Débat Autres Brésils - « Après-coup d’État : Regards croisés Brésil-Paraguay »

, par Autres Brésils

Intervenants : Ana Doldán, Julien Demelenne, Glauber Sezerino
Compte-rendu : Beatriz Rodovalho et Adèle Goliot
Photographies : Adèle Goliot pour Autres Brésils

Des gouvernements illégitimes ont vu le jour – en 2016 au Brésil et en 2012 au Paraguay –, résultant de coups d’État institutionnels semblables à celui opéré au Honduras en 2009. Menés dans une conjoncture complexe d’alliances entre le parlement et le pouvoir judiciaire, les syndicats patronaux, la presse mais également des institutions internationales – notamment le gouvernement des États-Unis – ces coups d’État remettent en question les processus de re-démocratisation de l’Amérique Latine. Inaugurant un cycle de débats sur ce thème, l’association Autres Brésils et le Collectif Paraguay ont organisé au CICP la rencontre du 12 avril 2017 « Après-coup d’État : Regards croisés Brésil-Paraguay ». À la lumière des bouleversements récents ayant eu lieu au sein de la capitale paraguayenne, Ana Doldán et Julien Demelenne, du Collectif Paraguay, et Glauber Sezerino, d’Autres Brésils, se sont interrogés sur le nouvel ordre politique dans ces deux pays.

Au Sud, rien de nouveau

Au Paraguay, en 2012, le président Fernando Lugo, ancien évêque et membre de la coalition de gauche Frente Guasú, est destitué par le congrès suite à l’expulsion meurtrière d’un groupe de paysans sans terre coordonnée par la police nationale – le massacre de Curuguaty. Depuis 2013, à la tête du pays se trouve le conservateur Horacio Cartes, capitaliste (et trafiquant) du tabac et du soda et politicien affilié au Parti Colorado, héritier de la dictature. Entre le 28 mars et le 1er avril 2017, un groupe de sénateurs, tant de droite comme de gauche, composé de 21 membres du Parti Colorado, ainsi que de 4 membres de la Frente Guasú, a voté un amendement qui autoriserait la réélection. Ce changement dans la constitution de 1992 permettrait et à l’actuel président et à Lugo de se représenter pour les élections de 2018. Une dissidence du Parti Colorado et du Parti Libéral, qui avaient tous les deux participé à la destitution de Lugo, a dénoncé un « coup d’état institutionnel. » Les grandes mobilisations populaires soulevées par cet événement – notamment l’acte symbolique de l’incendie du Congrès par les manifestants – ont été violemment réprimées par la police. L’état d’exception a été déclaré et deux-cent personnes ont été arrêtées arbitrairement. La répression s’est intensifiée avec des cas de torture et de graves violations des droits humains.

Sur les traces de son voisin, au Brésil, en 2016, après un renforcement des mouvements de droite et d’extrême droite, un coup d’État destitue la présidente démocratiquement élue Dilma Rousseff. Depuis, une série de mesures légales mises en place par le gouvernement fédéral démantèlent brutalement les institutions publiques et les politiques sociales.

Le but de ce débat était d’esquisser une réflexion sur les « après-coups » des deux pays, et de les mettre en perspective dans le contexte latino-américain d’avancement des politiques réactionnaires, anti-démocratiques et néolibérales. Comment comprendre ces processus ? Comment les analyser au présent et les combattre ? Face à notre histoire, en s’appropriant et détournant la phrase de Jacques Derrida [1], quels spectres hantent l’Amérique Latine ?

« Des putschistes putschisés »

Ana Doldán a introduit le débat en présentant les derniers événements de cette porno-politique à la paraguayenne. À partir d’images diffusées par les médias durant les deux jours de décision de la commission de sénateurs et à partir de la réaction populaire qui a suivie, Ana Doldán a expliqué chronologiquement le processus qui a déclenché cette nouvelle crise politique au sein de la république paraguayenne post-coup d’État. Elle a mis l’accent sur les acteurs politiques de ce scénario, notamment les principaux partis de la gauche et de la droite du pays, ainsi que sur la position ambiguë des médias. En effet, il est difficile de comprendre et de prévoir ce que la possibilité de réélection au Paraguay représenterait, c’est-à-dire quels intérêts elle servirait. Pour la gauche, la possibilité de réélection pourrait-elle signifier un renversement démocratique du coup d’État en ouvrant la voie à l’ancien président Lugo ? Ou, a contrario, pour la droite, le maintien de l’oligarchie au pouvoir ? S’agirait-il d’un pari des deux camps politiques ?

