« Je ne crois pas que Temer et Macri resteront longtemps au pouvoir »

, par Miguel Martins

Par Miguel Martins
Publié le 14 octobre 2016 dans Carta Capital
Traducteur pour Autres Brésils : Yacine Bouzidi
Relecture : Maïa Inzaurralde Nahson

"No Brasil, há a ascensão oportunista de uma direita neoliberal que se aproveita de um poder efêmero" Photo : Carta Capital

Navré d’assister à la montée du conservatisme au Brésil et dans le monde, David Harvey est persuadé que la puissance du néolibéralisme ne durera pas.

« On assiste, au Brésil, à l’ascension opportuniste d’une droite néolibérale qui tire avantage d’un pouvoir éphémère. »

Si, en bon marxiste, le géographe britannique David Harvey cherche dans les contradictions du présent une inspiration pour le futur, il a tout de même du mal à digérer la montée du conservatisme dans le monde. "Je dois admettre que j’ai d’abord été très pessimiste. C’est incroyable, ce que nous vivons actuellement est en grande partie complètement fou et insensé", regrette-t-il, avant de se raccrocher à une lueur d’espoir. "Tout cela me déprime un petit peu, mais je pense que les gens vont finir par reprendre leurs esprits."

La contradiction entre le pessimisme face au présent et l’optimisme concernant le futur n’est pas surprenante, pour qui se sert de la dialectique comme méthode. Dans son ouvrage "17 contradictions et la fin du capitalisme" (17 Contradições e o Fim do Capitalismo), sorti récemment au Brésil aux éditions Boitempo, David Harvey reprend le projet de Karl Marx : étudier les mécanismes de reproduction du capital pour proposer des alternatives aux relations de production actuelles. Au lieu d’une dictature du prolétariat et d’un État fort, le géographe mise sur l’avènement d’un "humanisme révolutionnaire" comme réponse au chaos social et écologique du capitalisme.

Dans cet entretien pour CartaCapital, David Harvey critique la représentation de la théorie économique conventionnelle en tant que vérité unique, défend de nouvelles formes de collaboration économique pour les gauches, et nous fait part de son dépit face à l’ascension de forces politiques incarnées par des dirigeants comme Mauricio Macri, président actuel de l’Argentine, et Michel Temer, arrivé au pouvoir au Brésil après la traumatisante destitution de Dilma Rousseff.

Selon lui, toutefois, le capital politique du tandem devrait rapidement s’effondrer. "Dans les deux pays, on assiste à l’ascension opportuniste d’une droite néolibérale qui tire avantage d’un pouvoir éphémère. Je ne crois pas que Temer et Macri garderont le pouvoir bien longtemps."

CartaCapital : Dans « 17 contradictions et la fin du capitalisme », vous reprenez l’un des fondamentaux de la pensée de Karl Marx : comprendre le fonctionnement du capitalisme permet de mieux l’affronter et de proposer une alternative. Pensez-vous que les recherches visant à comprendre les mécanismes de reproductions du capital ont été délaissées au cours des dernières décennies ?

David Harvey : Le sujet a effectivement été négligé et détourné. La théorie économique conventionnelle est souvent présentée comme une vérité unique, les autres étant traitées avec mépris puisqu’elles sont mauvaises pour les agents économiques. L’une des raisons d’être de la théorie conventionnelle est d’essayer de faire passer le capitalisme pour un système naturel, comme si ce mode de production était immuable. Marx était clair sur le fait que le capitalisme est une construction historique et qu’il évolue, donc que l’on peut s’attendre à un changement.

CC : Vous affirmez dans l’introduction du livre que les forces traditionnelles de gauche se sont montrées incapables de construire une opposition solide face au pouvoir du capital. Comment surmonter cette faiblesse ?
DH : Cela nécessite une révolution dans les pratiques politiques, mais également une révolution dans notre façon de comprendre la situation actuelle, dans nos conceptions du monde, afin de comprendre ce que nous devons faire et comment le faire.

CC : Dans un entretien avec CartaCapital, Slavoj Zizek a affirmé que « la gauche doit redécouvrir ce qu’est la force de l’État ». Partagez-vous cette opinion ?

DH : Je ne crois pas que ce soit une priorité. Marxistes, anarchistes et autres groupes de gauches ont chacun leur position sur la question du pouvoir mais le problème principal est comment organiser le travail de façon associative pour construire une économie alternative au capitalisme. Selon moi, l’État peut avoir un rôle à jouer mais le plus important est de savoir comment les forces anticapitalistes s’organisent entre elles pour lutter contre ce système.

CC : Vous avez suivi les rebondissements politiques de la destitution de Dilma Rouseff ?
DH : J’essaye de suivre, je suspecte qu’il s’agit tout bonnement d’un coup d’état. C’est flagrant ; au Brésil un président est investi sans avoir été élu et saisit cette opportunité pour mettre un place un programme radicalement néolibéral. Même chose en Argentine.
La majeure partie des électeurs de Mauricio Macri ne s’attendaient pas à un gouvernement aussi néolibéral. Dans les deux pays, on assiste à l’ascension opportuniste d’une droite néolibérale qui tire avantage d’un pouvoir éphémère. Je crois que ni Temer ni Macri n’auront une influence politique durable. Ils profitent de leur passage au pouvoir pour mettre en place une transformation radicale de l’économie qui bénéficie à la classe patronale.

