été étalée sur son canapé devant la télé, elle se serait rendue compte que son fils n’était pas assis au bon endroit. Depuis quand le seuil d’une maison est un endroit convenable pour qu’un gamin s’assoit pour jouer ? Mais non, elle est là à regarder une série ou une autre connerie du même genre. Et voilà qu’elle se la joue pleureuse. « Quand j’ai levé les yeux, il y avait des bouts du crâne de mon fils dans le salon ». C’est bien simple : si elle avait fait gaffe il ne se serait rien passé. Elle a indiqué qu’elle était domestique... Qu’est-ce qu’elle faisait chez elle à cette heure, alors ? Et encore des pauvres qui bloquent la circulation avec leurs manifs. Et encore des gens qui emmerdent le monde en parlant de droits de l’homme. Ce pays commence à devenir invivable. Si j’étais pas aussi patriote, j’irais direct à Miami et je voterais pour Donald Trump. Ça c’est un mec qui va remettre les choses en place une fois la Maison blanche désinfectée de cette négraille. Mais non. Je suis brésilien, j’en suis fier, et je vais faire mon possible pour virer tout ce ramassis de nègres. Sans oublier que, et je n’ai pas peur de le dire, je ne dis rien de plus que la vérité vraie, à qui a besoin de l’entendre : si ce gosse n’avait pas été abattu, dans deux ans c’était un voyou. Sa maman a raconté qu’il voulait être pompier. N’importe quoi. Deux ans max et il vendait de la drogue. Donc il allait crever de toute façon, alors c’est tant mieux s’il est mort sans avoir fait de mal à un citoyen respectable. On ne parle pas de balle perdue ou reçue : pour le coup, c’était une balle préventive.

Mise en pratique : la dernière application en date de la loi n°3 de la DDEA du B a eu lieu le 2 avril 2015. Eduardo de Jesus Ferreira, 10 ans, a été abattu d’une balle en pleine tête, sur le seuil de sa maison, dans l’ensemble de favelas du Complexo do Alemão, dans la zone nord de Rio de Janeiro.

Ça te fait de la peine ? Va te coucher !

4) Loi Alan : un adolescent pauvre ne peut pas jouer avec un téléphone portable.

Il s’agit d’un autre cas de flagrante évidence. Mais comme il faut toujours tout expliquer, allons-y. Trois gamins sur des vélos dans une favela, qui jouent avec un téléphone. Qu’est-ce que va penser un policier ? Qu’ils sont en train de magouiller quelque chose, bien sûr. Les vélos doivent avoir été volés, et le téléphone aussi. Et en voilà un qui se met à courir. Que va faire un bon policier ? Tirer bien sûr. Et il ne va pas tirer pour blesser, ce n’est pas un homme cruel, il tire directement pour tuer, vu que l’État ne peut tout de même pas raquer pour tous les invalides. D’ailleurs c’est le rêve de ces gens-là. Avoir un fils estropié par la police pour pouvoir téter la mamelle nourricière du pays sans avoir à lever le petit doigt. C’est là que le gamin tombe. Le policier, poli, demande à son ami qui est en encore en vie : « Pourquoi est-ce que vous courriez ? » Le gamin, un de ces vendeurs d’herbe qui tiennent la jambe aux touristes sur la plage, dit : « On jouait monsieur ». Ni une ni deux, les défenseurs des droits de l’homme en font tout un pataquès, la citation se retrouve même dans un journal étranger. Voilà pourquoi la main d’un noir ne peut pas tenir un téléphone. Ils commencent à penser qu’ils sont des personnes et à tout enregistrer. Je me demande même si ça ne vaudrait pas le coup d’ajouter tout de suite un paragraphe à cette loi pour interdire aux pauvres et aux noirs d’utiliser le téléphone portable. J’y réfléchirai.

Mise en pratique : l’application la plus récente de la loi n°4 de la DDEA du B est attestée le 20 février 2015. Alan de Souza Lima, 15 ans, a été assassiné par la police dans la favela de Palmeirinha, à Honório Gurgel, banlieue de Rio de Janeiro.