Ana Doldán a terminé son intervention en mettant l’accent sur la spécificité du contexte paraguayen putschiste : le « Narco-État » et la situation périphérique du pays au sein de l’Amérique Latine. Selon l’écrivain et militant des droits humains paraguayen Martín Almada, d’un point de vue occidental le Paraguay est le « pays de l’et cetera ». En effet, quand il s’agit de l’Amérique Latine, les discours hégémoniques évoquent toujours le Brésil, l’Argentine, le Chili, « et cetera ».

Elle a énuméré également d’autres aspects du coup d’État paraguayen qui caractérisent cette nouvelle vague de renversements des gouvernements démocratiques dans le continent, aspects repris ensuite plus précisément par Julien Demelenne.

« Golpe ! » : Quels coups d’État ?

Le politologue Julien Demelenne a réalisé une analyse historico-politique du contexte paraguayen et brésilien. Tout d’abord, il a mis en question la notion même de coup d’État en 1954 et en 2012 au Paraguay et en 1964 et en 2016 au Brésil. Pour lui, « on doit dépasser l’analyse descriptive pour comprendre le caractère structurel et structurant du fait politique. » Dans cette conjoncture de crise, nous nous trouvons face un « point d’inflexion politique. » Parler de « coup d’État » aujourd’hui, en opposition à « impeachment », consiste à prendre une position face à la banalisation généralisée des processus de destitutions des président.e.s élu.e.s.

Demelenne a mis l’accent sur la sophistication des derniers coups d’États latino-américains où la violence physique se combine à une violence symbolique qui « réside dans le fait de montrer qui détient le pouvoir. » Les agents des derniers coups d’État du continent, en réaction aux politiques des gouvernements de gauche ou de centre-gauche, veulent affirmer : « le peuple ne peut pas. » Dans ce sens, les coups d’État se définissent également par un contrôle de la capacité de subjectivation politique et une forte manipulation rhétorique.

Les instances suivantes, au Paraguay comme au Brésil, sont des acteurs de ces coups nouveaux [2] :

  1. Le pouvoir législatif représente une continuité des dictatures via des partis fondés et/ou consolidés dans l’autoritarisme. C’est le cas du Parti Colorado au Paraguay (celui de Cartes) et du PMDB au Brésil (celui de Michel Temer).
  2. Le pouvoir judiciaire devient un pouvoir politisé. Au Paraguay et au Brésil, le judiciaire a légitimé la décision du législatif sur la destitution de Fernando Lugo et de Dilma Roussef, concrétisant les procès farcesques de légalité des impeachments. Demelenne a souligné qu’au Paraguay le coup d’État avait eu lieu en 24 heures suite au massacre de Curuguaty.
  3. Le pouvoir médiatique prépare le terrain symboliquement et contrôle les récits notamment à travers un discours moraliste tournant autour de la corruption.
  4. Enfin, le pouvoir de « l’Empire », caractérise le jeu des forces géopolitiques internationales agissant sur le continent. Serions-nous sous un nouveau vol du condor [3] ? Les intérêts des pays comme les États-Unis sur la perte d’autonomie politico-économique du continent ne sont pas négligeables. Tout comme l’Union Européenne, le pays ne s’est pas prononcé contre les coups d’États. De plus, pendant ces différents coups d’États, à la tête de l’Ambassade américaine se trouvait la même personne, Liliane Ayalde [4].

Demelenne constate alors « la rupture avec les illusions des transitions démocratiques » en Amérique Latine, ainsi que l’importance de la mémoire des luttes sociales de ces trois dernières décennies – véritables forces démocratiques du contexte post-dictatorial.

Parmi les principales caractéristiques de ces nouveaux coups d’État, le politologue a souligné :

  1. « L’installation d’un discours de corruption généralisée, » notamment par le pouvoir médiatique, qui présente systématiquement la corruption comme un problème récent, qui apparaîtrait seulement.
  2. La dé-caractérisation de la lutte sociale à travers l’appropriation de la rue en tant qu’espace d’expression des classes réactionnaires. « Les manifestations deviennent une mode, » dit-il. Comme exemple, nous trouvons les manifestations des brésiliens contre le gouvernement du PT, qui, habillés en vert et jaune, ont multiplié les épisodes burlesques des « carna-protestos » (protestations avec un air de carnaval entre 2014 et 2016).
  3. L’instauration d’un discours sur l’in-gouvernabilité et l’in-soutenabilité des gouvernements élus.
  4. La mise en avant du discours moral centré autour de « la Famille » et de « la Religion », à l’exemple du soutien idéologique des coups d’États militaires de 1954 et 1964.
  5. L’unification par le nationalisme d’une population polarisée par la crise politique établie : « Viva Paraguay ! » est ainsi le slogan du gouvernement de Cartes, « Ordem e Progresso » celui de Michel Temer.
  6. La valorisation des intérêts économiques et la construction d’un cadre juridique et financier qui bénéficie surtout au capital étranger.
  7. Comme citée auparavant, la rupture avec l’imaginaire du changement social. Tout comme en Europe, la division de la gauche engendre une crise au sein de l’opposition et affaiblit le pouvoir des mobilisations.
  8. La légitimation du coup d’état par des élections « démocratiques » au Paraguay. Au Brésil, les résultats des élections municipales et régionales de 2016 semblent valider le coup d’État.