CC : Le gouvernement de Temer s’est empressé d’adopter différentes mesures impopulaires défendues par une grande partie des chefs d’entreprise brésiliens, parmi lesquelles le gel des dépenses publiques, des réformes du droit du travail et des régimes de sécurité sociale, propositions qui n’auraient jamais été acceptées par la population dans le cadre d’une campagne électorale. Le cas brésilien indiquerait-il que le mariage entre capitalisme et démocratie bat de l’aile ?

DH : Il y a plusieurs façons de concevoir la démocratie. Le capitalisme a toujours été prisonnier d’une certaine vision de la démocratie, aux États-Unis notamment, où le système démocratique repose sur le pouvoir de l’argent, et non sur celui de la population. La Cour suprême des États-Unis d’Amérique dit clairement que les dépenses engagées dans une campagne électorale ne peuvent pas être soumises à une limitation, puisqu’elles relèvent d’un droit individuel dont la démocratie doit s’accommoder. Dès lors, il y a plusieurs définitions de la démocratie.

Partout dans le monde on assiste à l’émergence d’un mouvement autoritaire. Recep Tayyip Erdoğan, président de la Turquie, a déclaré un jour : « la démocratie est un bus dont on descend lorsqu’on est arrivé à destination ». Le capitalisme voit les choses de la même façon : lorsque la démocratie s’avère utile, le capital est démocrate. Lorsqu’elle est gênante, il trouve des moyens de la contourner et de remodeler la nature même du processus démocratique.

CC : Vous avez l’habitude de plaider pour une transition vers une économie à croissance nulle, mais la pression des marchés est énorme pendant les périodes de récession. La destitution de Dilma est directement liée à la crise. Comment pouvons-nous faire face à l’establishment économique qui exige la croissance, quel qu’en soit son coût.

DH : Je suis relativement vieux et cela fait 80 ans que l’on me dit que la redistribution des richesses ne pourra pas se faire sans croissance économique. C’est ce que nous faisons depuis 60 ou 70 ans, et ça n’a pas marché. Je pense donc que nous devons nous intéresser plus particulièrement à la redistribution. C’est cela qui doit être la priorité, pas la croissance.

Je ne suis pas un inconditionnel de la croissance nulle ; dans les pays moins développés, la croissance reste nécessaire. Dans les pays développés, par contre, la croissance ne devrait pas être une priorité. Une grande partie de la consommation aux États-Unis est inutile et constitue un gâchis. On pourrait organiser un mode de consommation entièrement différent si nous n’avions pas une si grande inégalité dans la répartition des richesses et du pouvoir.

CC : Comment voyez-vous l’ascension des discours nationalistes exprimés par des mouvements come le Brexit au Royaume-Uni et la candidature de Donald Trump aux États-Unis ?
DH : Beaucoup parlent de nationalisme, j’appelle ça de la désillusion face à la mondialisation. L’une des alternatives est de retourner à la politique locale et de se réconforter en exerçant plus de contrôle sur son propre territoire, davantage en tous cas que ce que font les forces abstraites de la mondialisation.

Le nationalisme sachant entretenir ces valeurs, il est devenu une alternative importante. Je ne pense pas qu’il doive nécessairement en être ainsi. Il y a des alternatives au capitalisme qui méritent d’être développées. En ce moment, en effet, ce sont les idées de droite qui semblent dominantes au sein de ce développement.

CC : Pensez-vous que ce discours de désillusion soit une menace pour votre projet d’humanisme révolutionnaire ?

DH  : C’est une menace sérieuse, mais la résistance est possible. Comme je l’ai dit, je ne crois pas que Temer et Macri resteront au pouvoir très longtemps, je pense que les gauches sont suffisamment organisées pour se délivrer de leur emprise dans les quatre ou cinq ans à venir.

Et il en va sans doute de même pour certains de ces mouvements nationalistes que l’on voit apparaître actuellement. Même si Donald Trump était élu, je ne pense pas qu’il resterait très longtemps au pouvoir. Beaucoup de ses propositions n’ont pas vocation à quitter le papier, le soutien politique en faveur du changement ne lui permettra pas d’aller aussi loin.

CC : Vous dites dans votre livre qu’il est encore possible de prévoir la fin du capitalisme, en raison de ses contradictions dans la défense de l’humanisme comme valeur universelle. Vous êtes optimiste quant à l’avenir ?
DH : Je dois admettre que certains jours je suis très pessimiste. C’est incroyable, ce que nous vivons actuellement est en grande partie complètement fou et insensé. Je suis donc un peu surpris et un peu déprimé, mais d’un autre côté j’ai tendance à croire que les gens vont retrouver leurs esprits et réaliser que l’on peut construire un monde beaucoup, beaucoup mieux que celui-ci.

Qu’est-ce qui nous est proposé à travers cette violence absurde et cette politique insensée de droite ? C’est pourquoi je pense que, si la gauche parvient à développer des idées et des pratiques politiques créatives, elle est promise à un avenir radieux.

Voir en ligne : Carta Capital

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