Ça te fait de la peine ? Va te coucher !

5) Loi de circulation des PN : les mineurs Pauvres et Noirs n’ont pas le droit de prendre le bus pour se rendre aux plages de la Zone sud.

Pour celle-là je n’ai même pas mis de nom, vu le nombre de petits voyous, la liste ferait des kilomètres. C’est les intellos qui aiment les lois à rallonge. La DDEA du B est simple, blanc sur noir. Au-dessus du noir ! N’importe quel attardé peut la comprendre. Le gamin entre dans un bus sans un kopek en poche, mal habillé, voire sans chemise, ce qu’aucune chaleur au monde ne peut justifier, là dans le trou du cul du monde où il habite, et il veut aller sur les plages de la zone sud de Rio de Janeiro. Qu’est-ce qu’il va foutre là ? Des braquages bien sûr. Voilà qu’on entend dire que les braqueurs sont une minorité, que le reste de cette négraille veut juste s’amuser à la plage. Les pauvres petits. Même si c’était vrai, comment peut-on le savoir ? Ne dit-on pas qu’il vaut mieux prévenir le crime ? Et bien voilà. Si la police ne s’en charge pas, c’est au citoyen responsable, comme moi, d’être garant de la justice. J’emmène mon fils, mon neveu, des jeunes qui pètent la forme, qui font de la musculation, de braves jeunes gens, on fait sortir ces gamins des transports en commun en les tenant par la peau du cou. On les balance là d’où ils viennent, dans la merde d’où ils ne devraient jamais être sortis. Et puis on prend un bain de désinfectant pour se décontaminer. Qu’est-ce qu’un noir peut bien avoir à faire à Leblon, à Ipanema, à Copacaba, vous pouvez me le dire vous ? Rien ! On peut tolérer quelques vendeurs de noix de coco, de biscuits, mais si tout ça est bien contrôlé. Ils veulent se baigner, jouer au volley, en profiter ? C’est une bonne volée de coups de fouet sur le dos qu’il leur faudrait. Depuis quand les esclaves vont à la plage ? Même si les gamins ne volent rien, ils vont gâcher la carte-postale de Rio avec leurs gros nez aplatis. Les gringos viennent ici dépenser leurs dollars pour voir les filles d’Ipanema, blondinettes aux yeux bleus. Et les mulâtresses, qu’ils vont visiter là dans un autre endroit qu’on sait bien où c’est et à quoi il sert. D’ailleurs, si chacun restait bien à sa place, il n’y aurait plus de problèmes. Le problème du Brésil aujourd’hui c’est que ces créatures ne savent plus où est leur place. Mais on leur explique, très clairement, les tenant fermement par le cou, en collaboration avec la police qui est débordée par tous ces pauvres qui veulent aller à la plage. Le noir sort, le blanc reste [5]. J’ai inversé le titre du film ! ᄃ Personnellement, j’ajouterai un paragraphe à cette loi n°5 : le bus pour pauvres ne doit sortir de la favela que pour les emmener travailler. Le type montre son permis de travail validé par un policier à la porte du bus 474 et peut monter, avec un tampon pour sortir et un tampon pour rentrer, signé par le patron. Horaires déterminés, tout bien comme il faut, comme sur des roulettes comme on dit. À part ça, si le noir est contrôlé en train de flâner dans la zone sud, c’est direct en prison. À ce sujet, je tire mon chapeau aux gens de São Paulo. Je ne les aime pas beaucoup mais ils savent faire les choses correctement quand ils veulent. C’est pas l’histoire de, comment il s’appelle déjà ? Ah oui, Rolezinho [« Petit tour »], il faut être noir pour inventer des noms pareils. Donc, la canaille voulait faire un tour au centre commercial. Et en bande, comme si c’était à la mode chez les adolescents de se balader en groupe. La police les interpelle. Plus de trois gamins noirs dans un centre commercial c’est un braquage et point barre. Retourne à ta favela ! Tu veux porter des fringues de marque ? Je t’ai à l’œil, raclure ! Il n’existe pas de logo qui puisse effacer le noir de ton visage, ni de marques de baskets qui puissent te rendre égal à nous. La répression et tout est réglé ! À Rio les citoyens responsables savent aussi résoudre les problèmes, ce week-end était magnifique. Interpellation de la populace !