Demelenne conclut ainsi que les coups d’État au Paraguay et au Brésil représentent « la fin d’un modèle de conciliation sociale », ce qui sera développé ensuite par Glauber Sezerino. L’une des victoires de ces processus a été, en effet, « la fragmentation et la désarticulation des secteurs alternatifs » de la société. Enfin, Demelenne affirme que dans « la dialectique entre l’abstrait et le concret », entre « la théorie et la praxis, » les coups d’État paraguayens et brésiliens offrent la possibilité de repenser la politique et la démocratie.

Le pêché du PT

Le sociologue Glauber Sezerino a analysé le contexte brésilien actuel à partir des transformations socio-économiques résultant des gouvernements du Parti des Travailleurs. Pour comprendre la dimension de ce coup d’État qui, selon lui, n’est pas encore achevé, Sezerino a développé l’analyse de ce modèle de conciliation au Brésil, interrogeant les politiques des gouvernements de Luis Inácio Lula da Silva entre 2003 et 2010 et de Dilma Roussef entre 2011 et début de 2016. Le sociologue a néanmoins affirmé qu’il n’y a pas d’analyse consensuelle de cette période.

Pendant longtemps l’Amérique Latine a servi de laboratoire pour le néolibéralisme, ce particulièrement après les transitions démocratiques. Au Brésil, par exemple, les années 1990, sous le gouvernement de Fernando Collor de Mello et du PSDB (parti de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso), ont été marquées par une grande politique de privatisation des services publics et des entreprises de l’État, précarisées depuis la dictature civile-militaire et vendues ensuite à « prix de banane » – pour employer une expression brésilienne adaptée à ce contexte de républiques bananières. Après le coup d’État de 2016, le projet néolibéral, en écho aux politiques des républiques voisines comme l’Argentine, est mis en place de façon violente.

L’arrivée du PT au pouvoir après les élections de 2002 représente une grande victoire pour ce parti né au sein du mouvement syndical pendant les grandes grèves des années 1980, ainsi que pour la classe ouvrière et la gauche en général. Elle incarne l’opportunité de changement face au projet néolibéral. Sezerino a rappelé le programme de Lula selon lequel son gouvernement proposait un nouveau « pacte social ». Ce pacte a en effet conjugué une coalition instable, où se trouvait, d’un côté, une politique « productiviste » d’accès des couches populaires à la consommation à travers des mesures comme l’augmentation du SMIC brésilien et la formalisation du marché de travail alliées à une timide (mais significative) politique sociale (c’est-à-dire les programmes de Lula Fome Zero et Bolsa Família, par exemple). D’un autre côté, le PT a mis en place une politique de renforcement des banques nationales dans le contrôle du capital financier du pays. L’agrobusiness a aussi bénéficié de la valorisation des exportations de matières primaires.

Ce « pacte social » d’apparente stabilité a fonctionné pendant les années 2000 malgré, comme l’a rappelé Sezerino, la tentative en 2005 de faire tomber Lula à partir d’un scandale de corruption mis en avant par les partis de droite et les médias. En revanche, le pacte social s’est prouvé insoutenable d’un point de vue économique, suite à la crise internationale débutée en 2008 aux États-Unis qui touche alors la politique d’exportation du BRICS. En outre, à partir de ce moment là, le PT s’avère incapable de gérer l’insatisfaction des masses. Sezerino évoque, par exemple, l’éclatement des conflits contre la construction de nouveaux barrages hydroélectriques au nord du pays en 2011. En 2012, il souligne l’augmentation du nombre d’heures de grève, comparables à celles des années 1980. En ce sens, pour le sociologue, le déclenchement des manifestations de 2013 constitue la condensation de ce processus antérieur. Les mouvements qui ont fait descendre à la rue la classe moyenne conservatrice et les classes populaires déçues ainsi que les résultats des élections de 2014 démontrent la polarisation du pays et la crise du projet du PT.