Mise en pratique : le recours le plus récent à la loi de circulation des PN a eu lieu le week-end dernier [6], mais elle peut être en usage en cet instant même. Une loi que le brésilien approuve, c’est comme la grippe, on la choppe dans l’heure et elle se répand.

Ça te fait de la peine ? Va te coucher !

La DDEA du B se termine ici, il s’agit d’un ensemble de cinq lois simples, claires et objectives. J’espère avoir collaboré à la tranquillité des touristes qui viendront assister aux Jeux Olympiques de 2016 et qui verront les beautés de notre pays, découvriront la cordialité de notre peuple et les merveilles de notre terre joyeuse et hospitalière. C’est comment déjà le slogan des Jeux Olympiques ? « Nous sommes tous le Brésil !!! » Yahou !

La DDEA du B est une loi non écrite mais profondément enracinée dans le système qui régit la pratique quotidienne du pays.

Le texte ci-dessus a été écrit à partir de faits réels qui ont eu lieu en 2015 à Rio de Janeiro et d’une recherche effectuée sur les commentaires concernant ces faits, postés sur les sites et les réseaux sociaux, par ceux-là même qui se présentent comme des « citoyens responsables » ou en utilisant des termes similaires. Créer ce texte à la première personne, en mélangeant en une seule voix les principaux arguments en circulation, a été une tentative de rendre visible ce discours de haine. Pas à la façon habituelle, déjà banalisée, mais en le déplaçant à un endroit où il n’est pas à sa place. En produisant ainsi un effet d’étrangeté et de gêne.

En déplaçant ce discours de haine, en le plaçant dans cet espace, il sera peut-être plus difficile de banaliser l’horreur qui sort de la bouche des brésiliens dans les rues virtuelles et réelles avec une facilité déconcertante. Il sera aussi plus difficile d’accepter, sous couvert de la liberté d’expression, un discours qui légitime un État agissant au-dessus des lois, en criminalisant les pauvres et les noirs, en rendant naturelles leurs morts et la violation de leurs droits par les forces de sécurité publique dont le devoir devrait être de les protéger. Aussi longtemps que la Déclaration des droits de l’enfant et de l’adolescent reste une législation critiquée par des secteurs de la société bien que jamais complètement mise en place, la DDEA du B est la loi non-écrite mais profondément enracinée dans le système et qui est reconnue par la police et par une partie de la population, la loi hors-la-loi qui régit la pratique quotidienne au Brésil.

Si vous vous êtes identifié à ce texte, c’est également vous que je dénonce.

On dit qu’expliciter l’ironie détruit l’ironie. Il n’y a pas longtemps encore, j’aurais été immédiatement d’accord avec cette affirmation. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui il est nécessaire de prévenir, car comme cela a déjà été le cas pour d’autres journalistes, il peut y avoir des personnes qui s’identifient tellement avec ce discours qu’ils peuvent en faire une lecture littérale et penser que j’ai finalement « accédé à la lumière ». Pour ces personnes, ainsi que pour leurs pairs, ce qui est une dénonciation devient une apologie de la haine, du racisme, du lynchage et de l’exécution. Et le texte sera reproduit comme tel. Je ne peux me permettre de courir ce risque à une époque si dangereuse. En utilisant les instruments de l’ironie et de la parodie, je cherche à dénoncer ceux qui croient en ce discours et contribuent à sa diffusion. Si vous vous êtes identifié(e) à ce texte, je vous dénonce vous aussi. Et peut-être que l’une de ces phrases est la reproduction de l’un de vos commentaires sur internet. Dans ce cas, j’espère qu’il y a encore en vous quelque chose de vivant afin que vous vous sentiez honteux.