Réélu malgré tout, en essayant de contenir la crise économique et d’assurer la coalition à l’intérieur du législatif, le gouvernement de Dilma Rousseff approfondit l’application des mesures néolibérales, ce qui consolide la crise au sein du PT et de la gauche brésilienne de manière générale.

Le pêché capital de Dilma, toutefois, a été son intolérance avec la corruption dans les hauts niveaux de l’État, exprimée notamment par l’opération de la police fédérale « Lava Jato ». Le coup d’État a été une alternative à la persécution de plusieurs membres du gouvernement. Un enregistrement téléphonique réalisé par la police et diffusé par la presse et les réseaux sociaux, par exemple, montre un ministre et un ancien sénateur s’accordant sur la destitution de la présidente [5]. La solution est trouvée au sein même du pacte politique du PT : Michel Temer, vice-président de la République et membre du parti le plus corrompu du Brésil – le PMDB.

Sezerino rappelle que Temer ne peut pas se présenter pour les élections de 2018 et ne craint pas l’impopularité (au moment de l’écriture de ce texte, il a 9% d’approbation). Il peut donc instituer la politique néolibérale, austère et oppressive voulue par les acteurs du pouvoir brésilien. Parmi les mesures adoptées se trouvent le gèle des dépenses primaires de l’État (dont la santé et l’éducation) pour 20 ans et le projet de reforme de la sécurité sociale, de la retraite et du code du travail [6].

Ce contexte fédéral a renforcé les politiques néolibérales et réactionnaires au niveau régional, notamment suite aux élections locales de 2016. Ainsi, dans toutes les sphères de l’État s’installe un air d’autoritarisme (voir, par exemple, les mesures de João Dória [7], maire de la ville de São Paulo, le Trump Brésilien). En plus de cela, légitimé par un discours violent d’extrême droite qui circule parmi la classe moyenne, l’État banalise les violences policières ainsi que la persécution brutale des minorités.

Ce qui gît dans l’avenir brésilien si la population n’arrive pas à renverser le coup d’État, au delà de la paupérisation de la population et la création d’une masse de misérables, c’est la destruction de toute institution publique et la consolidation d’un État non démocratique [8].

C’est pourquoi Glauber Sezerino attire l’attention sur ceux qui se mobilisent et prennent les rues depuis quelques années. Il évoque la force politique et symbolique de nouveaux acteurs sociaux : les précaires. Pour le sociologue, c’est dans la masse précarisée que réside la possibilité de défaire la politique putschiste. Il cite par exemple le Mouvement des personnes Atteintes par les Barrages (MAB), la grève du carnaval de 2015 des éboueurs de Rio de Janeiro et le Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST) de São Paulo. Contrairement aux mouvements sociaux et syndicaux de ces dernières décennies, affaiblis quand le PT qui les représentait politiquement est arrivé au pouvoir, ces mouvements sont plus efficaces.

Dans le cas du Paraguay comme du Brésil, le politologue Demelenne souligne l’importance des mouvements sociaux « invisibles » ou « souterrains », c’est-à-dire, qui n’ont pas d’espace dans les discours médiatiques mais qui possèdent une puissance politique.

Ana Doldán a cité la marche historique des femmes d’Assunción le 8 mars. La mobilisation féminine peut ouvrir la voie à une résistance. Ainsi, la rue reste toujours l’espace démocratique par excellence.

Au Brésil, deux grandes grèves générales contre les réformes de la retraite et du code du travail ont été déjà menées (le 15 mars et le 28 avril) et fortement réprimées. Comme l’a rappelé le sociologue Fred Lyra pendant le débat avec la salle : l’appareil répressif de l’État s’est aussi renforcé depuis quelques années.

À ce sujet, Sezerino rappelle la théorie de la « stratégie du choc » de Naomi Klein, selon laquelle un événement déstabilisant permet ensuite l’implantation de politiques d’austérité. Selon lui, au Brésil, la répression policière suit la stratégie du choc en réaction à la mobilisation sociale croissante.

Les après-coups

Les processus des coups d’États au Paraguay et au Brésil se rejoignent. Le contexte commun de fin de modèle de conciliation, d’inclusion sociale par la consommation sans politisation, de corruption structurelle et de monopolisation des médias, par exemple, appelle à une convergence latino-américaine de résistance. Il devient nécessaire d’analyser ces processus nationaux à partir d’une position latino-américaine globale, et non se contenter de les comprendre isolement comme le veut le discours médiatique hégémonique en Amérique Latine et en Europe.

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