Ces quatre enfants ont été assassinés à Rio de Janeiro en 2015 : ils courraient, ils s’amusaient, ils jouaient au foot, ils étaient assis devant chez eux. Et il s’agit de ceux dont on a parlé dans la presse. Herinaldo, Alan, Cristian, Jesus. L’image du petit corps du bébé syrien rejeté sur la plage par les vagues de la Méditerranée a obligé l’Europe a regarder en face la tragédie de ceux qui fuient la guerre à la recherche d’un refuge. Et en la regardant en face, elle nous a obligés à nous associer à cette douleur. A nous impliquer. Le choc d’humanité a eu un impact politique.

Sur quelle plage ces petits corps brésiliens doivent-ils s’échouer pour être vus ?

Malheureusement, l’image des corps transpercés de balles de Herinaldo, Christian, Jesus et Alan, ne semblent pas avoir la force nécessaire pour empêcher la continuité du génocide des enfants et des jeunes brésiliens noirs et pauvres. Leurs corps sont privés de toute humanité et deviennent des objets, des restes quotidiens qui déjà n’étonnent plus, n’apportent rien de nouveau. Dans le meilleurs des cas, des manifestations des communautés, accueillies à coups de gazes lacrymogènes par la police et par des marques d’irritation de la part des conducteurs, qui ne veulent pas que le corps d’un enfant provoque un embouteillage.

Pour ma part, je me pose cette question : sur quelle plage les petits corps de ces brésiliens doivent-ils arriver pour être vus ? Sur les plages de la zone sud de Rio, je sais déjà que ça ne servirait à rien.

[1La majorité des écoles fonctionnent à la demie journée, ce qui leur permet de recevoir jusqu’à trois groupes d’élèves par jour. Progressivement, le gouvernement a introduit la journée intégrale permettant à l’enfant et à l’adolescent de disposer de plus de temps pour étudier.

[2Découlant de la Constitution brésilienne promulguée en 1988, le Statut de l’enfant et de l’adolescent (Estatuto da Criança e do Adolescente) a été mis en place par la loi 8 069 du 13 juillet 1990. Il s’agit de codifier le traitement social et légal des enfants (jusqu’à douze ans) et des adolescents (entre douze et dix-huit ans) brésiliens. Ce texte établie, entre autres, qu’il est du devoir de la famille, de la communauté, de la société en général et du pouvoir public d’assurer l’effectivité des droits des enfants et des adolescents relatifs à la vie, la santé, l’alimentation, l’éducation, le sport, le loisir, la professionnalisation, la culture, la dignité, le respect, la liberté et la convivialité au sein de la famille et de la communauté.

[3Le « charbonneur », dans l’argot du milieu, c’est celui qui livre la drogue et a un peu d’argent pour rendre la monnaie. C’est aussi celui qui ne gagne presque rien à la journée et qui risque le plus gros en cas de contrôle policier (consulter l’organigramme sur le site reglementsdecomptesconsacré aux trafics de drogue marseillais).

[4L’expression brésilienne est : « Tá com pena ? Leva pra casa ! » Elle a été prononcée au journal de la chaîne SBT par la journaliste Raquel Sherazade, qui faisait l’éloge de d’initiatives populaires de lynchage consistant à attacher des voleurs supposés pour les battre à mort avant l’intervention de la police.

[5Branco sai, preto fica est un film d’Adirley Queirós sorti en 2015. Il met en scène le basculement de la vie de ses personnages noirs suite à une très violente descente policière dans une salle de concert, d’où les blancs sortent, mais les noirs restent... Le film a obtenu le prix du meilleur film au Festival du Cinéma Brésilien de Brasilía. Il a été projeté en France dans le cadre du festival Brésil en Mouvement.

[6Des policiers ont interpellé systématiquement, abusivement et violemment des jeunes noirs se trouvant sur les fameuses plages de Rio.

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